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Les Journées cinématographiques de Carthage en mode "best of" pour défier le "Corona"

La 31e édition du festival de cinéma arabe et africain se tient du 18 au 23 décembre 2020 en Tunisie. Entretien avec son directeur général, le cinéaste Ridha Behi.

Article rédigé par Falila Gbadamassi
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
L'affiche de la 31e édition des Journées cinématographiques de Carthage qui se déroulent en Tunisie du 18 au 23 décembre 2020. (JCC)

Les cinéphiles tunisiens peuvent de nouveau savourer le plaisir de voir un film en salle grâce aux Journées cinématographiques de Carthage (JCC). Leur programmation 2020 (longs, courts et documentaires), adaptée à la situation sanitaire, leur offrira le meilleur du cinéma arabe et africain sur trois décennies. Elle consiste en une rétrospective de films qui ont marqué l'histoire des JCC depuis leur création en 1966 jusqu'à 2019. Le public pourra également découvrir en avant-première cinq films. Entre autres, L’Homme qui a vendu sa peau de la Tunisienne Kaouther Ben Hania (présenté à la dernière Mostra de Venise), La Nuit des rois de l’Ivoirien Philippe Lacôte (séléctionné en 2020 par le FIFF de Namur) ou encore le documentaire Le Disqualifié du Tunisien Hamza Ouni. La 31e édition des JCC rendra hommage à plusieurs personnalités du cinéma arabe et africain : la Tunisienne Salma Baccar, le Mauritanien Med Hondo, le Sénégalais Djibril Diop Mambéty, le Tunisien Abdellatif Ben Ammar et ainsi qu’au premier ministre de la Culture tunisien, Chedli Klibi, disparu en mai 2020. Selon le nouveau directeur général des JCC, Ridha Behi, c'est l'homme qui a poussé le critique tunisien Tahar Cheriaa et le cinéaste sénégalais Ousmane Sembène à créer le festival. L’acteur égyptien Abdelaziz Makhyoun, qui a notamment joué sous la direction de son compatriote Youssef Chahine, est également à l’honneur. Cette édition particulière sera aussi l’occasion de se pencher sur l’avenir des Journées cinématographiques de Carthage. Entretien avec Ridha Behi. 

Franceinfo Afrique : vous avez maintenu cette 31e édition des JCC qui ont été reportées de novembre à décembre. Pourquoi ?

Ridha Behi : le festival a une histoire et elle est ancrée dans la vie du public tunisien. Le monde arabe et l’Afrique ont ce grand festival. Nous avons essayé de ne pas nous précipiter. Et ce n’est pas par entêtement que nous avons opté pour le maintien de cette édition. Bien au contraire. Nous avons suivi les recommandations du conseil scientifique du ministère de la Santé. Nous allons appliquer un protocole un peu sévère mais c’est le seul qui nous permet de maintenir les JCC. 

D’abord, la billetterie est exclusivement en ligne. Ensuite, les 16 salles où seront projetés les films ne pourront accueillir que 30% de leur capacité. Enfin, nous distribuerons du gel à tous et nous fournirons des masques à ceux qui n’en ont pas, car leur port est obligatoire pendant les projections. Dans la même optique, au lieu des 4 projections habituelles par jour, nous en aurons seulement deux pour permettre la désinfection des salles et éviter que ceux qui en sortent ne croisent ceux qui y entrent. En outre, tous nos invités arrivent avec un test négatif, mais ils seront de nouveau testés quelques jours plus tard. Les rencontres professionnelles étant maintenues. Malheureusement, les fêtes ont dû être annulées, tout comme les projections en plein air, mais elles seront remplacées par un drive-in. C’est la première fois dans l’histoire des JCC que nous allons projeter, chaque soir, des films dans un grand parking qui peut accueillir trois à quatre cents voitures.

Grâce aux JCC, les Tunisiens vont surtout retourner dans les salles obscures...

Le moral des Tunisiens est en berne en ce moment à cause du "Corona". C’est important de communiquer de la joie aux gens et de leur permettre de s’évader. Ça suffit, les mauvaises nouvelles !  Les JCC sont un moment important à ce titre. D’autant plus que le monde de la culture, les chanteurs, les peintres, les danseurs, les artistes en général ont été bafoués cette fois-ci. Pas seulement en Tunisie ou en France, mais partout dans le monde, ils sont négligés. Dans ce contexte, ce festival qui est pour tous les artistes et pour tous les arts est tout aussi important pour les acteurs culturels que le public.

Le format de cette 31e édition est singulier. C'est une rétrospective… 

Il n’y a pas de compétition ni de jury international. Compte tenu de la situation et des nombreuses incertitudes, sélectionner des films et contacter d’éventuels jurés était devenu impossible. A la place, nous aurons un best of des films arabes et africains depuis la création du festival en 1966 et ce jusqu’à 2019. Nous avons choisi des œuvres qui ont marqué, même si elles n'ont pas été primées. C’est une plongée dans les trésors du cinéma arabe et africain. Ce qui donnera l’occasion aux jeunes qui sont nés durant cette période de découvrir des films qu’ils n’ont pas vus à leur sortie.

Six courts, produits par le CNCI tunisien (Centre National du cinéma et de l’image) pour les JCC, seront projetés pour la soirée d’ouverture. Leurs réalisateurs ont adapté des films vus aux JCC depuis 1966 comme La Noire de..., le film d'Ousmane Sembène qui a eu le Tanit d’or à la première session des JCC. Un autre de ses films, Le Mandat a fait également l’objet d’un remake. Cette initiative du CNCI a permis à des structures de production de travailler un peu, pendant deux semaines. Le coronavirus ayant perturbé leur activité depuis plusieurs mois maintenant.  

Quel est l’impact de la pandémie sur le secteur en Tunisie ?

J’ai rencontré un exploitant de salles qui me disait envisager de fermer complètement. Il me confiait qu’il n’allait pas attendre un autre déconfinement qui serait certainement suivi d’un nouveau confinement, et ainsi de suite. Aujourd’hui, la situation est stationnaire mais on nous annonce une deuxième vague pour janvier 2021. Les gens commencent à désespérer et le secteur, lui-même, est malade. La situation sanitaire va tout déterminer : la distribution va changer, le recours aux salles de cinéma également… Ce sont des années pleines d’incertitudes qui se profilent. Cependant, j’espère que nous y ferons face.

Les salles de cinéma, qui étaient fermées, rouvrent à l’occasion des JCC qui sont une parenthèse. Après l'évènement, ces salles resteront ouvertes avec ce taux de remplissage de 30% que nous allons expérimenter pendant les JCC. L’essentiel pour nous est de démontrer que l’on peut être discipliné et ce pour le bien de tous. C'était ça ou pas de festival !

Vous êtes le nouveau directeur général des JCC et c’est votre première édition à ce poste. Vous succédez au regretté Nejib Ayed et vous organisez un festival en temps de pandémie. Que ressent-on quand on reprend le flambeau dans de telles conditions ?

Le premier jour, je me suis dit "Je n’ai pas de chance". Mais avec le temps, j’ai pensé que tout le monde allait se rappeler des photos du directeur avec un masque sur la tête (rires). Le fait de prouver que l’on peut défier cette pandémie est important. Comme je ne suis pas jeune, je fais attention. Cependant, j’ai une équipe fantastique de jeunes qui m’a transmis son enthousiasme. Le directeur artistique, Ibrahim Letaief, qui a déjà occupé ce poste en 2015 et en 2016 m’a beaucoup aidé. Je dis d'ailleurs parfois que c’est mon codirecteur.

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