Pour le pouvoir de Moroni, les Comoriens qui affluent à Mayotte "sont de toutes les façons chez eux"

Pour le président Emmanuel Macron, qui se rend à Mayotte, il faudra plus que quelques promesses "pour amorcer la décrue des rancœurs tenaces" entre Comoriens et Mahorais.

Des manifestants comoriens manifestent à Moroni, le 12 avril 2018, pour demander à leur gouvernement de ne pas capituler face à la France sur la question de Mayotte.
Des manifestants comoriens manifestent à Moroni, le 12 avril 2018, pour demander à leur gouvernement de ne pas capituler face à la France sur la question de Mayotte. (YOUSSOUF IBRAHIM / AFP)

Eugène Ebodé est un écrivain franco-camerounais qui connaît bien Mayotte, pour y avoir enseigné plusieurs années. Il décrit à franceinfo Afrique une communauté mahoraise à bout de nerf, qui se sent submergée dans son espace vital. Les Mahorais, témoigne-t-il, ne bénéficient plus des services de base totalement débordés par une immigration devenue incontrôlable. Ce n’est pas ce qu’ils avaient espéré en choisissant de rester dans le giron français. Les Mahorais estiment que leur rattachement à la France est un choix qui devrait leur procurer un certain nombre d’avantages, explique Eugène Ebodé.

Ils disent aux Comoriens : Eh bien, laissez-nous en jouir. Ne venez pas nous perturber. Vous avez fait un autre choix. C'est aussi simple que çaEugène Ebodé, écrivain franco-camerounais, enseignant à Mayotteà franceinfo Afrique

Ecrivain franco-camerounais, Eugène Ebodé est un familier de Mayotte où il a été en poste dans l\'enseignement.
Ecrivain franco-camerounais, Eugène Ebodé est un familier de Mayotte où il a été en poste dans l'enseignement. (Photo/E.Ebodé)

Ces considérations historiques ne sont pas du goût des autorités de Moroni. Elles rejettent cette stigmatisation qui veut que "tout ce qui se passe à Mayotte soit le fait des Comoriens". Le discours officiel rappelle régulièrement que les Comoriens qui vont à Mayotte ne sont pas "des coupeurs de route ou des violeurs". Ils revendiquent publiquement leur légitimité en terre mahoraise.

"Ils se sentent parfaitement légitimes sur cette île. Ils n’hésitent pas à se considérer comme plus habiles. Plus habiles comme maçons, plus habiles comme entrepreneurs, comme commerçants, comme agriculteurs. Sans eux, disent-ils, Mayotte ne serait pas. Ils considèrent cette île comme faisant partie de l’archipel des Comores", confie Eugène Ebodé à franceinfo Afrique.

Des réflexes de défiance qui inquiètent

Comoriens et Mahorais se regardent donc en chiens de faïence. Chaque communauté nourrit des réflexes de défiance vis-à-vis de l’autre, dans un face-à-face redoutable qui porte les germes d’un drame humain dévastateur dans cette région de l’océan Indien.

"En fait, au vu de ce qui se passe ici, je suis encore mal à l’aise parce que je me dis, il s’est produit quelque chose en 1994 au Rwanda et on dirait que ces populations n’ont pas eu écho de cette tragédie qui risque de se renouveler. Vous avez quand même aujourd’hui des machettes et des armes blanches qui sortent par moments et qu’on peut voir sur des barrages clandestins. C’est quand même inquiétantNous dansons ici au bord du précipice", s’inquiète Eugène Ebodé.

L’immigration pour "récupérer" Mayotte

Pour les Mahorais, l’immigration est considérée comme un moyen de reprendre Mayotte par un peuplement des populations comoriennes. "Il y a déjà 50% de populations d’origine étrangère essentiellement des Anjouanais en provenance de l’archipel des Comores. Et s’ils arrivent encore plus massivement, ça veut dire que les Mahorais seront submergés. Ça a été considéré comme une forme de retrait du pouvoir central (français, NDLR)"explique Eugène Ebodé.

Une cohabitation inévitable entre frères ennemis

Pour lui, il faudra plus que quelques promesses et gestes d’apaisement pour amorcer la décrue des rancœurs qui se sont accumulées pendant des années entre Comoriens et Mahorais. Il estime que le temps est venu de mettre en place des plateformes de dialogue sincère et d’échanges entre ces deux communautés qui sont condamnées à vivre ensemble.

"La cohabitation est inévitable, par le brassage historique. Qu’il le veuille ou non, le Mahorais a une identité comorienne et le Comorien a aussi une identité mahoraise. Il s'agit de faire en sorte que la cohabitation entre les deux soit la plus pacifique possible", plaide-t-il. La fuite en avant par la désignation de boucs émissaires ou la chasse aux traîtres conduira inévitablement à la tragédie, conclut Eugène Ebodé.