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Centrafrique : les menaces qui planent sur l'intervention française

L'opération Sangaris comporte des risques pour les militaires français qui sont désormais impliqués dans un conflit complexe.

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France Télévisions
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Un soldat français lors d'une opération de désarmement, le 9 décembre 2013 à Bangui (Centrafrique). (SIA KAMBOU / AFP)

Politiques et militaires se sont tous accordés à le dire : la Centrafrique n'est pas le Mali. Les conditions et les objectifs de l'opération Sangaris, débutée le 6 décembre, la rendent très incertaine. Cette intervention militaire française doit pacifier la Centrafrique, pays menacé par un violent conflit interconfessionnel. Mais elle plonge également les troupes et la diplomatie française dans une situation périlleuse. Deux militaires français ont ainsi été tués dans des affrontements, lundi 9 décembre au soir, à Bangui. De nombreuses questions se posent aujourd'hui sur les risques qu'encourent les Français et sur la réussite de l'intervention.

Le désarmement total est-il possible ?

Concrètement, non. Collecter et détruire les armes présentes dans le pays est bien un des objectifs prioritaires de l'opération Sangaris. Les forces françaises déployées sur place, appuyées par les soldats africains de la Misca, sont censées démilitariser les milices qui sèment la terreur à Bangui. Dès lundi 9 décembre, les soldats français ont commencé à désarmer de nombreuses personnes. La plupart des ex-rebelles de la Séléka, et leurs armes, ont été confinés dans leurs casernes. Un calme relatif permet alors à l'armée française d'affirmer, lundi soir, que "la population n'est plus menacée". Mais dans la nuit de lundi à mardi, deux soldats français sont tués dans un accrochage. Le lendemain matin, la violence et les armes finissent par ressurgir.

Pour Pierre Servent, spécialiste des questions de défense contacté par francetv info, l'armée française aura du mal à désarmer les belligérants. Car l'opération Sangaris intervient juste après des massacres qui ont fait au moins 300 morts : "Après les massacres de jeudi, tout le monde a peur de tout le monde, miliciens et civils, chrétiens et musulmans. Du coup, personne n'accepte d'abandonner ses armes aux militaires français. Et puis, en Afrique, on ne peut pas confisquer toutes les machettes, c'est un outil de travail agricole, il y en partout."

Les Français peuvent-ils empêcher le conflit de dégénérer ?

Oui, mais le risque d'embrasement existe. En patrouillant dans Bangui, les soldats français comptent mettre fin aux massacres perpétrés par les milices. Mais la France a décidé de s'interposer au milieu d'un conflit violent et complexe. Ces derniers mois, les affrontements entre les ex-rebelles musulmans de la Séléka et les miliciens chrétiens, appelés anti-balaka, ont fait des milliers de morts et de déplacés. A Bangui, les musulmans, accusés d'exactions par une population chrétienne à 80%, sont clairement pris pour cible. Une mosquée a ainsi été incendiée mardi à Bangui, pendant que des magasins tenus par des musulmans étaient pillés.

AP

On craint maintenant que les pillages ne se transforment en raids meurtriers. Avant l'intervention, des observateurs ont fait une comparaison entre la Centrafrique de 2013 et le Rwanda de 1994. Le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius a également évoqué un pays "au bord du génocide". Un parallèle que réfute Pierre Servent, tout en restant prudent. "Ce n'est pas comparable au Rwanda, où les Hutus et les Tutsis cultivaient un très vieil antagonisme. En Centrafrique, il y a encore peu de temps, chrétiens et musulmans vivaient en paix. En revanche, le drame des pays africains, c'est l'explosion incontrôlée de la violence. Tout peut s'embraser très vite, et 1 000 soldats présents sur place ne peuvent pas y faire grand chose. Et le pire dans ces cas-là, c'est le pouvoir de la rumeur, qui peut pousser un village à en massacrer un autre."

Ce sont ces mouvements incontrôlables de civils qui inquiètent, car les militaires français, pas assez nombreux à Bangui, cette ville d'un million d'habitants, se retrouvent impuissants. "Quand des civils s'étripent, que pouvez-vous faire, à part tirer en l'air ?, expose Pierre Servent. C'est très compliqué, parce que vous ne savez pas à qui vous avez à faire, ni s'il y a des combattants parmi les civils. Dans leur jargon, les militaires ont l'habitude de qualifier ce genre de situation de 'pot de pus'." 

Les civils français peuvent-ils craindre des représailles ?

C'est une source d'angoisse pour les Français de Bangui. La mort des deux soldats survenue dans la nuit du 9 décembre inquiètent les ressortissants français, qui sont un peu moins de 500 selon Astour Arnould, conseillère en communication rentrée depuis fin octobre à Paris. Contactée par francetv info, elle décrit la pénurie de vivres qui menace la diaspora française, mais surtout ses craintes. "Depuis deux jours, on était rassurés de savoir que les militaires français désarment les rebelles, mais maintenant avec la mort des deux soldats, les gens ont peur." Sur place, Georges Matongo, Français expatrié à Bangui, cadre commercial chez Orange, le confirme à francetv info : "Tout peut arriver, tout peut basculer très vite. Avec la mort des soldats, on voit que les milices résistent. On craint des représailles. On est en contact avec l'ambassade, on suit les consignes, on reste chez nous."

Les ressortissants français craignent particulièrement les ex-rebelles de la Séléka. Ces derniers accusent la France de les avoir désarmés pour les livrer à la vengeance des chrétiens, comme certains miliciens l'affirment au Figaro. Mais surtout, François Hollande a officiellement souhaité que leur chef, le président Djotodia, soit écarté du processus de transition, lors d'une interview accordée samedi 7 décembre à RFI. "C'est une grosse erreur de Hollande, estime Pierre Servent. Il voulait dire que Djotodia devra être inéligible pour les élections de 2015, mais il a surtout provoqué la méfiance des musulmans, qui ont compris que la France voulaient le retour des chrétiens au pouvoir. Il va devoir rattraper ça mardi soir lors de sa visite à Bangui."

La responsabilité de la France pourrait par ailleurs être diluée lorsque le contingent des forces africaines de la Misca, censée regrouper 6 000 hommes à terme, sera déployé et opérationnel. Car pour l'heure, les Français sont en première ligne. "Les soldats africains protègent les civils, plutôt en province, justifie Pierre Servent. Mais globalement ils sont mal encadrés, et craignent de sortir de leurs casernes. Les Français ont pour objectif de les aider à se structurer pour parvenir à mener des opérations de maintien de la paix. Mais pour cela, il faudra du temps."

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