Kenya : "Une scénarisation et une internationalisation de l'action terroriste"

L’ex-juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière décrypte l’assaut des islamistes somaliens shebabs à Nairobi pour francetv info.

Un policier kényan et des photographes aux abords du centre commercial Westgate, à Nairobi (Kenya), visé par une attaque terroriste des shebabs somaliens, le 23 septembre 2013. 
Un policier kényan et des photographes aux abords du centre commercial Westgate, à Nairobi (Kenya), visé par une attaque terroriste des shebabs somaliens, le 23 septembre 2013.  ( REUTERS)
Il fut une figure emblématique de la lutte antiterroriste. L’ex-juge Jean-Louis Bruguière est aujourd’hui consultant pour des Etats et de nombreuses entreprises sur le caractère international de la menace terroriste. Voici son décryptage de l’attaque des islamistes somaliens shebabs à Nairobi (Kenya) pour francetv info.
 
Francetv info : Le commando shebab qui a attaqué un centre commercial à Nairobi semble être composé de ressortissants de plusieurs nationalités. Comment expliquez-vous cela ?
 
Jean-Louis Bruguière : Il y a toujours eu de nombreux étrangers dans les rangs de cette organisation. C’est même l'un de ses problèmes constitutifs. Depuis 2007-2008, deux branches s’opposent, l'une nationaliste, l'autre internationaliste. Cette dernière a même fini par être plus puissante que la composante strictement somalienne. Non seulement, il y a des Occidentaux convertis à la cause des shebabs, mais surtout la diaspora somalienne offre un bassin de recrutement appréciable.
 
Aux Etats-Unis et dans les pays d'Europe du Nord comme la Norvège ou la Finlande - il semble d’ailleurs qu’un Finlandais fasse partie du commando-, des Somaliens d’origine ont rejoint le jihad conduit par l’organisation. Souvent, il s’agit de personnes qui ne sont pas parvenues à s’intégrer dans les pays d’accueil. Chose remarquable, il n’y a pas de Français. On est dans un univers anglo-saxon.
 
Cette tension entre les tendances des shebabs peut-elle expliquer l’action conduite au Kenya ?
 
Les Kényans sont intervenus massivement en 2012 dans le sud de la Somalie. Ils l’ont même fait au début sans mandat international. Avec des contingents éthiopiens, ils ont repris la capitale et le port de Kismayo en septembre de l’année dernière. Un coup très dur pour l’organisation, qui perdait là l’une de ses principales sources de revenu, des taxes portuaires et sur les marchandises de contrebande, le tout fort bien géré d’ailleurs. A la suite de ces défaites, les shebabs se sont atomisés. Ils ont adopté une posture de guérilla et se sont "repliés" sur le Kenya, où il existe une forte communauté somalienne.
 
Les tensions ont alors éclaté entre chefs, provoquant une sorte de règlement de comptes, une révolution assez complexe à décrypter puisqu’elle mêle les questions d’ambitions personnelles, les aspects tribaux, les problématiques idéologiques. Celui qui a émergé se nomme Godane. D’abord très proche d’Al-Qaïda et donc internationaliste, il a ensuite éliminé tous ses concurrents, à commencer par celui qui était pourtant un ami et que l’on surnommait "l’Afghani". Cet autoritarisme est devenu insupportable pour la plupart des membres de la tendance internationaliste. Selon moi, ce sont eux qui ont frappé à Nairobi, pour reprendre les choses en main, y compris au sein de l’organisation. D’où la présence de ressortissants venus d’ailleurs.
 
La cible et la façon d’opérer sont-elles révélatrices d’une menace particulière ?
 
Le massacre qui a eu lieu dans ce centre commercial suppose une opération lourde, avec beaucoup de préparation, et des complicités locales, à n’en pas douter. C’est une scénarisation de l’action terroriste où l’on sait que l’unité du lieu et de l’action est une garantie du succès médiatique au niveau mondial. On fait vivre cela comme un thriller en live, et nauséabond, qui bouscule l’agenda mondial. Là encore, on voit une pensée internationaliste en action.
 
On peut être inquiet de voir se créer un arc de crise entre tous ces mouvements, shebabs, Mujao, Al-Nosra… en Syrie, en Irak, en Libye, au Yémen… Un arc de crise où le terrorisme se nourrit de la faiblesse des Etats avec, en plus, une adhésion populaire non négligeable. En toile de fond, n’oublions pas qu’il y a tous les trafics possibles : cocaïne, héroïne, et armes.