Moines de Tibéhirine : l'enquête fait du surplace

Le juge antiterroriste Marc Trévidic, chargé de l’enquête sur l’assassinat des moines français de Tibéhirine en 1996, a dû reporter deux fois cette année sa visite en Algérie. Il compte procéder à l'autopsie des têtes des religieux décapités, pour laquelle Alger avait donné son feu vert en 2013. Mais selon «El Watan», Alger entend confier l'expertise à une équipe de médecins légistes algériens.

Photo prise le 22 mars 2006 des tombes de trois des sept moines enlevés en mars puis tués le 21 mai 1996. Les sépultures sont situées dans le monastère de Médéa, à 90 km au sud d\'Alger, dans l\'Atlas algérien.
Photo prise le 22 mars 2006 des tombes de trois des sept moines enlevés en mars puis tués le 21 mai 1996. Les sépultures sont situées dans le monastère de Médéa, à 90 km au sud d'Alger, dans l'Atlas algérien. (FAYEZ NURELDINE / AFP)
Plus de dix-huit ans après les faits, une autopsie des têtes des moines pourraient éclairer les enquêteurs français sur les conditions de leur assassinat. L’Agérie avait accepté, en novembre 2013, le principe d’une expertise que les magistrats instructeurs, Marc Trévidic et Nathalie Poux, réclamaient depuis plus de deux ans. Mais faute d'invitation officielle d'Alger, M.Trévidic s'impatiente. «Je n'ai pas de date. Je ne comprends pas ce qui se passe», a -t-il déclaré, le 9 juillet 2014, sur France Inter«La justice algérienne a promis que ça se ferait mais rien ne se passe», a-t-il regretté. 

Exhumer et expertiser les têtes
Le juge a l’intention de se rendre à Tibéhirine pour faire exhumer et expertiser les têtes des sept religieux, enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 dans leur monastère de près de Medea (nord-ouest) pendant la guerre civile algérienne. «Un juge qui fait une enquête est obligé de faire une autopsie dans une affaire criminelle», a expliqué Marc Trévidic. «Personne ne comprendrait qu'elle n'ait pas lieu.» Selon le Quai d’Orsay, le principe de la prochaine visite du juge n'est «pas remise en cause». «Nous espérons qu'elle pourra intervenir prochainement», a déclaré le porte-parole du ministère Romain Nadal. 

Mais selon El Watan, citant des sources bien informées sur la procédure algérienne, «il n'était pas question de confier cette opération à des experts que Trévidic s'est proposé de ramener». «Toute la procédure d'autopsie et d'expertise sera assurée par une équipe de médecins légistes algériens» et «bien évidement le juge français assistera à toutes les étapes, sans aucun problème», ont assuré ces même sources.

Bavure algérienne?
Au printemps 1996, Christian de Chergé, Luc Dochier, Paul Favre-Miville, Michel Fleury, Christophe Lebreton, Bruno Lemarchand et Célestin Ringeard, les sept moines cisterciens assassinés, avaient été enlevés par un groupe d’hommes armés dans leur monastère isolé de Tibéhirine. Trois religieux avaient réussi à échapper au rapt revendiqué un mois plus tard par le GIA (Groupe islamique armé). Mais l’enquête française n’a pas écarté la thèse d’une possible bavure de l’armée algérienne, notamment après le témoignage, en 2009, de l'ex-général François Buchwalter, attaché de défense à l'ambassade de France à Alger à l'époque des faits.

Dès fin 2011, les magistrats français, en charge du dossier, avaient adressé à Alger une commission rogatoire internationale pour se rendre en Algérie. Outre l’autopsie des têtes des moines, les deux juges souhaitaient entendre les 22 témoins cités par des repentis du GIA, ce qu'Alger avait refusé.

La version de Marchiani 
Le 23 juillet 2014, El Watan rapportait que le magistrat algérien en charge du dossier avait demandé l'audition de Pierre Le Doaré, ancien chef d'antenne des services secrets français (DGSE) à Alger (1994-1996), et Jean-Charles Marchiani, ancien officier du même service et ex-préfet du Var, dans l'enquête sur l'assassinat des moines trappistes. M.Marchiani, chargé d'une mission auprès du GIA, avait été entendu fin mars 2012 par M.Trévidic. L'ancien préfet a confirmé au juge que la mission avait été décidée par le président français Jacques Chirac pour négocier une rançon, mais que le Premier ministre d'alors, Alain Juppé, qui n'en avait pas été informé, y a mis fin, signant «l'arrêt de mort des moines», selon le témoignage de M.Marchiani.

Après le second report de la visite du magistrat français, en mai, le ministre algérien de la Justice, Tayeb Louh, avait assuré qu'il n'existait «aucun différend» entre les justices algérienne et française concernant cette enquête. Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avait estimé en juin au retour d'une visite à Alger que M.Trévidic pourrait être autorisé à se rendre en Algérie «dans les jours qui viennent»

La demande d'audition des deux anciens membres des services secrets français risque de retarder la visite du juge Trevidic à Alger. Pour combien de temps encore?