"Quand vous êtes empêché d'exister, vous avez peu d'impact" : pourquoi, en Algérie, l'opposition reste sans voix

Des milliers de manifestants réclament depuis plusieurs semaines le départ du président Abdelaziz Bouteflika, mais l'absence de grands leaders d'opposition interroge sur les possibilités d'une transition politique dans le pays.

Des étudiants algériens manifestent après l\'annonce du président Abdelaziz Bouteflika d\'un report de l\'élection présidentielle, le 12 mars 2019, à Alger.
Des étudiants algériens manifestent après l'annonce du président Abdelaziz Bouteflika d'un report de l'élection présidentielle, le 12 mars 2019, à Alger. (FAROUK BATICHE / DPA / AFP)

Ils ne désarment pas. Les Algériens descendent une nouvelle fois dans les rues, vendredi 15 mars, pour réclamer un départ d'Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, à la tête du pays depuis 1999. Ce dernier a annoncé lundi ne pas briguer de cinquième mandat et le report de l'élection présidentielle. Mais les manifestants dénoncent une manœuvre du pouvoir pour gagner du temps.

Pour autant, ce nouvel acte de la mobilisation permettra-t-il à la rue d'imposer une transition démocratique ? Pour l'espérer, les contestataires vont devoir trouver des figures capables de porter une parole commune, car les dernières décennies ont, petit à petit brisé, les forces d'opposition. Certaines personnalités, comme l'ancien Premier ministre Ali Benflis ou le général à la retraite Ali Ghediri, tentent de se présenter en possibles recours. Mais ils apparaissent comme issus du système et ne semblent pas portés par une vague populaire.

Un champ politique "verrouillé"

L'absence de leaders à la tête des manifestations algériennes s'explique d'abord par la faiblesse de l'opposition traditionnelle. "Le régime a décapité ou noyauté toute sorte d'opposition depuis des années", constate Khadija Mohsen-Finan, professeure à l'université Paris I et chercheuse associée à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques). "Pourtant, dès 1962 et l'indépendance, une opposition a émergé avec notamment des gens favorables à la démocratie, mais elle a été écrasée", estime la coauteure de l'ouvrage Dissidents du Maghreb (Belin, novembre 2018). "Le champ politique a été verrouillé, avec l'interdiction pour l'opposition de militer, d'occuper le terrain", abonde le journaliste et écrivain algérien Akram Belkaid, qui publie en avril L'Algérie, un pays empêché en 100 questions (éditions Tallandier). "Quand vous êtes empêché d'exister, vous avez mécaniquement peu d'impact."

Cela passe par des redressements fiscaux, parfois de la prison... des méthodes classiques de régimes autoritaires.Khadija Mohsen-Finan, chercheuse à l'Irisà franceinfo

"Ces dernières années, le pouvoir a annihilé avec ses réseaux toute tentative d'organisation de l'opposition", confirme Soufiane Djilali, coordinateur du collectif d'opposition Mouwatana"Il est extrêmement difficile de créer une organisation politique de manière officielle", ajoute cet opposant qui dirige le parti Jil Jadid, créé lors d'une ouverture du pouvoir en 2011 à la faveur du printemps arabe. Depuis, le régime algérien a de nouveau resserré les boulons démocratiques. "Pour créer un parti, il faut passer par le ministère de l'Intérieur afin d'obtenir un agrément. Ensuite, même quand vous êtes agréé, vous risquez de subir un harcèlement administratif, détaille Akram Belkaid. Par exemple, si vous demandez une salle pour un meeting, vous n'obtiendrez pas l'autorisation." 

"On tente de vous infiltrer pour vous faire imploser de l'intérieur"

L'opposition est par ailleurs privée d'accès aux grands médias. "Si vous êtes un opposant en Algérie, vous ne passez pas au journal de 20 heures", souffle Akram Belkaid. Lors des premières manifestations, les chaînes publiques n'ont d'ailleurs diffusé aucune image du mouvement. Certains journaux, comme El Watan ou Liberté, bénéficient d'un certain espace de liberté. Mais l'Etat garde malgré tout des moyens de pression, notamment grâce à l'Anep (l'Agence nationale d'édition et de publicité), une régie publicitaire qui contrôle la majeure partie de la publicité publique. "C'est un système de corruption généralisée qui a été organisé par Bouteflika et son équipe au fil des années", fulmine Soufiane Djilali.

Des étudiants algériens manifestent dans les rues d\'Alger, le 12 mars 2019.
Des étudiants algériens manifestent dans les rues d'Alger, le 12 mars 2019. (SIDALI DJENIDI/REA / REA)

Enfin, le pouvoir n'hésite pas à utiliser tous les moyens pour jeter le discrédit sur l'opposition politique. "On tente de vous infiltrer pour vous faire imploser de l'intérieur, peste Soufiane Djilali. On vous envoie des gens qui rapidement vont remettre en cause les dirigeants du parti ou on approche des personnes dont les profils présentent des faiblesses pour les retourner."

Par exemple, j'ai été attaqué par un membre de mon parti qui m'accusait de travailler pour la France.Soufiane Djilali, président du parti Jil Jadidà franceinfo

"Il y a surtout la question des élections. Avec des scrutins dont tout le monde dit qu'ils ne sont ni libres ni honnêtes, vous ne pouvez pas exister", ajoute Akram Belkaid. Le pouvoir n'hésite pas, par ailleurs, à négocier avec certains mouvements d'opposition. "Une partie des islamistes a été par exemple cooptée par le pouvoir. La méthode permet d'enlever tout crédit à ces partis", analyse Khadija Mohsen-Finan.

Les partis d'opposition apparaissent ainsi souvent divisés et incapables de s'entendre pour peser face au clan Bouteflika. Entre 2014 et 2016, les différents partis d'opposition ont bien tenté de s'unir pour réclamer une transition démocratique à travers deux rencontres à l'hôtel Mazafran, situé à l'ouest d'Alger, mais l'alliance a tourné court. Elle n'a pas survécu aux ambitions personnelles et aux divergences de fond, analyse le site Middle east eye"Le grand drame de l'opposition algérienne, c'est qu'elle a parfois oublié qu'il fallait qu'elle fasse de la politique", tance Akram Belkaïd. Conséquence, une partie des leaders de l'opposition traditionnelle a perdu en crédibilité aux yeux des manifestants. 

Une révolution 2.0

Par conséquent, aucun mouvement ou parti politique ne paraît capable d'encadrer les manifestations. "La mobilisation actuelle n'a d'ailleurs pas été préparée par des structures classiques, même si l'idée de la contestation était déjà dans l'air", constate Soufiane Djilali, qui rappelle que son mouvement Mouwatana a organisé des manifestations dès le mois d'août. La colère contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika s'est d'abord exprimée dans les stades de football, avant de prendre forme à travers des mots d'ordre diffusés en majorité sur Facebook. "Ce soulèvement n'a pas été suscité par un seul homme, un Vaclav Havel ou autre, c'est un mouvement spontané et massif, grâce aux réseaux sociaux", résume Khadija Mohsen-Finan.

Certaines figures du mouvement de contestation émergent d'ailleurs grâce à leur activité numérique, à l'image de Rachid Nekkaz. L'homme d'affaires, qui a grandi en France, a parfaitement compris la puissance des réseaux sociaux. "Il cherche le buzz, il a réussi à capter l'attention par des actions un peu provocatrices, mais il en reste à un travail de communication centré sur lui-même", dénonce Soufiane Djilali. "C'est un personnage folklorique, un agitateur sympathique, une sorte de Coluche algérien, mais il ne peut pas faire le poids", confirme le politologue Antoine Basbous. 

Comme Rachid Nekkaz est le seul arbre, la seule oasis dans le désert… il a attiré les lumières.Antoine Basbous, politologueà franceinfo

Le mouvement de contestation algérien n'attend pas un homme providentiel et fonctionne plutôt sur le mode de l'autogestion. "Chacun s'organise avec les moyens dont il dispose, que ce soit les groupes d'étudiants, les corporations professionnelles, les syndicats de l'enseignement...", égrène Soufiane Djilali. Mais la rue va devoir trouver des formes d'organisation. La société algérienne n'est pas un bloc uniforme et le risque de division inquiète une partie de la population. Le souvenir de la guerre civile entre 1992 et 2001 reste imprégné dans les mémoires.

"Il faut laisser aux gens le temps de s'organiser"

"Mais à un moment donné, il va falloir que quelqu'un entre en négociation avec le pouvoir sans être rejeté par la rue, mais c'est très difficile. Le canal ne peut pas être un et unique", estime Khadija Mohsen-Finan. "Il y a bien des noms qui circulent. Mais les Algériens savent très bien qu'il y a de la récupération politique, des opportunistes qui peuvent se greffer, observe Soufiane Djilali. Les manifestants sont méfiants. Du coup, les figures de l'opposition, les activistes ne veulent pas s'avancer pour l'instant."

Une pancarte tenue par une manifestante demande au président Abdelaziz Bouteflika de quitter le pouvoir, le 12 mars 2019, à Alger.
Une pancarte tenue par une manifestante demande au président Abdelaziz Bouteflika de quitter le pouvoir, le 12 mars 2019, à Alger. (SIDALI DJENID / REA)

"Nous, on propose de faire émerger des comités à partir de la base, avec des élus légitimes qui puissent s'organiser au sein des wilayas [division administrative] pour former un grand Congrès", avance Soufiane Djilali. 

Les partis islamistes ou berbéristes (mouvement qui milite pour la reconnaissance de la culture berbère en Algérie) pourraient à cette occasion chercher à participer à la contestation. "Il ne faut pas s'arrêter au fait qu'il n'y ait pas de revendication islamiste chez les protestataires. L'heure de vérité interviendra quand il y aura des élections libres", estime Khadija Mohsen-Finan.

Nous en sommes tous à chercher avec une bougie qui sera capable, au sein de l'opposition, de fédérer ces manifestations de mécontentement.Soufiane Djilalià franceinfo

De l'avis de tous, de nouvelles têtes devraient émerger de cette jeunesse en colère et de ce vivier d'intellectuels, d'avocats, de journalistes, de chefs d'entreprise et d'opposants politiques qui battent le pavé. "Il faut donner du temps au temps. Si on libère le champ politique d'un pays, il faut laisser le temps aux gens de s'organiser. Sinon ceux qui ont l'habitude de s'organiser (les islamistes ou les anciens partis du régime, par exemple) auront la main", prévient Akram Belkaid. "En vingt ou trente ans, l'Algérie a connu une seule période propice au multipartisme – entre 1988 et 1992. C'est trop court pour développer une vraie culture d'opposition. Mais l'Algérie a plein de potentiel. Il reste beaucoup de choses à inventer."