Cinquième mandat de Bouteflika : "C'est perçu comme une grande humiliation collective pour les Algériens"

Alors qu'Abdelaziz Bouteflika a décidé de briguer un cinquième mandat à 81 ans, l'historien Kader Abderrahim revient sur franceinfo mardi sur la vague de manifestations qui parcourt l'Algérie depuis plusieurs jours.

Des étudiants manifestent à Alger le 26 février 2019.
Des étudiants manifestent à Alger le 26 février 2019. (RYAD KRAMDI / AFP)

De nouvelles manifestations d'étudiants sont attendues mardi 26 février en Algérie. La jeunesse algérienne aspire à un changement de régime alors qu'Abdelaziz Bouteflika a décidé de briguer un 5e mandat à 81 ans. Une nouvelle candidature qui "est perçue comme une grande humiliation collective pour les Algériens" selon Kader Abderrahim, historien, professeur à Sciences Po, invité mardi 26 février de franceinfo.

franceinfo : La jeunesse algérienne peut-elle rassembler et faire pression sur le régime ?

Kader Abderrahim : C'est beaucoup trop tôt pour le dire et pour se lancer dans des conjonctures. Cela va dépendre de la mobilisation et surtout si elle est durable, constante et surtout, si elle s'élargit, si elle va au-delà d'Alger. Ce qui est important, c'est d'essayer de faire en sorte que cette mobilisation devienne nationale et qu'elle ne soit pas uniquement axée sur Alger. Peut-être cela pourrait modifier le rapport de forces.


Les manifestations ne sont pas nouvelles en Algérie. Ce qui est inédit, c'est qu'elles s'étendent en province...

Vendredi dernier, la grande surprise était de constater que c'était dans plusieurs villes d'Algérie, y compris dans des villes du sud du pays comme Ouargla qui est une ville désertique, traditionnellement acquise au FLN et au régime en place, où des milliers de personnes se sont rassemblées pour manifester. La nature et l'évolution de la population montrent qu'il y a une autre manière de voir le monde et peut-être aussi de se reconnecter à la politique dont ils s'étaient détournés depuis très longtemps.

Qui sont ces manifestants ?

Il y a des étudiants, des chômeurs. Il y a un quart des Algériens qui n'ont rien connu d'autre que le président Bouteflika. C'est considérable. Il y a plus de 40% de la population algérienne qui a moins de 25 ans. Là aussi, c'est considérable. C'est toujours eux qui sont concernés parce qu'ils ne voient pas de perspective d'avenir dans un pays qui est dans l'impasse sociale et institutionnelle aujourd'hui en raison de l'entêtement du régime à vouloir absolument imposer un cinquième régime pour un homme qui est malade. On le sait tous, c'est un homme qu'on n'a pas vu en public depuis 2014 et qui n'est plus en capacité d'assumer les charges de sa fonction. C'est devenu insupportable et surtout c'est perçu comme une grande humiliation collective pour les Algériens qui ne l'acceptent pas et qui ont décidé de se remobiliser autour de ce débat du cinquième mandat.

Le régime a-t-il été surpris par ce mouvement ?

Personne ne s'y attendait. La grande différence par rapport aux années précédentes, c'est que les réseaux sociaux jouent un rôle considérable. Les partis ne sont pas en capacité de réguler ou relayer les revendications de la population et les syndicats sont totalement absents. Les jeunes se mobilisent, mais il faudra bien qu'il y ait une convergence entre quelques organisations. Il ne faudrait pas qu'on ait quelques "gilets jaunes" de l'autre côté de la Méditerranée parce que cela deviendrait inaudible et le pouvoir pourrait s'en servir en disant "avec qui on parle, avec qui on négocie ?" Il faudra structurer ce mouvement s'il prend de l'ampleur.