Tensions raciales en Afrique du Sud : l’année 2016 bat tous les records

Des enseignants accusés de mener des politiques racistes, des heurts entre étudiants blancs et noirs dans les universités du pays, des propos racistes sur les réseaux sociaux... l’Afrique du Sud a connu en 2016 des tensions raciales particulièrement vives. La nation arc-en-ciel traverse une zone de fortes turbulences après la disparition de son fondateur Nelson Mandela.

Une femme membre du Congrès national africain brandit le portrait de Nelson Mandela lors d\'une manifestation contre le racisme, le 19 février 2016 à Pretoria.
Une femme membre du Congrès national africain brandit le portrait de Nelson Mandela lors d'une manifestation contre le racisme, le 19 février 2016 à Pretoria. (Photo AFP/Ihsaan Haffejee)

Des élèves noires traitées de «singes» par leurs enseignants blancs à cause de leurs coupes de cheveux naturels. Des jeunes filles contraintes de lisser artificiellement leurs cheveux et de ne pas porter de coupes afro. Cela se passe dans un prestigieux lycée privé pour filles de Pretoria.
 
Le ministre provincial de l’Education, Panyaza Lesufi,s’est rendu en personne dans cet établissement pour taper du poing sur la table.
 
«Des enseignants leur disent qu’elles ressemblent à des singes ou ont des nids sur la tête», a déclaré le ministre en exigeant que le règlement intérieur du lycée jugé raciste soit revu dans l’immédiat pour mettre un terme à ces méthodes.
 
La classe politique sud-africaine s’est rapidement engouffrée dans ce débat: «il est profondément triste de voir qu’après 22 ans de démocratie, il y a toujours des institutions qui cherchent à supprimer l’esthétique et la culture noire», a dénoncé le parti radical de gauche de Julius Malema.
 
Fin août, une manifestation d’élèves noires coiffées de coupe afro et de tresses s’était déroulée pour dénoncer l’attitude du lycée qui accueillait seulement des Blancs jusqu’à la fin de l’apartheid en 1994.
 
«Le viol partie intégrante de la culture noire»
En mai 2015, une juge sud-africaine blanche avait créé l’indignation dans le pays après avoir suggéré sur internet que le viol était partie intégrante de la culture noire.
 
«Dans leur culture, une femme est là pour leur donner du plaisir. Point final. C’est vu comme un droit absolu et le consentement d’une femme n’est pas requis», avait écrit la juge Mabel Jansen dans une conversation Facebook privée rendue publique. Le ministre sud-africain de la Justice l’avait suspendue pour commentaires racistes sur les réseaux sociaux.
 
Les tensions ont culminé au début de l’année 2016 lorsqu’une militante blanche du principal parti de l’opposition, l’Alliance démocratique, s’est plainte sur Facebook des Noirs qui jettent des déchets sur les plages, les comparant à «des singes».
 
Une employée du gouvernement sud-africain avait aussitôt répliqué sur les réseaux sociaux en invitant les Noirs à se comporter avec les Blancs «comme Hitler avec les juifs». Des incidents de plus en plus nombreux qui illustrent à quel point les divisions raciales sont encore profondes.
 
La statue de l\'ancien magnat du diamant et personnage historique de la colonisation britannique a été déboulonnée et retirée du campus de l\'Université du Cap, le 9 avril 2015.
La statue de l'ancien magnat du diamant et personnage historique de la colonisation britannique a été déboulonnée et retirée du campus de l'Université du Cap, le 9 avril 2015. (Photo Reuters/Mike Hutchings)

La réconciliation nationale en péril
Pour François Lafargue, auteur de Géopolitique de l’Afrique du Sud. Une nation en construction, la réconciliation nationale incarnée par Nelson Mandela semble, chaque jour, de moins en moins possible.
 
«Au Zimbabwe, la minorité européenne a massivement quitté le pays à partir du milieu des années 1990 pour regagner la Grande-Bretagne. Un tel scénario n’est pas envisageable pour une partie des Blancs d’Afrique du Sud, d’origine hollandaise, qui ne bénéficient pas d’une double citoyenneté. Les Afrikaners seront sans doute contraints, comme au XIXe siècle face aux Britanniques, de résister par la force. Les perspectives qui s’ouvrent alors pour eux sont la mort ou le départ forcé vers d’autres pays d’Afrique comme la Namibie.»
 
Face-à-face tendu entre étudiants noirs et blancs
En 2016, le clivage racial a atteint son comble dans les universités sud-africaines obligeant certaines d'entre elles à fermer leurs portes. A l’université de Pretoria, les étudiants noirs réclament la suppression de l’afrikaans comme langue d’enseignement, alors qu’une petite minorité (13%) d’étudiants blancs se bat pour défendre ce qu’ils considèrent comme leur patrimoine culturel.
 
En février, c’est un match de rugby qui a dégénéré brutalement à l’université de Free State. Le journal Le Point raconte que des étudiants et des ouvriers noirs sont descendus sur la pelouse à la mi-temps pour protester contre le recours à la sous-traitance au sein de l’université.
 
«En quelques minutes, des étudiants blancs et leurs parents qui assistaient au match les ont pris en chasse. Les manifestants ont été insultés, menacés et passés à tabac jusque dans leurs résidences», écrit la correspondante du journal en Afrique du Sud.
 
«Une société gangrenée par la violence»
François Lafargue estime qu’au regard de l’histoire contemporaine de l’Afrique, la présence de la minorité blanche en Afrique du Sud semble ne pas devoir durer dans une société gangrenée par la violence et incapable de cicatriser les plaies de l’apartheid.
 
«La criminalité alimente la peur d’un génocide blanc», analyse-t-il, alors que les chiffres de la criminalité publiés par la police sont en hausse de près de 5% entre avril 2015 et mars 2016. Chaque jour, 51 personnes sont tuées en Afrique du Sud. 
 
François Lafargue rappelle que depuis 2000, plusieurs milliers de Sud-Africains blancs sont décédés d’une mort violente.
 
«Ces Européens connaîtront le même sort que les Français d’Algérie ou les Britanniques de Rhodésie du Sud. Près de 400.000 Blancs (10% des Européens) principalement des Afrikaners, vivent dans la pauvreté, regroupés dans des campements de fortune pour mieux se protéger. Ces Blancs souvent peu qualifiés ne parviennent plus à trouver un travail dans un pays où la couleur de la peau prime sur la compétence», soutient-t-il.
 
La société civile tire la sonnette d’alarme
Le regain de tensions raciales auquel on assiste se nourrit des frustrations de la communauté noire qui croupit toujours dans la misère 22 ans après l’avènement de la démocratie. La redistribution des terres promise aux Noirs n’a pas eu lieu et l’accès de la communauté noire à une meilleure éducation est loin d'avoir comblé toutes les attentes.
 
Les organisations de la société civile sud-africaine tirent la sonnette d’alarme. Elles ont organisé en mars 2016 une semaine contre le racisme dans le but d’endiguer les tensions. La fondation Nelson Mandela s’est impliquée dans cette démarche qui vise à identifier des initiatives susceptibles de réduire et d’éradiquer le racisme dans le pays.