Kaboul : les "kamikazes sont en ville" pour "déstabiliser le pouvoir taliban", témoigne le journaliste Cyril Payen

L'envoyé spécial de France 24 estime que "dans deux jours [mardi 31 août], l'aéroport ne sera plus opérant" à Kaboul. "Il n'y aura plus de porte de sortie du pays".

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Des victimes du double attentat à la bombe perpétré à l'aéroport Hamid Karzai de Kaboul en Afghanistan arrivent au  centre chirurgical d'urgence pour les victimes de guerre le 26 août 2021. (JUAN CARLOS / HANS LUCAS)

"Les conditions pour les rares Occidentaux en ville, comme pour l'ensemble de la population afghane, ont radicalement changé" à Kaboul, en Afghanistan, témoigne l'envoyé spécial de France 24 Cyril Payen dimanche 29 août sur franceinfo. "On est maintenant dans un nouveau schéma, beaucoup plus dangereux, puisqu'il y a des kamikazes en ville prêts à frapper", explique-t-il, quelques jours après un double attentat meurtrier perpétré par l'État islamique à l'aéroport de Kaboul, et alors que les États-Unis alertent sur un risque de nouvel attentat.

franceinfo : Quelle est la situation ce dimanche à l'aéroport de Kaboul ?

Il y quand même beaucoup moins de monde que ces derniers jours, le message est passé. Mais ce n'est pas tant à cause des risques d'attentats, malheureusement. Parce que les Afghans sont résignés, ils savent que dans le ciel de Kaboul, il y a nettement moins d'avions que d'habitude. Il y a encore quelques centaines de familles en attente, en plein soleil depuis des jours et des jours, dans l'enceinte de l'aéroport militaire de Kaboul. Mais ce qui préoccupe, ce sont ces nouveaux avertissements très sérieux émis par la Maison Blanche sur un risque d'attentat perpétré par l'État islamique. Et d'ailleurs, les téléphones marchent très mal, il y a très peu d'Internet. Ça veut dire qu'il y a des opérations de brouillage pour neutraliser toute tentative d'attentat kamikaze avec des téléphones portables. Donc oui, on vit une veillée d'armes. Il y a un compte-à-rebours très net dans l'esprit des Afghans aujourd'hui : 'Que va-t-il se passer, après le départ des Américains et la prise en main du pays par les talibans ?'.

La situation en Afghanistan donne lieu à des scènes inimaginables, comme lorsque le directeur de la CIA rencontre un dirigeant taliban, le 23 août comme l'a révélé le Washington Post.

Effectivement, cette situation est complètement surréaliste. Mais on sent bien ici à Kaboul, que tout est possible. C'est l'Afghanistan, c'est le monde des impossibles. Il faut quand même imaginer que William Burns, le patron de la CIA, est arrivé à l'aéroport pour un voyage secret, et qu'il a été sorti de l'aéroport en personne alors que c'est totalement hermétique, que personne ne peut le faire. Il est venu dans un hôtel du centre-ville, où je me trouve, contrôlé par les talibans. Donc oui, il y a cet énorme paradoxe des anciens ennemis, qui se sont fait la guerre pendant vingt ans, avec cette défaite écrasante des Américains et la honte qui se lit sur le visage des soldats américains, puis le chef de la CIA qui vient négocier avec les grands vainqueurs. Pourquoi cette coopération depuis quelques jours ? Parce qu'ils ont un nouvel ennemi commun, Daech, qui profite de cette situation pour montrer que les talibans ne peuvent pas assurer la sécurité à Kaboul et aussi, évidemment, pour faire le plus de victimes dans la population afghane qui a choisi l'Occident et choisi de partir.

Les talibans négocient avec les Américains, et assurent aussi la sécurité des journalistes présents sur place.

Nous sommes quelques journalistes ici, 5-6 encore présents. Et l'hôtel, qui est le dernier au centre-ville, est complètement contrôlé par les talibans. De nouvelles forces spéciales talibanes sont avec nous, installés sur le toit quand la nuit tombe pour sécuriser. Et puis surtout, c'est l'hôtel où le chef de la CIA a rencontré le commandement taliban, donc c'est là qu'il y a ce théâtre d'ombres de négociations, avec toutes les chancelleries qui sont intéressées : les Turcs, les Chinois, les Iraniens, les Qataris aussi. Et nous sommes au milieu de tout cela. Maintenant, les conditions pour les rares Occidentaux en ville, comme pour l'ensemble de la population afghane, ont radicalement changé puisqu'on est maintenant dans un nouveau schéma beaucoup plus dangereux : il y a des kamikazes en ville, prêts à frapper. C'est vraiment leur but : déstabiliser ce nouveau pouvoir taliban.

Savez-vous combien de temps vous allez encore pouvoir rester à Kaboul ?

C'est la question à un million de dollars. Il n'y a aucune visibilité et je pense que dans deux jours, l'aéroport ne sera plus opérant. Il n'y aura plus de porte de sortie du pays. Sachant que mercredi matin [1er septembre], ce sera peut-être l'avènement de l'émirat islamique d'Afghanistan, contrôlé par les talibans. Mais tout peut arriver puisqu'on sait qu'il y a des jeux d'alliances. Encore une fois, c'est la population afghane qui en paye le prix fort.

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