Afghanistan : quatre questions sur le projet de zone sécurisée à Kaboul défendu par Emmanuel Macron

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Des personnes ayant fui l'Afghanistan s'apprête à décoller en direction de Paris depuis l'aéroport d'Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis, le 26 août 2021. (ETAT-MAJOR DES ARMEES / AFP)

Ce projet de résolution était défendu lundi au Conseil de sécurité de l'ONU par la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne. Cette "safe zone" vise à poursuivre les opérations d'évacuation en Afghanistan.

A quelques heures du retrait officiel des troupes américaines en Afghanistan, plusieurs pays ont tenté de trouver une issue pour poursuivre l'évacuation d'Afghans menacés après la prise de pouvoir des talibans. La France, aux côtés du Royaume-Uni et de l'Allemagne, a plaidé lundi 30 août au Conseil de sécurité de l'ONU pour la création d'une zone sécurisée à Kaboul afin de poursuivre les opérations humanitaires. En vain. Le projet de résolution finalement adopté a gravé dans le marbre les "engagements" des talibans en faveur du départ "sûr" de ceux qui veulent quitter l'Afghanistan, sans toutefois exiger la zone protégée évoquée par la France

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"Il s'agit de protéger ces Afghans et de leur faire quitter le pays dans les prochains jours ou les prochaines semaines", avait défendu Emmanuel Macron dans une interview au Journal du dimanche (article payant). Franceinfo revient en quatre questions sur ce projet de résolution.

1Pourquoi créer une zone sécurisée à Kaboul ?

Le projet de zone protégée doit "permettre de continuer les opérations humanitaires", après le départ des troupes américaines qui sécurisent l'aéroport, a défendu Emmanuel Macron. Comme le Royaume-Uni, l'Italie, ou encore l'Allemagne, la quasi-totalité des pays ont d'ailleurs déjà mis fin à leurs opérations d'évacuation. La France a annoncé vendredi avoir suspendu à son pont aérien, "les conditions de sécurité n'étant plus remplies" en raison du "désengagement rapide des forces américaines", ont justifié la ministre française des Armées, Florence Parly, et le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Le dernier vol de rapatriement français a atterri dimanche à Paris.

Depuis le 17 août, 2 800 personnes, dont 2 600 Afghans, ont été évacuées par "une quinzaine de vols" opérés par la France, via les Emirats arabes unis, selon Emmanuel Macron. Or, "nous avons encore sur nos listes plusieurs milliers d'Afghans et d'Afghanes que nous souhaitons protéger", a déclaré le chef de l'Etat au JDD, citant notamment des magistrats, des artistes, des intellectuels "à risque en raison de leurs engagements". De son côté, le gouvernement britannique, qui défend également la création d'une zone sécurisée, promet de remuer "ciel et terre" pour poursuivre les évacuations au-delà du 31 août.

2A quoi pourrait ressembler cette zone ?

Le projet de résolution vise à créer une zone sécurisée pour protéger les Afghans souhaitant fuir le pays et leur faciliter l'accès à l'aide humanitaire, a expliqué Emmanuel Macron. "C'est un concept juridique qui permet à l'ONU de contrôler une zone dans laquelle se feront les allers-retours humanitaires", complète auprès de franceinfo le général Dominique Trinquand, expert militaire.

Le président français imagine des évacuations ciblées "qui ne se feront pas par l'aéroport militaire de Kaboul (...) On verra si cela peut se faire par l'aéroport civil de la capitale ou par les pays voisins", précise-t-il dans le JDD. La France compte par ailleurs sur l'aide du Qatar qui, grâce à ses relations avec les talibans, "a la possibilité d'aménager des opérations de pont aérien ou de réouverture de certaines lignes aériennes", a déclaré Emmanuel Macron, depuis Bagdad, où il assistait à un sommet régional.

L'instauration d'une telle zone nécessite donc de déployer des forces militaires. "Cela implique des moyens terrestres, des drones de surveillance et un travail d’écoute des communications", ajoute auprès de La Croix (abonnés) Marc Finaud, membre du Centre de politique de sécurité de Genève. Un enjeu d'autant plus crucial après l'attentat à l'aéroport de Kaboul jeudi, revendiqué par le groupe Etat islamique, qui a fait une centaine de morts. Une zone sécurisée risque "d'attirer encore plus d'attentats-suicides de la part de l'Etat islamique", redoute sur France 2 Pierre Servent, spécialiste des questions de défense et de stratégie militaire.

3Pourquoi ce projet est-il défendu à l'ONU ?

En soumettant un projet de résolution devant le Conseil de sécurité de l'ONU, Emmanuel Macron veut "mettre chacun devant ses responsabilités" et permettre "à la communauté internationale de maintenir une pression sur les talibans", a-t-il justifié auprès du JDD. Le président français oblige ainsi la Chine et la Russie, deux des cinq membres permanents du Conseil, à prendre officiellement position. Ils se sont abstenus lors du vote de la résolution. 

La Chine a estimé que la situation actuelle était la "conséquence directe du retrait hâtif et désordonné" des forces occidentales. Quant à la Russie, elle a déploré que les auteurs de la résolution n'aient pas pris en compte ses réserves sur la "fuite des cerveaux" provoquée par les évacuations et les départs d'Afghans ayant travaillé avec les pays étrangers ou l'ex-gouvernement pro-occidental tombé face à la prise de pouvoir des talibans, mais aussi sur "les effets néfastes" du gel des avoirs financiers de l'Afghanistan décidé par les Occidentaux après la prise du pouvoir par les talibans.

A quelques heures de la réunion onusienne, le Kremlin s'était pourtant dit prêt à "discuter de cette proposition". "Il est très important d'évoquer toutes les modalités d'une telle zone, de ce régime, mais il faut avant tout comprendre la position des talibans au sujet de cette idée", avait jugé le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov.

4Comment cette proposition est-elle accueillie par les talibans ?

Froidement. Le porte-parole du bureau politique des talibans a estimé dimanche auprès de franceinfo que la création d'une zone protégée à Kaboul n'était pas "nécessaire". Suhail Shaheen a assuré qu'après le 31 août, "chaque Afghan" pourrait "voyager à l'étranger s'il le souhaite" à condition de présenter "les documents appropriés : passeport, visa."

"L'Afghanistan est un pays indépendant. Peut-on créer une telle zone en France ou au Royaume-Uni ?"

Suhail Shaheen, un porte-parole des talibans

à franceinfo

Toutefois, cette position pourrait "être contredite par d'autres dirigeants talibans qui connaissent véritablement les enjeux des jours à venir", note le général Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de la revue Défense nationalesur franceinfo. "Il leur est indispensable d'obtenir une forme de reconnaissance par la communauté internationale, même si le président Emmanuel Macron et d'autres dirigeants occidentaux n'ont pas parlé de reconnaissance pour l'instant", poursuit-il.

Les négociations autour de cette zone pourraient donc être l'occasion pour les talibans de gagner en légitimité auprès des autres pays. "Il faudra qu'ils fassent preuve de pragmatisme et qu'ils donnent des gestes concrets pour pouvoir bénéficier au moins d'une écoute par la communauté internationale", analyse Jérôme Pellistrandi.

Selon Richard Gowan, spécialiste de l'ONU à l'organisation de prévention des conflits International Crisis Group, interrogé par l'AFP, la résolution "adresse au moins un message politique aux talibans au sujet de la nécessité de garder l'aéroport ouvert et d'aider les Nations unies à acheminer l'aide".

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