Afghanistan : quatre questions après le départ des derniers soldats américains

Les troupes américaines ont quitté l'Afghanistan lundi soir, avec un jour d'avance sur le calendrier prévu. Ce retrait sonne la fin de vingt ans de présence américaine sur le sol afghan.

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Un avion de l'US Air Force évacue des personnes d'Afghanistan à l'aéroport international Hamid Karzai (HKIA), le 25 août 2021. (DONALD R. ALLEN / US AIR FORCE / AFP)

Le dernier soldat américain a quitté le sol afghan. Avec un jour d'avance sur le calendrier initial fixé par Joe Biden, les troupes américaines sont parties d'Afghanistan lundi 30 août. Ce départ, qui s'est organisé précipitamment depuis le 15 août et la prise de contrôle du pays par les talibans, met fin à vingt années de guerre et d'occupation américaine. "Nous avons écrit l'histoire", s'est félicité un responsable taliban après le départ des forces américaines, mais cette nouvelle page s'ouvre sous haute surveillance internationale. Franceinfo pose quatre questions après le retrait américain.

Combien de personnes les Etats-Unis ont-ils exfiltrées ?

"Le dernier avion [de transport militaire] C-17 a décollé de l'aéroport de Kaboul le 30 août", juste avant minuit (heure locale), a déclaré le général Kenneth McKenzie, qui dirige le commandement central dont dépend l'Afghanistan, lors d'une conférence de presse à Washington. Depuis le 14 août, les appareils américains et ceux de leurs alliés ont évacué plus de 123 000 civils de l'aéroport international Hamid Karzai, selon le Pentagone

Parmi elles, 5 400 citoyens américains sont de retour chez eux. Pour les autres personnes exfiltrées, originaires d'Afghanistan, la destination finale est plus floue, car ils ne savent pas encore où ils pourront s'installer à l'avenir. Ils se trouvent pour l'instant en transit dans l'un des 14 centres prévus à cet effet avant l'obtention d'un visa américain ou sont accueillis temporairement dans un Etat volontaire.

Toutefois, le départ des soldats américains ne met pas un terme définitif aux départs de personnes souhaitant quitter le pays. "La mission diplomatique continue pour s'assurer que davantage de ressortissants américains et d'Afghans éligibles voulant partir le puissent", a assuré le général McKenzie.

Quel sort sera réservé aux personnes restées sur place ?

Le Pentagone a reconnu lundi n'avoir pas pu faire sortir d'Afghanistan autant de personnes qu'escompté. Près de 200 Américains seraient encore en Afghanistan, selon le secrétaire d'Etat américain, Antony Blinken. Une annonce qui a suscité de vives critiques aux Etats-Unis. Le président Joe Biden a abandonné "des Américains à la merci de terroristes", a ainsi déclaré Kevin McCarthy, le chef des républicains à la Chambre des représentants.

Mais pour ne pas abandonner ceux qui veulent absolument quitter le pays, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté lundi une résolution dans laquelle il dit "s'attendre" à ce que les talibans tiennent tous leurs "engagements", notamment en ce qui concerne "le départ sûr" et "ordonné" d'Afghans et de ressortissants étrangers. L'ONU n'a toutefois pas exigé la zone protégée, évoquée initialement par la France.

Dans la résolution, le Conseil de sécurité "réaffirme" aussi l'importance du "respect des droits humains, y compris ceux des femmes, des enfants et des minorités" et "encourage" la mise en place d'une solution politique "inclusive" avec une participation "significative" des femmes. Il "demande" également que le territoire afghan ne soit pas utilisé pour "menacer ou attaquer" d'autres pays ni pour abriter des "terroristes".

Quelles seront les relations avec les talibans ?

Après le départ du dernier soldat américain, le principal porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, a assuré que le nouveau régime voulait "avoir de bonnes relations avec les Etats-Unis et le monde". Côté américain, le chef de la diplomatie Antony Blinken a affirmé que les Etats-Unis "travailleront" avec les talibans s'ils "tiennent leurs engagements""Chaque étape que nous suivrons ne sera pas fondée sur ce que le gouvernement taliban dit, mais sur ce qu'il fait pour respecter ses engagements", a-t-il prévenu.

"Les talibans veulent la légitimité et le soutien internationaux. Notre message est que la légitimité et le soutien doivent se mériter."

Anthony Blinken, secrétaire d'Etat américain

en conférence de presse

Les talibans "ont tout intérêt à tenir leurs promesses", estime le politologue Olivier Roy, contacté par franceinfo. "Ce qu'ils veulent, c'est une reconnaissance internationale. C'est une légitimité. Et le prix à payer pour cette légitimité est très faible : c'est de laisser partir quelques dizaines de milliers de personnes." "Bien sûr, on peut dire qu'ils sont totalitaires et répressifs, mais on a des rapports diplomatiques avec d'autres pays qui sont répressifs, et la diplomatie sert justement à négocier avec ceux qui ne sont pas comme nous", observe Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), sur franceinfo.

Dans ce cadre, des alliés ou des pays partenaires seront nécessaires. "Ils ont déjà établi des relations avec la Chine, la Russie et l'Iran", précise Karim Pakzad, chercheur à l'Iris et spécialiste de l'Afghanistan, dans Le Monde (article payant). "Un certain nombre de pays ont compris que les talibans étaient incontournables", abonde Didier Chaudet, chercheur associé à l'Institut français d'études sur l'Asie Centrale, sur TV5 Monde. Néanmoins, il s'agit selon lui d'une "relation réaliste, classique, mais pas une relation d'alliés à vie à la mort".

Faut-il craindre de nouvelles tensions ?

Le double attentat du 26 août revendiqué par le groupe Etat islamique, qui a tué 13 soldats américains et plusieurs dizaines d'autres personnes, a rappelé que la situation sur place restait très tendue. La menace de Daech en Afghanistan est réelle, à travers la branche territoriale du groupe jihadiste, appelée Etat islamique de la province du Khorasan (ISKP).

"Il y a probablement au moins 2 000 combattants inconditionnels de l'EI en Afghanistan actuellement", a avancé le général américain Kenneth McKenzie. Ce groupe terroriste va essayer "de commettre des attentats parce que, pour eux, talibans et Occidentaux, c'est à peu près pareil. Ils les détestent autant les uns que les autres", estime Pascal Boniface. "La posture modérée et pragmatique des talibans (...) constitue un risque pour eux", note encore Karim Pakzad dans Le Monde

Par ailleurs, des interrogations demeurent sur l'entente au sein des talibans. Plusieurs courants, pas forcément en accord sur l'avenir du pays, s'y opposent. Certains veulent une ligne dure en limitant l'ouverture aux autres figures politiques du pays, d'autres sont favorables à une plus large participation. Des dissensions qui pourraient faire le jeu d'un mouvement d'opposition dans le pays.

Selon Karim Pakzad, cité par Le Monde"une fois la surprise et l'émotion passées de voir les talibans occuper Kaboul, nous pouvons assister à l'émergence d'une résistance""Ce n'est pas une résistance militaire, mais politique et culturelle", a promis sur franceinfo Ahmad Wali Massoud, le frère cadet du commandant Massoud assassiné en 2001 par Al-Qaïda. Il compte notamment sur la "jeune génération du pays, qui représente 70% de la population" ou encore sur les "femmes afghanes [qui] ont des croyances très différentes de celles de talibans".

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