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"Tout est parti à l'eau d'un coup" : le récit de 24 heures d'intempéries cauchemardesques dans les Alpes-Maritimes

Frappé par la tempête Alex vendredi, l'arrière-pays niçois s'est réveillé samedi dans un paysage de désolation. Alors que les secours continuent de rechercher les personnes disparues, franceinfo revient sur cette catastrophe naturelle.

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Une maison en partie emportée par la crue de la rivière, à Roquebillière (Alpes-Maritimes), samedi 3 octobre 2020.  (NICOLAS TUCAT / AFP)

Un "désastre sans précédent, du jamais-vu depuis plus d'un siècle", s'est désolé le maire de Nice Christian Estrosi. Il est tombé jusqu'à 500 mm de pluie en vingt-quatre heures. Vendredi 2 octobre, un phénomène météorologique extrême et intense a plongé l'arrière-pays niçois dans un long cauchemar. Dans la vallée de la Tinée et pire encore dans la Haute-Vésubie, la crue a embarqué maisons et routes sur son passage.

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Samedi, dix personnes sont recherchées et huit autres sont portées disparues, selon le dernier point de situation effectué par les pompiers des Alpes-Maritimes. Franceinfo retrace cette journée dévastatrice.

Vendredi matin : une alerte rouge et d'intenses orages

Dès 6 heures du matin, un bulletin d'alerte de Météo France met en garde : le département des Alpes-Maritimes est placé en vigilance rouge en raison des fortes pluies attendues et des risques d'inondations. Alors que le jour se lève, au large, les premières averses orageuses se développent, "prémices de l'épisode qui va se généraliser en matinée", prévient La Chaîne météo. Des prédictions tristement exactes.

Vers 11h30, il est déjà tombé de 50 à 80 mm d'eau par endroit aux confins du Var et des Alpes-Maritimes. Une heure plus tard, le chiffre est revu à la hausse : jusqu'à 150 mm. "On attend une réaction des cours d'eau affluents du Var : cela peut monter très vite cet après-midi, prudence !" alerte La Chaîne météo. Le maire de Saint-Martin-Vésubie, Yvan Mottet, en fait l'amère expérience, lui-même surpris par la violence "des torrents qui surgissent un peu partout, parfois même en cascade", raconte-t-il à Nice-Matin. Alors qu'il rejoint la cellule de crise mise en place par sa commune, "les flots en furie" repoussent sa voiture. Mais c'est à la mi-journée, que le sort de ce village aux portes du Mercantour bascule. 

Vendredi après-midi : le déluge

"On a rapidement su que la situation serait très complexe sur l'arrière-pays niçois", témoigne Hugo Capelli, journaliste pour France 2 présent sur place. Lui et son reporter d'images "montent" en direction des villages les plus touchés, alors en cours d'évacuation. "Vers 15 heures, nous sommes dans le bas de la vallée et on nous apprend que des roches sont tombées, que les routes sont déjà impraticables, emportées par la crue", explique-t-il entre deux coupures liées à une mauvaise réception. Leur voiture parvient difficilement à rejoindre Saint-Martin-Vésubie. "Là-haut, la situation est dramatique", raconte Hugo Capelli. A peine arrivent-ils sur place que "la station-service est emportée sous nos yeux". Une autre vague, puissante, emporte le cimetière. 

Sur place, ils rencontrent des habitants sidérés et des pompiers mobilisés. En urgence, il faut mettre à l'abri les occupants des maisons qui, d'un instant à l'autre, menacent de s'effondrer. Depuis 15 heures, les secours sont à la recherche d'une personne, une retraitée du village, "vue pour la dernière fois en dessous du Parc Vesubia"A Venansson, "c'est l'opération de rapatriement d'une bergère, bloquée dans sa vacherie qui mobilise toutes les énergies", poursuit Nice-Matin. Or, les conditions extrêmes ne permettent pas aux secours d'intervenir en hélicoptère. 

Tempête Alex : le village de Saint-Martin-Vésubie encore inaccessible par la route
France 2

A 16 heures, Marie-France Delansorne, chef de l'antenne de Météo France à Nice, indique au quotidien régional que 235 mm sont tombés en quelques heures à Saint-Martin-Vésubie. Pire, "des cumuls de 450 mm sont attendus localement dans l'arrière-pays""Il y a déjà eu des crues, mais jamais autant à cet endroit", constate un habitant sur place, devant la caméra de France 2. "C'est la première fois que je vois cela. (...) C'est catastrophique pour notre village", abonde un autre, interrogé sous la pluie battante.

Au fil des heures, les villages se retrouvent de plus en plus isolés. Ainsi, le pont de la Maissa à Saint-Martin-de-Vésubie est coupé en deux par la crue de la rivière Boréon. 

Au même moment, non loin de là, à Roquebillière, Patrick Theus, 54 ans, assiste à un drame. Devant lui, pompiers et gendarmes tentent de sauver un couple d'octogénaires prisonniers de leur maison. "Les pompiers n'ayant pas assez de corde longue, et même avec nos cordes à nous on ne pouvait pas arriver à la maison, donc pour les sortir c'était trop tard, puis la maison a été emportée d'un coup", raconte-t-il à l'AFP. Le journaliste de Nice-Matin Grégory Leclerc est présent lui aussi. Sur Twitter, il raconte les instants qui ont précédé le drame. 

"Ça a pris un quart de seconde, ça a été extraordinairement rapide. Les fondations avaient été sapées par le torrent. Tout est parti à l'eau d'un coup", se remémore-t-il, interrogé par l'équipe de France 2. Avant d'être avalé par la crue, la maison se trouvait à plusieurs centaines de mètres du lit de la Vésubie.

Sans lignes téléphoniques ni réseau internet, les rescapés sont coupés du monde. Certains sont emmenés plus bas dans la vallée, raconte Hugo Capelli. Lui y descend également en fin d'après-midi, dans l'espoir de trouver du wifi et de transmettre les images de cette situation catastrophique. Sur la route, les maisons sont toutes déjà privées d'électricité. Plus tard, en tentant – sans succès – de remonter à Saint-Martin-Vésubie, il repasse devant l'une d'elles : "Un des murs était tombé dans la rivière"

Une soirée et une nuit d'angoisse 

Quand la nuit tombe, il pleut encore sur l'arrière-pays. A Rimplas, village de la vallée de la Tinée, à 1 000 mètres d'altitude, "on a dû évacuer trois femmes, une dame âgée et deux employés d'un restaurant au bord de la rivière", déclare alors à l'AFP la maire, Christelle D'Intorni. Les consignes sont strictes : "On a sonné le clocher-tocsin à 17 heures et on a envoyé un message leur demandant de rester au plus haut dans leurs maisons". Car en ce tout début de soirée, les pompiers des Alpes-Maritimes dénombrent déjà 141 interventions et plusieurs routes coupées. 

Dans les communes de la vallée, des habitants en danger ont trouvé refuge : dans un gymnase, une salle des fêtes, un hôtel de ville... Dans l'un de ces abris, Hugo Capelli rencontre "des personnes qui se regardent en silence, plongées dans le noir faute d'électricité." 

Sans connexion ni moyen de communication, ils ne savent même pas ce que sont devenues leurs maisons.

Hugo Capelli

à franceinfo

A Lantosque, dans la salle des fêtes, il y a de la lumière, mais ce qui manque ici, c'est du réseau. Impossible pour ces rescapés de prévenir leur famille, de leur indiquer qu'ils sont à l'abri. Et dans l'air, "une odeur de gasoil", décrit Grégory Leclerc, conséquence de l'effondrement de la station-service en amont de la rivière. 

D'autres n'ont pas eu la chance de vivre cette nuit effrayante à l'abri. Un chauffeur d'un taxi médical et les deux patients qu'il transportait ont passé 24 heures dans la voiture, sans eau ni nourriture, bloqués par un éboulement, rapporte Nice-Matin. "Tous trois ont été hélitreuillés ce samedi après une journée et une nuit d'apocalypse", écrit le quotidien, qui décrit un conducteur "choqué. Epuisé. Affamé. Mais sain et sauf". 

Un enfer également pour son épouse, Françoise, sans nouvelle, dans leur maison de Rimplas, à une dizaine de kilomètres de Saint-Martin-Vésubie. A franceinfo, elle raconte : "Il était arrêté en voiture devant la station de Saint-Martin-Vésubie quand elle s'est effondrée sous ses yeux. Après, il n'a plus eu de réseau. Donc, depuis 18 heures hier soir, on cherchait à le joindre mais on y arrivait pas." Françoise tente alors d'appeler la gendarmerie mais toutes les lignes semblent coupées. 

C'était une nuit très perturbante et très angoissante et ça l'est toujours parce qu'on se demande, avec tous ces dégâts, comment on va pouvoir être désenclavés.

Françoise

à franceinfo

Olivier Morales a quant à lui pu compter sur l'hospitalité de voisins. Ce gendarme, porté disparu vendredi, a passé la nuit chez l'habitant, recueilli après voir échapper de peu à la mort, quand la route s'est effondrée sous ses pieds alors qu'il rejoignait ses collègues à la mairie de Saint-Martin-Vésubie, raconte Nice-Matin. Au réveil, "il n’avait qu’un seul but : rejoindre ses collègues au village pour prêter main-forte." Mais impossible pour lui de rejoindre la caserne. 

Samedi : un paysage de désolation 

Dans la matinée, les intempéries ont laissé place à un paysage apocalyptique. "Ma maison est habitable mais la moitié de mon terrain a été embarqué", réagit à l'AFP Guillaume André, évacué dans la nuit. Il fait parti de ceux qui ont pu revenir voir leur domicile. Beaucoup n'ont pas encore pu constater l'ampleur des dégâts, fautes de routes praticables. Dans la matinée, il n'y a guère que l'hélicoptère pour se faire une idée de l'étendue des dégâts.

Le maire de Nice, Christian Estrosi, monté à bord de l'un d'eux, décrit dès samedi matin à la presse un "désastre sans précédent, du jamais-vu depuis plus d'un siècle". "La voirie et une centaine de maisons ont été emportées ou sont en partie détruites. Ce qui nous préoccupe le plus, c'est le bilan humain." 

Tempête Alex : les dégâts à Saint-Martin-Vésubie filmés depuis un hélicoptère

Douze communes isolées doivent être approvisionnées en vivres et en eau, a expliqué dans l'après-midi le préfet des Alpes-Maritimes, Bernard Gonzalez, lors d'une conférence de presse aux côtés du Premier ministre. 

Selon Météo France, 500 mm d'eau sont tombés sur le village de Saint-Martin-Vésubie, soit l'équivalent de trois mois de pluie en moins de 10 heures, "un record absolu pour la station, comme l'échelle départementale". La rivière Vésubie a enregistré à certains endroits une crue de près de huit mètres, emportant tout sur son passage, selon Alix Roumagnac, directeur de Predict Services, une filiale de Météo France. Samedi soir, alors que la nuit tombe, le bilan reste encore incertain mais s'annonce dramatique. "Je ne vous cache pas notre vive inquiétude sur le bilan définitif de cet épisode", a d'ailleurs lancé le Premier ministre Jean Castex.

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