Pollution : faut-il vraiment s'inquiéter pour notre santé ?

Régulièrement, l'Hexagone connaît des pics de pollution aux particules fines. La situation que nous vivons depuis le début de la semaine n'est pas exceptionnelle, mais elle n'en reste pas moins dangereuse. 

Paris sous un nuage de pollution, le 11 mars 2014.
Paris sous un nuage de pollution, le 11 mars 2014. (PATRICK KOVARIK / AFP)

Tous aux abris ? Pour la cinquième journée consécutive, le seuil d'alerte à la pollution aux particules est dépassé, samedi 15 mars, dans plusieurs départements français. Paris s'est réveillé la tête dans un "smog" (nuage de pollution) digne d'un fumoir de boîte de nuit, du moins assez dense pour ôter aux passants la vue sur la tour Eiffel. En urgence, les autorités ont pris quelques mesures, comme la gratuité des transports en commun ou la limitation de la vitesse pour les véhicules motorisés. Bref, si vous n'étiez pas déjà un peu angoissé avant, vous devriez l'être maintenant.  

Francetv info vous dit pourquoi les plus zen sont à côté de la plaque. 

Ce pic n'est pas exceptionnel (ça vous rassure, vous ?)

Régulièrement, l'Hexagone connaît des pics de pollution aux particules fines, à savoir un taux de PM dans l'air supérieur à 50 microgrammes de particules PM 10 par mètre cube d'air sur une journée (et 25 µg/m3 pour les PM 2,5, plus fines et plus nocives) : à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), en 2013, ce seuil de PM 10 a été dépassé pendant 23 jours, contre 26 dans le 18e arrondissement de Paris, indique AirParif. Il n'est par ailleurs "pas autorisé", peut-on lire sur le site de AirParif, de dépasser les 35 jours. Sinon quoi ? Sinon rien : la station d'AirParif située sur l'autoroute A1 à hauteur de Saint-Denis, à quelques kilomètres au nord de Paris, fait état de 139 jours de dépassement de la norme européenne et française pour l'année 2013. Sur 365. La routine... 

Et si vous rouliez sur le boulevard périphérique parisien le 9 septembre 2012, à hauteur d'Auteuil, à 1 heure du matin, vous avez traversé un air chargé de 423 µg/m3

Vous vous croyez à l'abri à la campagne ? Ah, ah ! Non.

Dans les autres régions françaises, moins urbanisées, la qualité de l'air est très loin d'être exemplaire : plus de 30 départements ont dépassé le taux limite jeudi 13 mars. Même à proximité du bon air frais de l'océan. En 2009, les grandes villes bretonnes ont cumulé 15 jours de dépassement, même si en 2013, le taux limite n'a jamais été franchi, souligne Le Télégramme. Pour 2014, c'est mal parti pour le sans-faute, notamment à Brest, où la journée du 13 mars a affiché un taux de PM 10 de 96 µg/m3. 

A la campagne aussi, on subit, certes plus modestement, les effets de la pollution aux particules fines. "(...) Il n'y a pas de problématiques de pollution d'ampleur nationale en zone rurale liée à l'utilisation du bois comme source d'énergie", a révélé l'Ademe en 2011 dans le cadre de son étude Particul'Air. Cependant, "la pollution dite 'de proximité', comme un système de chauffage mal installé chez un particulier ou dans une exploitation, peut également générer une importante pollution à la campagne", note Sandrine Monteiro, directrice d’Atmosf’air Bourgogne, interrogée par le Le Journal de Saône-et-Loire. Les "petits émetteurs 'industriels', nombreux et disséminés sur le territoire", sont une source de pollution aux particules fines, poursuit l'Ademe, qui cite l'exemple du village de Lescheraines (Savoie), en plein cœur des Alpes, touché lui-aussi par la pollution.

( GOOGLE MAPS / FRANCETV INFO )

Ça va, la France ne s'en sort pas si mal. Mais...  

La France n'est cependant pas prête de connaître des "Airpocalypses" semblables à celles que connaissent certaines agglomérations chinoises, comme celle que subit la ville de Shijiazhuang. A Pékin, au début du mois, le taux de particules PM 2,5 a frôlé la barre des 250 µg/m3. Preuve que l'air n'est pas toujours plus respirable ailleurs, cette carte réalisée par la Nasa en 2010, à partir de données recueillies entre 2000 et 2006, démontre que les pays en voie de développement sont les plus gravement touchés par la pollution aux particules fines. 

Carte de la répartition des taux de particules fines PM 2,5 entre 2001 et 2006, publiée en septembre 2010 par la Nasa.  
Carte de la répartition des taux de particules fines PM 2,5 entre 2001 et 2006, publiée en septembre 2010 par la Nasa.   (NASA.GOV)
En revanche, pas la peine de fanfaronner : si, sur une année complète, l'air de la capitale chinoise reste bien plus pollué que celui de Paris, l'actuel pic de pollution a permis à la capitale française de dépasser son homologue chinoise, avec un taux de particules fines PM 2,5 de 75,1 µg/m3 en moyenne dans la journée de jeudi, contre 22,2 à Pékin, selon les données de l'association AirParif et de l'ambassade américaine en Chine.

La France reste malgré tout une mauvaise élève de l'air aux yeux de l'Union européenne. Pour les PM 10 (particules inférieures à 10 micromètres), elle est déjà dans le collimateur de Bruxelles, en raison d'un dépassement trop fréquent des valeurs limites européennes. 

Si vous n'êtes ni un bébé ni un asthmatique, vous pensez ne rien risquer ? 

Pour Patrice Halimi, chirurgien-pédiatre et secrétaire général de l'Association santé environnement France (Asef), "quand on augmente de 10 points le taux de particules PM 10 [particules au diamètre inférieur à 10 microns], il y a 1% d'hospitalisations pour raisons pulmonaires en plus", assurait-il en décembre 2013 au Monde.fr (article payant). Et le risque de faire des accidents vasculaires cérébraux (AVC) est multiplié par 2,3, même si le risque reste très faible chez la personne lambda."

Les plus exposés sont les enfants (aux poumons immatures et dont les narines sont à hauteur de pots d'échappement), les personnes âgées (dont l'organisme est moins apte à se défendre) ainsi que les femmes enceintes et les personnes souffrant de maladies respiratoires telles que l'asthme. Mais la vraie raison de s'inquièter, la voici : ces menaces sur la santé ne se limitent pas aux pics de pollution. "Ce n'est que la partie émergée de l'iceberg", confirmait au Monde.fr le secrétaire général de l'Asef, s'inquiétant des ravages de l'exposition quotidienne.

Une étude publiée en décembre par la revue médicale britannique The Lancet (article en anglais) révèle que la pollution aux particules fines reste dangereuse même lorsque les concentrations ne dépassent pas la norme dictée par l'Union européenne, à savoir une concentration moyenne annuelle de 25 microgrammes par mètre cube d'air. Pour "chaque hausse de 5 microgrammes par mètre cube de la concentration en PM 2,5 sur l'année, le risque de mourir d'une cause naturelle s'accroît de 7%", explique The Lancet. Soit la différence entre la pollution sur un axe urbain très fréquenté par les voitures et un endroit situé à l'écart du trafic, précise le docteur Rob Beelen, de l'université d'Utrecht, aux Pays-Bas.

 Bon, OK, mais ça tue moins que le tabac  

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que les particules fines sont responsables de la mort prématurée d'approximativement 800 000 personnes chaque année dans le monde (l'Union européenne estime, pour sa part, qu'elle est en partie responsable de 42 000 victimes françaises chaque année). Beaucoup plus pessimiste, l'étude Global Burden of Disease 2010 (en anglais), indique que la pollution de l'air est responsable de 1,2 million de morts prématurées rien qu'en Chine cette année-là. Vous l'aurez remarqué, il est extrêmement complexe de déterminer avec précision le nombre de morts prématurées, comme l'explique Le Monde.fr (article payant). Cela dit, la seule estimation de l'OMS fait de la pollution aux particules fines la 13e cause de mortalité à travers le monde. Le projet EnerGEO du Centre observation, impact, énergie (OIE) de l'école des Mines ParisTech ambitionne, pour sa part, de mesurer leur impact sur l'espérance de vie. Ainsi, si l'on conservait le modèle énergétique de 2005, d'ici à 2050, un Norvégien devrait perdre 24 jours, tandis qu'un Néerlandais serait privé de 222 jours, par exemple. 

A côté, les 6 millions de morts annuels attribués au tabac par l'OMS inquiètent davantage. Pourtant, "le risque [de développer un cancer des poumons à cause des émissions dues au diesel] est du même ordre que dans le cas du tabagisme passif", a prévenu, en 2012, le directeur du Centre international de recherche sur le cancer, Kurt Straif. Même si, pour le docteur Richard Saint Cyr, praticien à Pékin, respirer l'air de la capitale chinoise en plein pic de pollution revient à fumer "seulement un sixième de cigarette par jour". 

D'accord, fumer tue beaucoup plus. Mais fumer pollue aussi ! Une étude menée récemment à l'Institut national du cancer, à Milan (Italie), relève que les fumeurs s'exposent à des taux de particules fines extrêmes : "Alors que l'Agence de protection de l'environnement américaine fixe le taux standard de PM à 35 µg/m3, cette étude a mesuré des taux supérieurs à 300 µg/m3 avec une seule cigarette", rapporte le site Medicalnewstoday.com (en anglais). Reste à savoir si les pouvoirs publics sont prêts à aborder la pollution comme un risque sanitaire au moins aussi sérieux que le tabac.