"On bricole parce qu'on n'a pas le choix" : le coup de chaud des professeurs face à la canicule

Des enseignants dénoncent une gestion de dernière minute de la canicule par le ministère de l'Education. Face à la vague de chaleur qui touche la France, ils réclament des solutions pérennes.  

Des élèves de CM1 assistent à un cours à Aytre (Charente-Maritime), le 1er septembre 2015.
Des élèves de CM1 assistent à un cours à Aytre (Charente-Maritime), le 1er septembre 2015. (XAVIER LEOTY / AFP)

"Si on estime qu'il y a un problème de températures, il faut le régler en amont." Sandra, professeure de français dans l'académie de Versailles, s'inquiète à l'approche de cette fin de semaine où des records absolus de températures sont attendus. Après avoir diffusé une liste de recommandations pour prévenir les effets de la canicule, dimanche 23 juin, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Education nationale, a décidé lundi de reporter les épreuves du brevet.

Pour beaucoup d'enseignants, cette décision de dernière minute masque un problème plus profond : la plupart des établissements scolaires ne sont pas conçus pour supporter de très fortes chaleurs. 

Deux robinets pour 130 élèves

"Garder les enfants dans une ambiance fraîche", "Etudier les possibilités de limiter les entrées de chaleur dans les salles", "Disposer d'un thermomètre par salle". Sur son site, le ministère de l'Education détaille une quinzaine de conseils pour parer à la canicule. Pour Elisabeth Kutas, professeure des écoles et représentante SNUipp-FSU à Paris, ce sont "des recommandations qui tombent sous le sens". "Mais on fait quoi une fois qu'on a constaté qu'il faisait 40 °C dans la salle de classe ?" s'interroge Sandra. 

Le ministère préconise une solution de repli dans une endroit frais bénéficiant de stores ou de ventilation. Sauf que "les établissements ne sont pas du tout équipés", objecte la professeure de français.

Les ventilateurs, on les achète comment ?Sandra, enseignanteà franceinfo

Comme certains de ces collègues, Marie-Laure Guegan, professeure de physique-chimie en Seine-Maritime, a pris ses précautions en achetant des ventilateurs pour sa classe, avec ses deniers personnels : "On bricole parce qu'on n'a pas le choix. Le ministère se reporte sur les agents de terrain, alors on se dépatouille tout seul." A Paris, les ventilateurs "ont été livrés par la mairie, précise Elisabeth Kutas. On a aussi la possibilité de demander des rideaux occultants."

En Seine-Saint-Denis, la situation est bien plus compliquée. Selon Catherine Da Silva, représentante du SNUipp 93, "rien n'a été mis en œuvre (…) Personne ne s'est demandé si nos ventilateurs ou nos volets fonctionnaient. Personne n'est venu livrer de thermomètre. Dans mon école, on a 130 élèves à un étage avec deux robinets… Ma question, c'est comment on fait pour tous les rafraîchir ?"

"Que fait-on s'il fait encore chaud lundi ?"

Lundi, Jean-Michel Blanquer a annoncé que les épreuves du brevet, initialement prévues les 27 et 28 juin, se tiendraient les 1er et 2 juillet. Problème : cette décision inédite bouleverse l'organisation dans les collèges et divise les professeurs.

Certains sont soulagés, comme Marie-Laure Guegan. "Les enfants avaient déjà du mal à supporter les 30 °C ce lundi, qu'est-ce que ça aurait été en fin de semaine avec plus de 40 °C ?

On aurait eu des malaises pendant les épreuves du brevet, c'est évident.Marie-Laure Guegan, enseignanteà franceinfo

D'autres se montrent plus sceptiques : "C'est un peu décidé en catastrophe. Et que fait-on s'il fait encore chaud lundi ?", pointe Sandra. Audrey Repain estime, elle, que cette annonce du ministre laisse les professeurs dans le flou : "Pour le moment, on navigue à vue", souligne cette enseignante de français dans l'académie de Lyon.

"Vu la fréquence des épisodes de canicule ces dernières années, il aurait été facile de prévoir des endroits frais extérieurs pour faire plancher les élèves. Mais non, tout se fait dans l'urgence, grince-t-elle. Chaque année, partout en France, des enfants et des profs subissent des classes-étuves sans que personne s'en émeuve." 

"Créer un congé canicule pour les parents" 

Pour Elisabeth Kutas, "il n'y a pas grand-chose à faire, si ce n'est réfléchir à l'architecture des bâtiments. Cela ne se fait pas en un jour." La plupart des établissements scolaires ne sont pas conçus pour accueillir les élèves en cas de très fortes chaleurs, selon elle. "Ils ne se rendent pas compte de la température au bout de cinq ou six heures dans une salle avec 30 élèves et des fenêtres qui ne font que s'entrouvrir", constate Marie-Laure Guegan. 

Dans le collège où enseigne Sandra, l'aile sud de l'établissement est déserté dès qu'il commence à faire très chaud. Selon elle, il faut agir en amont : "Faisons des travaux pour que cela soit supportable." Marie-Laure Guegan confirme : "Les bâtiments n'ont pas été pensés en fonction du changement climatique. Certains sont vieillissants. Et dans les établissements récents, ce n'est pas mieux, ils n'ont pas été pensés pour ça."

Il va falloir isoler et ventiler les bâtiments et les salles de classe. Investir, ça coûte cher, c'est certain.Marie-Laure Guegan, enseignanteà franceinfo

A Paris, un projet de cours "oasis" adaptées au dérèglement climatique est expérimenté depuis la rentrée 2018. Plus végétalisées, construites avec des matériaux plus naturels et moins de matières qui enferment la chaleur, elles permettent de lutter contre l'effet d'îlot de chaleur urbain. On n'en compte que trois pour le moment dans la capitale. Trente de plus sont programmées pour 2019.

Autre solution envisagée pour se prémunir de la canicule : la fermeture des écoles, une option que le ministre de l'Education nationale autorise au cas par cas. C'est ce que réclame Catherine Da Silva, directrice d'une école à Saint-Denis, au plus fort de la canicule jeudi et vendredi : "La chaleur va s'accumuler dans les bâtiments et à l'extérieur. Les enfants seraient mieux chez eux, allongés, à boire et aller aux toilettes quand ils le veulent. Plutôt qu'avec nous où il faut partager quatre toilettes et deux robinets."

Certains enseignants prennent en exemple l'Allemagne, qui ferme les écoles lorsque les températures deviennent insupportables. Mais cela pose d'autres questions. "Est-ce que les enfants sont mieux dans un appartement ou à l'école ?", s'interroge Elisabeth Kutas. Sans oublier que les parents qui travaillent ne peuvent pas toujours garder leurs enfants chez eux en pleine semaine. Seule solution pour Marie-Laure Guegan : "Créer un congé canicule pour les parents sur le modèle des congés enfants malades."