L'Arctique est-il en train de mourir (et nous avec) ?

Franceinfo a posé la question à Jean-Louis Etienne, explorateur des zones polaires et fin connaisseur de l'Arctique. 

Des scientifiques font des prélèvements dans l\'océan Arctique, le 12 juillet 2011. 
Des scientifiques font des prélèvements dans l'océan Arctique, le 12 juillet 2011.  (KATHRYN HANSEN / NASA / REUTERS)
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Julie RasplusFrance Télévisions

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Le climat est-il en train de se détraquer en Arctique ? Une chose est sûre : les nouvelles en provenance du grand Nord ne sont guère rassurantes. En novembre 2016, le thermomètre y a affiché des températures supérieures de 20 °C aux normales de saison. Et selon le Centre national américain de données sur la neige et la glace (NSIDC), l'étendue de la banquise ne mesurait que 13,3 millions de kilomètres carrés en janvier, soit 258 000 kilomètres carrés de moins qu'en 2016. En un an, la mer de glace a ainsi perdu une surface supérieure à celle du Royaume-Uni. 

Est-on en train d'assister à l'agonie du pôle Nord ? Et si oui, quelles en seront les conséquences pour la planète ? Pour répondre à ces questions, franceinfo a interrogé l'explorateur polaire Jean-Louis Etienne. Il est le premier à avoir atteint le pôle Nord en solitaire, en 1986. Depuis, il est retourné de très nombreuses fois en Arctique, devenant un témoin privilégié de ses évolutions.  

Franceinfo : Depuis trente ans, vous parcourez l'Arctique, sur la glace et dans les airs. Au cours de ces missions, avez-vous constaté des changements liés au réchauffement climatique ? 

Jean-Louis Etienne : On se rend compte que la banquise régresse en surface et en épaisseur. Ce qui est spectaculaire, c’est la vision qu'on a par satellite à la fin de l’été et qui montre la régression de l’étendue de la surface de banquise.

Après, sur place... Moi, j’ai traversé le pôle Nord en ballon en 2010 : j’ai survolé la banquise, depuis l'archipel du Spitzberg jusqu’en Sibérie. A ce moment-là, on était début avril, c'est-à-dire qu'on était encore à la fin de l’hiver. Ce qui m’a surpris, c’est qu’il y avait vraiment beaucoup d’étendues d’eau libre. Quand j'y suis allé en 1986, ce n'était pas le cas. 

L’autre chose concerne les crêtes de compression de la banquise : elles sont moins hautes. Vous savez, la plaque de banquise bouge sans arrêt et dérive, en gros depuis le détroit de Béring vers le nord du Canada. Lors de ces déplacements, elle se fracture, des plaques entrent en collision et érigent des murs de blocs de glace, qu'on appelle les crêtes. En 1986, certaines d'entre elles mesuraient 4 à 5 mètres de hauteur. Or, la dernière fois que j’y suis allé, en 2011, l’épaisseur de ces crêtes était bien moins haute. Cela signifie que les deux plaques qui entrent en collision sont moins épaisses, donc que la banquise aussi perd beaucoup en épaisseur. Ça, c’est moins visible. 

Cet hiver, les températures en Arctique ont été très élevées et la banquise ne s'est pas reconstituée autant qu'elle le devrait. Est-ce une situation inédite ?

Oui, même s'il y a des fluctuations d’une année à l’autre et que les variations ne sont pas linéaires. Ce qu'on a vu cet hiver est assez inhabituel. Là, la température de l'air augmente, mais aussi celle de l'océan.

Pourquoi voit-on déjà tous ces changements au pôle Nord ? Est-il plus sensible au réchauffement climatique ?

L’Arctique se réchauffe beaucoup plus que les autres régions du monde car il change de couleur. Il y a une perte de l'albédo, à savoir la capacité à réfléchir la lumière du soleil. Jusque-là, la surface blanche de l'Arctique faisait qu'elle renvoyait le rayonnement solaire. 

Durant la majorité de l'année, les territoires de la surface circumpolaire étaient recouverts par la neige et l’océan Arctique était couvert de glace en majorité. Or, aujourd’hui, la neige arrive plus tard, repart plus tôt...

Jean-Louis Etienne

à franceinfo

Cela libère des zones de terre sombres, qui captent la chaleur, ce qui fait fondre le permafrost [sol gelé en permanence] plus en profondeur. Sur l’océan Arctique, des masses sombres apparaissent aussi en l'absence de glace et emmagasinent elles aussi la chaleur. 

Certains scientifiques pensent qu'en 2030, l'Arctique sera libéré de ses glaces. Qu'en pensez-vous ? 

On voit qu’il y a un phénomène d’emballement en Arctique. Au début, on parlait de 2080, puis 2050. Maintenant, c'est 2030… Alors, bien sûr, il ne sera libre de glace qu'à la fin de l’été. Dès que l'automne arrive, il fait plus froid, il gèle et la banquise se reforme. Ce qui disparaît petit à petit, c’est la glace pluriannuelle [qui s’épaissit d’année en année]. C'est ce qui équivaut aux neiges éternelles en montagne. Donc, quand la glace qui recouvre l'océan disparaîtra d'ici 2030, la banquise qui se reformera ensuite sera une glace plus jeune, moins épaisse... et plus sensible au réchauffement climatique.

Du coup, peut-on dire que l'Arctique se meurt ?

C’est douloureux de dire ça, mais il y a bien une transformation de la capacité de la banquise et des territoires polaires à jouer leur rôle de réfrigérateur pour la planète. Et cela a des conséquences sur l’écosystème.  

Auxquelles pensez-vous ? 

On parle souvent de l’ours polaire, mais c’est une réalité ! L’ours a besoin de la banquise pour se nourrir car il mange à 80% du phoque en l'attendant sur la glace, car il ne nage pas très bien. Je vous donne aussi l'exemple de l'Ile Bonaventure, à la sortie du fleuve Saint-Laurent, au Québec. Elle est truffée de fous de Bassan, c'est l'une des plus importantes colonies mondiales. Cet oiseau mange du maquereau bleu, qui vit dans les eaux froides. Or, à cause du réchauffement du climat et de l’océan, le poisson va plus profond... et le fou ne peut plus plonger pour l’attraper. Du coup, toute la faune de l'île est en train de chuter.

Outre la biodiversité, quelles seront les conséquences à l'échelle planétaire ?

Pour faire simple, la machine climatique, c'est l'équilibre entre la chaleur tropicale et le froid des régions polaires. Donc le froid va manquer à cet équilibre et cela va engendrer des accumulations de chaleur tropicale. Et si l'on ne parvient pas à refroidir les eaux tropicales, on s’expose à des cyclones plus nombreux, qui vont toucher des régions situées plus au Nord.

On voit bien qu'une bombe thermique se prépare dans les régions équatoriales. On se dirige vers un dérèglement climatique global, avec des événements de plus en plus violents.

Jean-Louis Etienne

à franceinfo

Cela devrait nous inquiéter et, pourtant, on met du temps à agir... 

Je dis souvent que la Terre a une fièvre chronique. Elle s’est réchauffée de 1 °C en un siècle. Le réchauffement climatique est quelque chose que vous ne percevez pas, donc cela a une inertie terrible. La machine climatique est tellement lente qu'on a tendance à repousser le problème à plus tard. Pourtant, à l’échelle de la planète, 1 °C de plus engendre des modifications climatiques que l’on commence à entrevoir.

Or, si l'on veut des résultats dans cinquante ans, il faut prendre ce problème à bras-le-corps dès aujourd'hui. Il faut s'en inquiéter. J’étais en Alaska récemment et les villages construits en bordure de mer sont beaucoup plus sensibles aux tempêtes, aux vagues qui érodent la côte car la banquise disparaît une partie de l’année. Vous avez des maisons qui tombent à l’eau et des villages obligés de reculer. Et ailleurs, des pays souffrent déjà de la sécheresse qui s'accroît. 

Peut-on encore faire quelque chose pour sauver l'Arctique, et le reste du monde ? 

Pour sauver l’Arctique, il faut sauver la planète ; c’est indissociable. L'Arctique n’est pas malade des activités là-bas. Il est malade des activités de nos pays industrialisés. C’est nous qui sommes aux manettes ! C’est tous les jours qu’il faut faire quelque chose et c’est à nous de prendre des mesures. La principale : limiter au maximum les émissions de gaz à effet de serre, surtout celles provenant de l'industrie du charbon.

Il ne faut pas baisser les bras car le chemin va être long. Si l'on veut arriver à des résultats, à un réchauffement limité à 2 °C d'ici 2100, il est urgent d’agir aujourd’hui. Je dis souvent : "Soyez efficace sur votre zone d’influence." On en a tous une, qu’elle soit personnelle, familiale, professionnelle ou politique. Chacun doit être l’acteur de ces changements. Cela passe par la pédagogie et l’information.