SÉRIE. JO 2021, au cœur de la culture japonaise : de Hokusai à Hiroshige, les grands maîtres de l'estampe japonaise décryptés

L'auteur du manga "Le voleur d'estampes" (Glénat), Camille Moulin-Dupré nous présente cinq chefs-d'œuvre de sa sélection.

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Photo de "La grande vague pres de la cote de Kanagawa", une estampe de Katsushika Hokusai (1760-1849), au musée Pouchkine de Moscou. (LEEMAGE)

TOKYO 2021, au cœur de la culture japonaise (4/5). À l'origine du mouvement artistique appelé "ukiyo-e" - "monde impermanent" - la gravure sur bois nippone a influencé des dizaines de peintres de renommée mondiale. Aujourd'hui, elle trouve un écho particulier dans des domaines tels que le jeu vidéo ou le manga.

C'est une illustration que l'on a tous vue au moins une fois. Cette mer agitée, ces épaisses vagues couleur bleu de Prusse, qui s'entrechoquent, entraînant trois embarcations dans leur tumulte. Sans oublier, en arrière-plan, le mont sacré qui contraste avec la rugosité de la nature... La grande vague de Kanagawa (voir ci-dessus), tirée de la série des 36 vues du Mont Fuji de Hokusai, est aujourd'hui devenue un symbole de l'estampe japonaise en Occident.

Reprise partout, faisant l'objet d'innombrables produits dérivés, elle est le témoignage le plus populaire d'un art impossible à distinguer de l'archipel : "l'ukiyo-e". Pour les Japonais du XVIIe siècle, ces images décrivent "la vie telle qu'elle se passe sous nos yeux". Une vie qui s'est exportée chez nous grâce aux chefs-d'œuvre de plusieurs artistes. "L'arrivée de l'estampe japonaise en Europe se fait progressivement après la période isolationniste du sakoku (1650-1842)", explique Camille-Moulin Dupré, auteur du manga Le voleur d'estampes (Glénat). "Les Occidentaux vont sur l'archipel et ramènent des oeuvres d'Hiroshige et d'Hokusai. En France, des peintres comme Claude Monet ou Édouard Manet sont bluffés par les compositions, la manière de dessiner. Pour eux, ça les booste dans leur modernité. Comment faire un art qui rompt avec les canons de la Renaissance, c'est-à-dire la perspective, les architectures, la composition en triangle..."

"Sans l'estampe japonaise, il n'y aurait pas eu Hergé, des séries comme Blake et Mortimer…"

Camille Moulin-Dupré

auteur du manga "Le voleur d'estampes"

Alors que l'Europe se distingue par son "clair-obscur", les aplats de couleur de l'estampe nippone viennent apporter une nouvelle dynamique. Des tirages sont ramenés de l'archipel et influencent plusieurs artistes comme le Français Henri Rivière, qui commence à dessiner et graver lui-même. Ses 36 vues de la Tour Eiffel, décrivant les vues paysagères de Paris, sont un hommage non-dissimulé à Hokusai. Mais il est loin d'être le seul à tomber amoureux de ces représentations artistiques.

"Sans l'estampe japonaise, il n'y aurait pas eu Hergé, des séries comme Blake et Mortimer non plus, tous ces personnages dessinés juste avec un cerne noir et un aplat de couleurs", poursuit le mangaka. "Tintin, cela se rapproche de certains décors d'Hiroshige. Mondrian, Kandinsky... La liste des artistes influencés est longue. L'estampe japonaise a télescopé la culture picturale européenne."

Camille Moulin-Dupré avait 6 ans lorsqu'il a découvert pour la toute première fois l'ukiyo-e. Un voyage sans retour, comme il l'explique : "Je ne connaissais rien à l'histoire de l'art, j'ai juste vu ces images et elles m'ont fasciné. L'art de la cour au Japon à l'époque, c'était les paravents, les peintures... Ce n'était pas un art des nobles mais plutôt un art des bourgeois, des artisans, ceux qui savaient lire. Si l'on peut oser la comparaison, c'était du poster ou du flyer en quelque sorte. Et c'est pour cela que c'est proche du manga, c'est une vraie culture populaire." Une proximité qu'il tentera de retranscrire dans le Voleur d'estampes, sorte de best-of des oeuvres qui l'ont le plus marqué. Et dont voici cinq échantillons.

Hokusai, le dieu de la ligne claire

Hokusai - Shaka Goichidaiki Zue (La vie de Bouddha, 1845). (CR)

"La première illustration que j'ai choisie, je l'ai découverte dans un livre qui s'appelle Mille ans de manga de Brigitte Koyama-Richard. Elle s'intitule Shaka goichidaiki zue, ou 'La vie de Bouddha', et a été réalisée par Hokusai en 1845. C'est celui que tout le monde connaît, le dieu de la ligne claire, celui qui est capable de faire tous les styles de l'estampe japonaise.

La première fois que je l'ai vue, j'étais sidéré par sa modernité. Je ne connais pas exactement l'histoire mais elle est issue d'une série qui est autour de la vie de Shakyamuni, le premier des bouddhas, dont s'est inspiré le film Little Buddha de Bertolucci. Quand je parle d'abstraction, de dessiner une spirale graphique en noir et blanc, avec de la destruction, des débris... Ça me fait vraiment penser à du Akira, le manga de Katsuhiro Otomo. Si l'on observe des jeux vidéo comme Asura's Wrath, on retrouve ce côté-là."

Harunobu, le trop discret

"Beauté sautant dans le vide depuis le balcon du temple Kiyomizu" (1765), par Harunobu. (CR)

"Suzuki Harunobu, c'est un artiste qui a représenté la femme japonaise sous les aspects d'une fille, très enfantine. On ne parle pas encore de 'kawaii' ('mignon') à l'époque mais il y a déjà un peu de cela. S'il y a eu de belles estampes en couleur, c'est grâce à lui qu'on le doit. Celle-ci est une dédicace au fameux temple de Kiyomizu qui se trouve à Kyoto. Il y a un vrai aspect poétique, quand on voit une jeune fille qui s'envole avec une ombrelle. En termes de graphisme, Harunobu est mon artiste préféré. Celui qui est trop rare, qu'on ne voit pas assez, qui dessine les plus beaux visages, les plus belles courbes de kimonos. Je le trouve extrêmement gracieux. Il est le précurseur, Hokusai arrivera à peu près 100 ans plus tard."

Illustration tirée du "Voleur d'estampes" (Glénat) de Camille Moulin-Dupré. (Glénat / Le voleur d'estampes)

Yoshitoshi, source d'inspiration pour Kurosawa... et le manga

Ushiwakamaru-chohan (1883) de Yoshitoshi. (CR)

"C'est la première image que j'ai sélectionnée pour mon prochain projet, où il y aura des combats de samouraïs. J'adore celle-ci, elle est incroyablement dynamique. Elle me fait penser à du manga actuel. C'est une image d'un récit légendaire. Ushiwakamaru, c'est le nom donné par des moines à Yoshitsune Minamoto. Il a réellement existé, c'était le demi-frère du premier shogun, Yoritomo Minamoto. Cette estampe, c'est la première fois que Yoshitsune rencontre le moine Benkei à Kyoto. Il le défie et le bat, c'était un géant, une espèce de colosse. Le moine Benkei va devenir son fidèle compagnon. Quand Yoshitsune meurt, le moine Benkei sera à ses côtés. C'est un peu le Petit Jean de Robin des bois.

Le réalisateur Akira Kurosawa, on voit qu'il a observé les œuvres de Tsukioka Yoshitoshi, notamment dans Kagemusha. Il a des cadrages qui sont assez photographiques et un style graphique assez différent."

Hiroshige, le maître absolu des couleurs

“Les 53 stations du Tokaido": 6e étape, Fujisawa-Shuku (1833) d'Hiroshige. (CR)

"Cette série d'Hiroshige est très connue. Cette estampe est tirée des 53 stations du Tokaido, l'une des œuvres les plus connues que tout le monde peut trouver en librairie. C'est le maître du paysage japonais et surtout le maître des couleurs. C'est aussi celui qui est le plus raffiné en termes de courbes.

Hiroshige a fait un dessin pour chaque étape. Là il s'agit de la 6e, celle de Fujisawa-Shuku. Il retrace le parcours, sous l'ère du shogun, entre Edo (Tokyo) et Kyoto. On peut voir des gens qui passent le pont, qui sont dans une petite ville avec au-dessus un temple japonais qui domine le tout. Aujourd'hui ce Japon-là a disparu. L'autre chose marquante, c'est son cadre, un cerne noir légèrement biseauté sur les coins. C'est le plus raffiné et le plus simple et cela se rapproche de la case de BD.

Hokusai et Hiroshige décrivaient le quotidien de leur époque, du XIXe siècle. Pour moi qui ne connaissait pas si bien que cela la société japonaise, ce sont des témoignages hyper importants."

Kuniyoshi, le roi du fantastique

Takiyasha la sorcière et le fantôme du squelette (1844) de Kuniyoshi. (CR)

"Maintenant, Utagawa Kuniyoshi commence à être très connu, c'est le roi du fantastique. L'auteur du manga Naruto s'est extrêmement inspiré de lui. Quand tu fermes les yeux et que tu penses à des tatouages de yakuzas, c'est le visuel de Kuniyoshi. Les grandes carpes, les grands monstres, les chats... Tout le bestiaire animalier du Japon fantastique et les combats de samouraïs. Quand il y a eu une période de censure au Japon sur les dessins de femmes, il dessinait des chats."

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