JO 2021 : comment Teddy Riner a contraint une génération de judokas à changer de catégorie, de sport, voire de vie

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Le judoka Teddy Riner (en bleu), lors de sa victoire face à Matthieu Thorel aux championnats de France, le 8 novembre 2015, à Rouen (Seine-Maritime). (CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

Le Guadeloupéen, qui dispute ses quatrièmes Jeux olympiques vendredi, domine son sport de façon si hégémonique en France que certains de ses adversaires ont préféré aller voir ailleurs.

Leur face-à-face ne figurait dans aucun agenda sportif, et pourtant : Teddy Riner et Sven Holtzinger ont fini par se croiser à nouveau, il y a quelques mois. Pas de dojo cette fois, mais sa majesté l'abbaye des Prémontrés, à Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle), dans le cadre d'une animation-partenaires organisée par le Crédit agricole. Le premier, toujours judoka, est là comme ambassadeur de la banque et raconte au micro les aléas de sa préparation pour les Jeux olympiques de Tokyo. Le second, désormais patron d'un groupe de 180 personnes spécialisé dans l'élagage, est assis "incognito", "au milieu de l'assemblée, avec les autres chefs d'entreprises du coin". A la fin de ce raout promotionnel, au moment des photos, Sven Holtzinger se lève pour saluer la star. Quelques mots sont échangés. "Et puis chacun est reparti de son côté. Lui à l'Insep, moi au bureau. Mais je pense qu'il voyait qui j'étais", veut croire l'ancien poids lourd qui a rangé, en 2009, sa ceinture noire au vestiaire.

A 33 ans, le retraité des tatamis fait partie des "victimes" du colosse guadeloupéen, ces judokas que le décuple champion du monde a mis au tapis, au sens propre comme au figuré. Avec un seul ticket national disponible par catégorie pour les JO ou les mondiaux, l'ogre Riner ne laisse que des miettes aux autres tricolores depuis plus d'une décennie. "Je suis né trop tôt ou trop tard",résume Sven Holtzinger, qui distribue désormais ses cartes de visite de directeur général. Teddy a été une chance et une malchance. Une chance parce que tu ne peux pas rêver meilleur partenaire d'entraînement pour progresser. Une malchance parce qu'il gagne tout et tout le temps."

"Je ne dis pas que j'aurais été champion du monde et champion olympique sans Teddy Riner. Mais peut-être que j'aurais gagné plus de choses."

Sven Holtzinger

à franceinfo

L'Alsacien n'a que 21 ans quand il entame son propre bilan de compétences. "A la longue, c'est un peu dur à vivre. Alors tu te poses la question : 'Est-ce que tu as envie d'être dans l'ombre de Teddy toute ta vie ?' Moi, je me suis dit que non." Lassé de manger la poussière, il décide de changer de sport. Et pourquoi ne pas tenter sa chance en tant que pilier de rugby après tout ? Il met à jour son CV et se débrouille pour l'envoyer à une dizaine de clubs. Cela mord du côté de Strasbourg, Colomiers, Aubenas et enfin Bourgoin-Jallieu. Albin Louchard, capitaine du club isérois à l'époque, se rappelle très bien de ce jour de juillet 2014 où "ce beau bébé de 1,90 m et 125 kilos" a posé son sac dans le vestiaire. "C'est un gars qui voulait sa revanche. Il nous a dit qu'il était de la même génération que Teddy Riner, qu'il poussait derrière, mais que ça ne donnait rien, que c'était archi-bouché. Tu sentais que ça lui pesait."

Sven Holtzinger sous les couleurs du club de rugby de Bourgoin-Jallieu (Isère), à une date inconnue. (COLLECTION PRIVEE)

"OK, mon gars, bon courage"

En 2007, c'est Brive, place forte du rugby tricolore, qui engage un autre judoka. Matthieu Thorel, lui aussi combattant en plus de 100 kilos, souhaite s'éloigner "quelque temps" des biceps de Teddy Riner qu'il a vus de près "pendant quasiment dix ans à l'Insep. Teddy, je l'ai affronté tous les jours. J'y allais, j'y allais, j'y allais... Il m'obligeait à me sortir les doigts, à aller chercher le petit truc pour le faire chier, commence par rappeler celui qui compte neuf médailles aux championnats de France (dont l'or en 2010, année où Riner faisait l'impasse). C'était un moyen de me surpasser, mais c'était aussi un frein pour les grandes compétitions. Il était trop fort. C'était à chaque fois le même tarif. A force, j'avais des périodes de doute, je finissais par appeler mon premier entraîneur, celui avec qui j'avais commencé le judo gamin. Je me demandais si j'étais vraiment fait pour ça."

"A l'époque, j'avais compris que les Jeux de Pékin étaient morts pour moi, que c'était pour Teddy. Il fallait que je change d'air."

Matthieu Thorel

à franceinfo

Même fatalisme dans la voix de Frédéric Lecanu, ancien lourd lui aussi, qui a retiré son kimono "un peu plus tôt que prévu", en 2007. "A l'époque, j'ai 28 ans, et il y a deux choses qui me poussent à arrêter : des blessures à répétition et le talent de Teddy. Quand tu vois cet ado mettre en pièces des gars plus âgés de dix ans, tu te dis : 'OK mon gars, bon courage, ça ne va pas être simple', tranche, encore admiratif, le champion de France 2005, aujourd'hui consultant à la télévision. Tu prends conscience que ta carrière va être affectée. C'est emmerdant, mais c'est comme ça." Avant d'ironiser : "L'histoire retiendra que je suis le petit veinard qui est arrivé au judo entre deux monstres, David Douillet et Teddy Riner."  

"Deux mois et demi pour perdre 20 kilos"

Pour sortir de l'ombre du géant – qui a parfois dépassé les 150 kilos pour 2,04 m – d'autres font le choix de la balance : maigrir pour changer de catégorie et "fuir" le roi des lourds. En 2007, Matthieu Bataille décide de se serrer la ceinture avec l'espoir de ne pas suivre les JO de Pékin devant sa télévision. "Je me suis donné deux mois et demi pour perdre 20 kilos et descendre chez les moins de 100 kilos, raconte 'Bataillou'. Ce n'est pas simple, hein. Il faut revoir son alimentation, redéfinir les quantités, repenser les méthodes d'entraînement. Mais tu tiens parce que tu es convaincu que ta réussite passe par là." Le Nordiste se pèse matin et soir, change toute sa garde-robe. Mais finit par se blesser lors des tournois de qualification olympique. "Je ne regrette pas d'avoir tenté", confie avec recul celui qui officie désormais sur les tatamis avec un costume d'arbitre sur le dos.

La suite est savoureuse. Matthieu Bataille finit par reprendre tous ses kilos, rebascule chez les lourds, et repart des mondiaux 2010 au Japon avec le bronze autour du cou. Sur la plus haute marche, cette année-là, un certain Teddy Riner évidemment. Pour une fois, le règlement autorisait la présence de deux judokas du même pays dans une même catégorie aux championnats du monde.

Le judoka français Matthieu Bataille décroche la médaille de bronze chez les plus de 100 kilos, lors des championnats du monde à Tokyo (Japon), le 9 septembre 2010. (KAZUHIRO NOGI / AFP)

"Il gagnait moins qu'un espoir chez nous"

Benoît Campargue, qui a coaché le géant guadeloupéen jusqu'à son premier titre olympique à Londres en 2012, voit "très bien" ce que l'hégémonie de son ancien poulain peut provoquer chez ses concurrents français. "Il y a effectivement un syndrome du deuxième, reconnaît le préparateur physique, aujourd'hui au côté d'autres athlètes, dont le pilote automobile Romain Grosjean. Teddy en a découragé quelques-uns, c'est évident. Tomber contre un roc comme lui, ça vous casse physiquement et moralement. Pour autant, ça ne le flattait pas de voir ses partenaires d'entraînement partir au rugby ou changer de vie. Je dirais même que ça l'embêtait. C'était de l'adversité en moins."

"Mais que peut y faire Teddy ? Il ne va pas baisser son niveau et laisser les autres gagner..."

Benoît Campargue

à franceinfo

Cédric Médeuf, ancien sociétaire du Judo Oise Picardie, une dizaine de combats contre Riner au compteur, veut d'ailleurs dissiper tout malaise. "Je n'en veux surtout pas à Teddy, il n'y est pour rien, il fait son taf, voudrait rappeler le judoka qui a été un temps numéro 3 dans la catégorie des plus de 100 kilos. Je regrette en revanche que la fédération ne nous ait pas toujours donné notre chance. Quand Teddy ne participait pas à une compétition, on ne nous proposait pas systématiquement d'y aller, alors que c'était une occasion pour nous de nous montrer et de briller. Je me suis même demandé si la fédé n'envoyait pas personne exprès pour étouffer la concurrence."

Car il y a un principe de réalité : sans compétition, pas de médaille, pas de visibilité, donc pas (ou moins) de revenus. "Pour ceux qui sont derrière Teddy, la question peut effectivement se poser en ce sens", admet Benoît Campargue. "Il me disait qu'il avait des rentrées d'argent très limitées, qu'il gagnait moins qu'un espoir chez nous, se souvient l'ancien entraîneur de rugby Laurent Seigne, qui a eu sous ses ordres Matthieu Thorel à Brive. Ce que je comprenais, c'est que [dans le monde du judo] seul le premier s'en sortait, et que les poursuivants n'en vivaient pas." 

Le judoka Matthieu Thorel battu par Teddy Riner, le 8 novembre 2015, lors des championnats de France, à Rouen (Seine-Maritime). (CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

C'est aussi "en grande partie l'argent" qui a poussé Messie Katanga, longtemps considéré comme "le" successeur de son aîné de sept ans, à quitter pour de bon les tatamis en 2019. Direction le MMA (les arts martiaux mixtes, une discipline autorisée en France depuis février 2020). "Au judo, tu vas toucher entre 1 400 et 1 500 euros par mois, et encore ton appartement n'est pas payé. Là, au MMA, juste avec les partenaires, c'est le double, je tourne entre 2 800 euros et 3 000 euros, calcule-t-il, en sortant d'une séance de musculation. Le choix est vite fait, non ?"

"Sans Teddy Riner, ou avec un Teddy Riner moins fort, j'aurais eu une autre carrière au judo. Mais je ne voulais pas attendre mon tour pendant des années et des années."

Messie Katanga

à franceinfo

Comme d'autres retraités précoces, Messie Katanga ne nourrit lui non plus "aucune amertume" à l'égard de Teddy Riner. Quand franceinfo l'a joint, tous les deux venaient d'ailleurs d'échanger quelques SMS. "On devait se voir pour manger un bout, glisse-t-il. On s'entend toujours très, très bien. Il a promis de venir me voir lors d'un combat prochainement. Et moi, je le regarderai aux Jeux." Matthieu Thorel et Cédric Médeuf seront également devant leur télé "pour pousser Teddy vers un troisième titre olympique." Quant à Sven Holtzinger, il promet qu'il essaiera de "regarder ça" mais "l'été est une grosse période pour l'entreprise". Le patron doit préparer l'abattage de 200 platanes le long du canal du Midi. 

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