JO 2021 : le symbole Fukushima relégué au second plan par la pandémie de Covid-19

À l'origine, les JO de Tokyo avaient pour objectif de mettre en avant la reconstruction de l'archipel après le drame de 2011. 

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France Télévisions
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La présidente du Comité d'organisation de Tokyo 2020, Seiko Hashimoto, applaudit à côté de la vasque de célébration lors du premier jour du relais de la flamme olympique à Naraha, dans la préfecture de Fukushima, le 25 mars 2021.  (KIM KYUNG-HOON / AP / SIPA)

Les Jeux olympiques de Tokyo devaient être ceux de "la reconstruction" pour la région de Fukushima, dévastée par le tsunami du 11 mars 2011 qui a provoqué la catastrophe nucléaire. Mais la pandémie de Covid-19 a fait passer cet hommage au second plan. La priorité des organisateurs est depuis des mois de maintenir coûte que coûte l'événement.

Le 25 mars dernier, à Fukushima, le départ du relais de la flamme olympique a été chargé en émotions. Depuis le très symbolique complexe sportif J-Village, qui avait servi de base aux opérations de secours après le tsunami du 11 mars 2011 et la catastrophe nucléaire qui a suivi, la flamme olympique a débuté son périple de quatre mois vers Tokyo.

Une cérémonie remplie de symboles, presque dix ans jour pour jour après le tremblement de terre et le raz-de-marée qui ont fait plus de 20 000 morts et disparus. "Ces Jeux ont été reportés et ils coïncident désormais avec le dixième anniversaire du tremblement de terre. Je ne pourrais être plus heureuse que si nous arrivons au bout de ces 121 jours", a déclaré Seiko Hashimoto, la présidente de Tokyo 2020, lors de la cérémonie de départ de la flamme olympique. La patronne des JO a d'ailleurs dit espérer que cette flamme soit "un rayon de lumière au bout de l'obscurité ".

Mais l'événement a été beaucoup plus sobre que prévu. En raison de la pandémie de Covid-19, seuls certains segments du parcours ont été rendus accessibles au public, et les acclamations proscrites. Masques et distanciation physique ont aussi été de rigueur.

Après cette cérémonie symbolique, Fukushima sera une nouvelle fois sous le feu des projecteurs et accueillera dès le 21 juillet plusieurs matchs de baseball. Ce sport, l'un des plus populaires sur l'archipel, fait son grand retour dans le monde olympique après douze ans d'absence. Tout un symbole. L'objectif est une nouvelle fois de donner un nouvel élan à une ville marquée à jamais par le drame de 2011. Mais là encore, l'absence de public lors de ces Jeux atténuera la force de cet élan.

"Montrer le retour du Japon"

Cette volonté de faire de Fukushima un symbole des Jeux était l'une des motivations de départ des organisateurs, et ce dès l'attribution des JO, en 2013. "Un peu comme en 1964 où le Japon faisait son retour sur la scène internationale après la défaite de 1945 et le bombardement atomique d'Hiroshima, Tokyo 2020 voulait montrer le retour du Japon dix ans après Fukushima", note Jean-Loup Chappelet, professeur émérite à l'université de Lausanne et spécialiste des questions olympiques.

D'ailleurs, une référence similaire pourrait être utilisée par les organisateurs lors de l'arrivée de la flamme olympique à Tokyo. "Nous verrons sans doute dans les porteurs finaux, une personne issue de la région de Fukushima, comme on l'a vu à son départ, ajoute Jean-Loup Chappelet. C'était d'ailleurs déjà le cas lors des JO de 1964, où le dernier porteur de la flamme était un jeune né à Hiroshima le jour où la bombe atomique avait explosé."

A Naraha (dans la préfecture de Fukushima), le 25 mars 2021, les joueuses de l'équipe nationale de football, championnes du monde en 2011, ont fait partie des premiers porteurs de la flamme olympique.  (POOL FOR YOMIURI / YOMIURI /  AFP)

Ces "JO de la reconstruction", selon l'expression du gouvernement japonais de l'ancien Premier ministre Shinzo Abe (au pouvoir entre 2012 à 2020), avaient pour objectif de rendre hommage aux efforts de réhabilitation de la région déployés depuis dix ans.

Pour les autorités locales, mais aussi pour la presse à Fukushima, le relais de la flamme olympique a été considéré comme une bonne occasion de montrer au pays et au monde l'image d'une région en voie de reconstruction. "Mais aussi de transmettre le sentiment de gratitude des habitants pour l'aide qu'ils ont reçue, ainsi que les charmes et points forts du département, comme par exemple, en insistant sur le fait que l'hydrogène utilisé en tant que combustible pour la flamme olympique est produit à Namie, dans le département de Fukushima", précise Jean-François Heimburger, chercheur associé au Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques (CRESAT), à l'Université de Haute-Alsace, et spécialiste des risques naturels au Japon. 

Un symbole fort pour les Japonais

Si la mise en valeur de Fukushima est une manière de montrer aux yeux du monde sa reconstruction, elle est surtout un message et un symbole forts pour les Japonais eux-mêmes. "Pour le monde entier, Fukushima n'est pas un aussi gros problème que l'a été Tchernobyl. Ainsi, c'est sans doute à l'intérieur du Japon que l'argument porte le plus, et c'est pour ça que la flamme est partie de là et qu'un certain nombre d'épreuves auront lieu. Ça reste très Japonais", remarque Jean-Loup Chappelet.

Le stade de baseball Fukushima Azuma accueillera des épreuves de baseball et de softball lors des Jeux olympiques de Tokyo.  (TAKEHIKO SUZUKI / YOMIURI / AFP)

Toutefois, ce message d'unité passe de plus en plus mal aux yeux des habitants de la région. "On sait à travers des enquêtes que la plupart des personnes sinistrées interrogées pensent que les Jeux olympiques et paralympiques 'ne sont pas utiles à la reconstruction'. Certains d'entre eux pensent que le grand gagnant (de ces Jeux), du point de vue économique, c'est de toute façon Tokyo", indique Jean-François Heimburger.

"Les JO de la pandémie"

Mais l'arrivée de la pandémie mondiale a bousculé les idéaux de départ. Au point que cette idée des "JO de la reconstruction" semble avoir été mise en sourdine avec l'arrivée de l'épidémie de Covid-19. "Aujourd'hui, certains ont le sentiment que le gouvernement souhaite désormais faire des Jeux une 'preuve de la victoire des êtres humains face au nouveau coronavirus'", observe Jean-François Heimburger.

Une analyse que confirme Jean-Loup Chappelet. "Le thème principal est devenu celui de vaincre la pandémie et d'organiser les Jeux malgré tout. La reconstruction est passée au second plan et ces Jeux sont presque devenus les JO de la pandémie." Voire une affaire géopolitique. "Pour les Japonais, il s'agit d'organiser les Jeux à tout prix, parce que les Chinois l'ont fait en 2008 (après le Sras, un autre type de coronavirus, apparu à l'échelle de la planète en 2003) et vont le faire de nouveau en février 2022 à Pékin lors des Jeux d'hiver", poursuit Jean-Loup Chappelet.

Des immeubles d'habitation abandonnés à l'intérieur de la zone réglementée de Fukushima, le 3 mars 2021 à Namie. (NICOLAS DATICHE / SIPA)

Le changement de Premier ministre a aussi joué dans cette mise en sourdine. Le chef du gouvernement, Yoshihide Suga, au pouvoir depuis le 16 septembre 2020, n'a pas employé l'expression "JO de la reconstruction" dans son discours de commémoration de la catastrophe du 11 mars 2011 cette année, contrairement à son prédécesseur Shinzo Abe en 2020.

Cette différence de discours s'explique notamment par le fait que Suga est beaucoup moins lié à ces Jeux et aux promesses faites par Abe, déjà chef du gouvernement au moment de l'attribution de "ses Jeux". "Même si la décision finale ne lui est pas revenue, Shinzo Abe aurait semble-t-il influencé le choix de Fukushima comme point de départ du relais de la flamme olympique, en indiquant que cela convenait bien à l'appellation 'JO de la reconstruction' qu'il mettait en avant", rappelle Jean-François Heimburger.

"La reconstruction générale est loin d'être terminée"

Si les Jeux de Tokyo montreront bien des images de Fukushima en réhabilitation, la reconstruction est loin d'être achevée. Toutes les zones ne sont pas encore décontaminées et des directives d'évacuation concernent encore plusieurs communes. "On entre désormais dans la seconde 'période de reconstruction et de revitalisation', qui durera encore dix ans pour le département de Fukushima", indique Jean-François Heimburger.

De nombreux défis sont encore à relever comme le démantèlement de la centrale nucléaire, le traitement de l'eau contaminée, ou encore "la 'reconstruction de l'esprit' des sinistrés ou la lutte contre l'isolement", ajoute le chercheur du CRESAT. Des problématiques bien loin des lumières des Jeux olympiques tokyoïtes.

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