JO 2021 : la famille impériale, cœur impénétrable de l'archipel nippon

Héritier d'une lignée ininterrompue, Naruhito est devenu le 126e empereur à monter sur le trône du chrysanthème en 2019. À une semaine du début des JO de Tokyo, plongée dans la plus vieille dynastie impériale du monde.

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Photo des membres de la famille impériale prise le 12 décembre 2019. (HANDOUT / IMPERIAL HOUSEHOLD AGENCY / AFP)

Le Japon fascine. Ses innombrables temples, ses cerisiers en fleurs, ses traditions millénaires préservées de toute influence extérieure... Parmi ces curiosités, l'une d'entre elles, plus politique, attire l'attention : la dynastie impériale. Le pays du Soleil Levant fait partie de la quarantaine de monarchies ou d'empires encore en activité. Non sans quelques particularités...

Dans l'archipel, l'empereur est décrit comme "le symbole de l'État et de l'unité du peuple japonais" selon le premier chapitre de la Constitution promulguée en 1947. "Au Japon, cet article signifie qu'il est vraiment inséparable de l'identité nationale", explique Jean-Marie Bouissou, représentant de Sciences-Po au Japon et auteur des Leçons du Japon, un pays très incorrect.

"Les Japonais n'imaginent pas un Japon sans empereur."

Jean-Marie Bouissou

à franceinfo: sport

Christian Polak, homme d'affaires, écrivain et président-fondateur d'un cabinet de conseil français à Tokyo, confirme : "Il est le toit de la maison. Dans la vie quotidienne, on ne regarde pas tous les jours son toit. Mais si un jour, il n'y a plus de toit, tout s'écroule."

Popularité impériale

Socle de l'histoire japonaise, la famille impériale est très populaire au Japon. "Les Japonais qui sont nés avant la Seconde Guerre mondiale, ont vécu avec un empereur divin, en l'occurrence Hirohito, le grand-père de l'actuel empereur Naruhito. Ainsi, cette génération tient beaucoup à la famille impériale. Les jeunes, beaucoup moins", analyse Christian Polak.

Un constat partagé par Yuki Jourdan Ôtsuka, traductrice japonaise vivant à Kyoto : "Je me rappelle qu'il y avait chez mes grands-parents maternels des photos de la famille impériale accrochées au mur. Mon grand-père paternel, quant à lui, respecte toujours beaucoup la famille impériale malgré le rôle du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale." Si elle reconnaît que la famille impériale est fortement rattachée au quotidien des Japonais, elle s'en sent toutefois moins proche que ses grands-parents. "On sent un grand respect des Japonais pour la famille impériale, affirme Alexandrine Trichet, Française de 33 ans mariée à un Japonais et vivant à Tokyo depuis six ans.

"On ne voit pas souvent (l'empereur), mais il est considéré comme un gardien qui veille sur le pays."

Alexandrine Trichet, Française expatriée à Tokyo depuis 7 ans

à Franceinfo: sport

D'ailleurs, les médias aussi sont très respectueux envers la famille impériale et font très attention à la manière dont ils en parlent. "Lorsqu'on parle de la famille impériale à la télévision, on utilise le vouvoiement avec le superlatif. Il y a même tout un vocabulaire qui leur est propre. Je n'ai jamais vu quelqu'un parler en mal de la famille impériale dans les médias", développe Sayaka Goryo, Japonaise de 28 ans, vivant à Tokyo.

L'empereur Naruhito et l'impératrice Masako, le 25 janvier 2020, à Tokyo. (KENJI SHIMIZU / YOMIURI)

Si les épreuves des Jeux olympiques se dérouleront à huis-clos, rien n'a filtré sur une éventuelle présence de la famille impériale lors de la cérémonie d'ouverture ou au cours des deux semaines d'épreuves. "Si l'empereur apparaît, la presse étrangère va écrire sur lui, scruter ses moindres faits et gestes, ce que les Japonais ne veulent surtout pas, estime Jean-Marie Bouissou. Ils ont peur que certains en profitent pour le salir. Tout, autour de l'empereur, doit être sous contrôle."

Les rôles de l'empereur

Au Japon, l'empereur a un rôle représentatif et est dépourvu de tout pouvoir politique. Le premier ministre désigné par la Diète, le parlement nippon, reçoit officiellement sa nomination au Palais impérial lors d'une cérémonie officielle. L'empereur peut également promulguer des amendements, convoquer la Diète, dissoudre la chambre basse, convoquer des élections, mais le premier ministre a toujours le dernier mot et ses principales fonctions sont soumises au parlement. "S'il est totalement dépourvu de pouvoir politique, il possède en revanche celui qui fait de lui le symbole du Japon. Il est donc écouté", ajoute Jean-Marie Bouissou.

La famille impériale ne doit en revanche pas commenter ce qui se passe sur l'archipel, encore moins la vie politique du pays. "Tout ce qu'ils disent est minutieusement préparé et contrôlé par l'Agence de la maison impériale. On ne s'attend pas à autre chose que des banalités quand ils prennent la parole. Ils n'ont aucune liberté. On ne veut pas qu'il y ait de surprise", explique Muriel Jolivet, sociologue vivant au Japon depuis 45 ans et auteure du livre Chronique d'un Japon ordinaire.

Un mythe pour histoire officielle

La légende fait commencer la lignée impériale en 660 avant J.-C. avec l'empereur Jinmu, qui descendrait de la déesse du Soleil Amaterasu, elle-même fille des Dieux créateurs du monde terrestre, Izanagi et Izanam. "L'empereur, jusqu'en 1945, avait un statut divin. Il était une divinité incarnée, et ce statut est symbolisé par les insignes impériaux, l'épée, le bouclier et le bijou", rappelle Christian Polak.

Présentée comme histoire officielle du pays, cette légende n'a jamais été remise en cause par le peuple nippon. "Les Japonais savent bien que ce n'est pas vrai. Mais c'est une belle histoire. Ils ne cherchent pas à en savoir plus", précise Jean-Marie Bouissou. D'ailleurs, Akihito a été le premier empereur japonais à être intronisé sans caractère divin, en 1989 . Ce statut divin a été retiré par la nouvelle Constitution en 1947, dictée par les Américains, après la défaite des Japonais.

Akihito, empereur au nouveau souffle

L'empereur aujourd'hui émérite Akihito, et père de Naruhito, a inséré un souffle nouveau sur les prérogatives liées à son rôle. "Depuis 2011 environ, Akihito a inauguré un style nouveau, plus moderne, avec de la compassion pour son peuple, se montrant proche de lui," développe Muriel Jolivet. Affichant un caractère très humain, le couple impérial s'est particulièrement investi auprès des Japonais ayant été victimes de catastrophes naturelles, fréquentes au Japon.

L'empereur émérite Akihito et l'impératrice émérite Michiko, le 23 août 2019, dans la préfecture de Nagano, à l'ouest de Tokyo.  (KANSHIRO SONODA / YOMIURI / AFP)

Ils se sont d'ailleurs rendus à de nombreuses reprises sur les lieux des catastrophes pour apporter leur soutien aux réfugiés. "Ils étaient habillés de manière très simple. Cette attitude les a rendus très populaires. On n'avait jamais vu ça avant. Sur les lieux des catastrophes naturelles, il était toujours en avance sur le premier ministre de l'époque, Shinzo Abe", poursuit la sociologue. Une posture que Naruhito, nouvel empereur, s'est engagé à poursuivre.

Trois ans pour abdiquer

En 2019, Akihito a abdiqué à 85 ans après trois décennies sur le trône du chrysanthème. Fatigué, il a ainsi demandé dès 2016 à passer le témoin à son fils, Nahurito. "Akihito ne voulait pas reproduire ce que son père avait vécu. Hirohito est mort sur le trône, au bout d'une agonie qu'on a prolongée parce qu'on ne voulait pas qu'il meurt avant la fin de l'année", explique Jean-Marie Bouissou.

Toutefois, comme la Constitution ne prévoit pas les modalités d'une abdication, puisque l'empereur est censé mourir sur le trône, le gouvernement a dû approuver une loi spéciale. "Cela arrangeait beaucoup de monde de dire que l'empereur ne pouvait pas abdiquer. Certes, la Constitution ne mentionne pas qu'il le puisse, mais dans les faits, de nombreux empereurs ont abdiqué avant lui", ajoute Jean-Marie Bouissou.

Cérémonie d'intronisation du nouvel empereur Naruhito, le 22 octobre 2019.  (KAZUHIRO NOGI / POOL / AFP / ANADOLU AGENCY)

Car ce n'est pas parce que l'empereur décide d'abdiquer, qu'il le peut. Il a dû y être autorisé. "Ça a pris du temps. Il y a une vieille garde au parti libéral démocrate qui considérait que l'empereur était un demi-dieu. Et par conséquent, un dieu n'abdique pas", analyse le spécialiste de l'histoire japonaise. Malgré une Constitution datant de plus de 70 ans et indiquant que l'empereur n'est plus une divinité, les vieilles traditions ont la dent dure. Toutefois, voyant l'opinion publique réagir très favorablement à la demande du souverain, l'ancien gouvernement de Shinzo Abe a fini par accepter. 

Une lignée qui ne tient qu'à un fil(s) !

Avec Naruhito empereur, la descendance de la famille impériale s'est complexifiée. En effet, le nombre de garçons de la famille impériale se réduit comme peau de chagrin. "Le drame de la famille impériale japonaise est qu'il n'y a que des filles", sourit Muriel Jolivet. Si l'actuel empereur Naruhito venait à décéder, n'ayant pas de fils, ce serait le prince héritier, son frère, qui monterait sur le trône. Mais ensuite, la tâche se complique. Deux options sont sur la table : soit le fils du prince héritier prend la suite de son père, soit la fille de Naruhito devient impératrice. Mais la question divise sur l'archipel : les femmes pourront-elles monter sur le trône ?

Rien n'indique expressément que l'empereur japonais doit être un homme. Par ailleurs, il y a déjà eu plusieurs impératrices, dont la "dernière a régné au XVIIIe siècle", souligne Jean-Marie Bouissou. Mais "la classe politique japonaise est très conservatrice et sexiste. L'opposition vient d'ailleurs plutôt du côté des politiques que de l'empereur, qui, lui, aimerait que sa fille hérite du trône. On considère naturellement que seul un homme peut y accéder. Le gouvernement dit 'si la fille de l'empereur accède au trône, il faut changer la Constitution'", analyse Muriel Jolivet. Pour l'heure, cette épineuse question n'est pas à l'ordre du jour, ni une priorité pour la famille impériale qui se garde bien de remettre le sujet sur la table.

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