JO 2021 - Gymnastique : de reine des agrès à lanceuse d'alerte sur la condition psychologique des athlètes, Simone Biles a pris une nouvelle dimension à Tokyo

Mardi 27 juillet, Simone Biles se retirait de la compétition par équipes aux Jeux olympiques de Tokyo et mettait en lumière, bien malgré elle, l’importance de l’approche mentale dans sa discipline.  

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Simone Biles a fait son retour à la compétition lors de la finale de la poutre, mardi 3 août, et l'Américaine a décroché la médaille de bronze. (ALI ATMACA / ANADOLU AGENCY)

Une guerrière, jusqu’au bout. En décrochant la médaille de bronze à la poutre, mardi 3 août, Simone Biles revient de loin. Lors de la première rotation du concours féminin par équipes, une semaine plus tôt, elle s’élance au saut de cheval pour réaliser un Amanar (rondade sur le tremplin, mains posées en arrière sur la plateforme de saut, et salto arrière tendu avec deux vrilles et demie). Mais tout ne se passe pas comme prévu pour la superstar américaine, qui finit sa première vrille très tard et commence ensuite à tourner dans le mauvais sens.

La deuxième vrille est inexistante, la réception délicate, la note (13,766) très basse. "Elle m’a fait peur, témoigne Emilie Le Pennec, championne olympique aux barres asymétriques en 2004, qui commentait l’épreuve en direct à la télévision. Je l'ai vue en direct, mais je n'ai pas forcément compris tout de suite qu'elle n’avait fait qu’un tour et demi. C’est en revoyant le ralenti que je me suis rendu compte qu'elle avait complètement ouvert en l'air."

Le gymnase d’Ariake est le théâtre d’une grosse sensation et d’un début d’orage qui va se transformer en coup de tonnerre. L’Américaine prévient sa coach : "Je n’ai pas confiance en moi." La décision tombe quelques minutes plus tard, Simone Biles se retire du concours dans l’incompréhension générale de téléspectateurs désarçonnés.

En guise de réponse, dans les heures qui suivent, un mot fait alors progressivement son apparition dans les témoignages d’anciennes gymnastes. "Twisties". Terme aux sonorités amusantes, mais dont la définition l’est beaucoup moins, puisqu’il désigne le moment où les gymnastes n’arrivent plus à "commander" leur corps et se perdent dans l’espace.

Un phénomène que connaît bien Meriem Salmi, psychologue qui s’occupe notamment des athlètes de l’INSEP et de Teddy Riner, depuis ses 14 ans : "Je ne savais pas que ça allait arriver car je ne suis pas dans la tête de Simone Biles, ni dans son staff. Mais je ne peux pas dire que je ne peux pas comprendre ce qui lui est arrivé, parce que ce sont des choses auxquelles je suis confrontée. Je sais ce qu’il peut se passer chez les athlètes soumis à ce type de pression, précoces, et qui gagnent beaucoup."

Gymnastes et "twisties", cohabitation presque obligatoire

Si Simone Biles a mis bien involontairement ce phénomène sur le devant de la scène olympique, les gymnastes le connaissent tous. "On sait que ça peut arriver, explique Isabelle Severino, championne d’Europe au sol en 2005. Je connais des gymnastes qui ont dû changer leur mouvement car ils avaient des blocages, n'arrivaient plus du tout à se lancer. Et on ne peut pas concourir en disant ‘je ne sais plus où je suis’ et faire des vrilles dans tous les sens."

Emilie Le Pennec a personnellement été confrontée à cette perte de repères aérienne : "Généralement, ce sont des choses qui se passent à l'entraînement et que l'on rectifie tout de suite. Ça arrive toujours dans une carrière, mais on ne se perd pas en l’air chaque matin, et heureusement, sinon on aurait tellement peur ! Personnellement, je me suis déjà perdue en compétition, à 14 ans, lors d’un championnat d’Europe, j'ai fait un tour et demi au lieu d'un tour et je suis arrivée à plat dos, sans comprendre ce qui m’était arrivé."

"L’élément où j’ai fait un twisties, je ne l’ai plus jamais fait après"

Emilie Le Pennec

à franceinfo:sport

Meriem Salmi explique que la perte de repères n’est pas rare chez les athlètes : "On peut rencontrer ce type de situation quand un athlète est épuisé. Le cerveau ne se connecte plus, il vous lâche, et le corps ne peut plus répondre. Le cerveau est notre centre de commande, on a tendance à l’oublier dans le sport. Il est extrêmement sollicité dans ces figures complexes, il doit performer sur le plan cognitif et il peut s’épuiser. Il peut alors dire stop et se mettre en protection." 

Ce qui est beaucoup moins fréquent, c’est que cette situation s’éternise. "C'est cette notion de temps et d'intensité qui va faire la différence. Si dans la durée, ça ne passe pas, on est sur un autre problème, sur une décompensation psychologique. C'est un trouble, qu'il faut traiter. Simone Biles a parlé de dépression. Quand on est en dépression, on est dans un état d'épuisement absolument insupportable. Le mot dépression est très juste, et il faut l’entendre comme tel. Il n'y a plus de pression, plus rien. Vous n'avez plus d'énergie."

Emilie Le Pennec, lors de son titre aux barres asymétriques lors des jeux olympiques d'Athènes, en 2004. (KAZUHIRO NOGI / AFP)

Stress familial

Emilie Le Pennec embraye en insistant sur les attentes extraordinaires autour de l’Américaine. "La pression subie par Simone Biles a dû jouer. Aussi bien dans un gymnase qu'en dehors, c'est une personne qui a une pression énorme, elle est arrivée à Tokyo en superstar américaine", constate la championne olympique de 2004.

"Quand on se perd, c'est qu'il y a un truc qui ne passe plus. La connexion ne se fait plus, ça a disjoncté entre le cerveau et ce qu'on fait. C’est assez compliqué, parce qu'il n'y a pas de bouton sur lequel appuyer pour arrêter ça", ajoute-t-elle. Une pression qui n’épargne personne dans le monde de la gymnastique, les deux anciennes championnes tricolores peuvent en témoigner. Si du côté d’Isabelle Severino, sa mère "ne venait pas sur les compétitions", dans la famille Le Pennec, les Jeux n’étaient pas simples à vivre.

"Mes parents ont pris un traitement contre l'anxiété"

Emilie Le Pennec

à franceinfo:sport

"Les parents sont au courant que c'est un sport dangereux. Les miens avaient trop peur, ils étaient en stress", témoigne celle qui est désormais kiné. Un stress qui peut déteindre sur de jeunes athlètes déjà soumis à la pression du résultat. L’accompagnement psychologique des champions devient alors essentiel, comme l’explique Meriem Salmi.

"Les athlètes de haut niveau ont une manière de fonctionner différente, et une capacité de tolérance à la souffrance physique et psychologique hors norme. Mais ils ont aussi une énorme capacité à masquer les difficultés. Du coup, il faut être formé à cela pour les accompagner. Il faut aussi faire un travail de fond auprès des coachs, des entraîneurs... Tout le monde doit être associé à cette prévention, et il faut que le suivi soit régulier. On a l'impression que les champions gagnent tout facilement, mais ce n'est absolument pas le cas. La facilité qu'ils dégagent est liée au nombre d'heures de travail, à l'engagement sans faille, et ça peut coûter très cher au niveau de la santé physique et psychologique. Il faut être particulièrement vigilant."

Simone Biles a arrêté la compétition pendant plusieurs jours, avant de reprendre lors de l'épreuve de la poutre, le 3 août 2021. (JEFF PACHOUD / AFP)

Savoir s'arrêter pour mieux repartir

Du côté des gymnastes, après une telle expérience, on cherche à se rassurer et on travaille les bases. "Après mon 'twisties' en compétition, je suis partie en vacances. Et quand je suis revenue, j'ai travaillé d'autres éléments, j'ai repris la technique, les bases", précise Emilie Le Pennec.

Isabelle Severino confirme : "On essaye de tout remettre en ordre. Après un twisties, il faut se remettre en confiance, en se disant : 'comment j'ai appris à faire cet élément'. C'est extrêmement complexe." La décision de Simone Biles d’arrêter la compétition et de déclarer forfait pour les épreuves individuelles avant son retour bronzé à la poutre a été parfaitement comprise par les deux Tricolores. "Quand on se perd dans les airs, on perd complètement confiance en soi."

"Si on ne se sent pas bien, il ne faut surtout pas insister."

Isabelle Severino

à franceinfo:sport

"Les Jeux olympiques, c'est bien. Simone Biles a une carrière incroyable, c'est une jeune femme incroyable. Mais ne pas faire les Jeux et repartir sur ses deux jambes, c'est quand même mieux", détaille Isabelle Severino. "Elle a préféré arrêter, et c'est courageux de prendre cette décision. Sincèrement, j’ai énormément de respect pour ce qu’elle a fait", ajoute sa partenaire aux Jeux d'Athènes.

Une absente très présente

Preuve de son aura, Simone Biles est restée dans la lumière toute la semaine sans être sur les tapis de gymnastique. Supportrice assidue et bruyante auprès de ses compatriotes, l’Américaine a eu les caméras braquées sur elle, sans jouer les titres olympiques. Sa mésaventure en mondovision a permis une prise de conscience, qu’il faudra transformer avec des actes.

"On peut faire de la prévention sur ces phénomènes de désynchronisation, sur ces états de fatigue cognitive extrême, ce cerveau qui lâche. Le risque zéro n'existe pas, par contre, on peut nettement améliorer les choses en informant, en formant les staffs sur cette question de fonctionnement du cerveau, sur la fatigue et ce qu'elle génère, ces états d'épuisement et de stress", détaille Meriem Salmi.

Star des agrès en inventant de nouvelles figures ou lanceuse d’alerte lors du plus grand événement sportif au monde, Simone Biles est en train de changer définitivement l’image de sa discipline.

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