Faut-il avoir peur des drones qui planent au-dessus des centrales nucléaires ?

Ces derniers jours, une quinzaine de centrales françaises ont été survolées par des petits hélicoptères sans pilote. Et les risques, bien que limités, sont réels.

La centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube) fait partie des cinq centrales françaises survolées par des drones dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre.
La centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube) fait partie des cinq centrales françaises survolées par des drones dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre. (FRANCOIS NASCIMBENI / AFP)

Ils peuvent livrer des pizzas, parachuter des bières aux spectateurs d'un concert ou encore apporter un défibrillateur en urgence à une victime d'une crise cardiaque... Mais les drones pourraient aussi menacer la sûreté nucléaire, clament les antinucléaires, alors qu'une quinzaine de centrales françaises ont été survolées ces derniers jours, notamment dans la nuit du vendredi 31 octobre au samedi 1er novembre.

Mais qui peut bien se cacher derrière ces opérations (parfois coordonnées) ? "Nous n'avons aucune piste", a reconnu le gouvernement par la voix de Ségolène Royal, la ministre de l'Ecologie, dimanche 2 novembre. Greenpeace a démenti être à l'origine de ces survols. Inquiétant ? Un peu. Mystérieux ? Assurément. Alors, faut-il craindre les drones qui volent au-dessus des centrales (alors que c'est interdit, rappelons-le) ?

Non, les centrales peuvent résister au crash d'un drone

Les drones dont il est question ici sont des engins civils, souvent des hélicoptères téléguidés équipés de plusieurs rotors. Rien à voir avec les mini-avions sans pilote de l'armée, bardés de missiles et utilisés par les Etats-Unis, entre autres, pour bombarder des territoires hostiles. Rien à voir non plus avec les appareils détournés par les méchants dans la dernière saison de la série 24 heures chrono.

Les drones qui ont survolé les centrales françaises sont "de types et de tailles différentes", selon Greenpeace, mais de toute façon bien plus petits que les aéronefs militaires. Vendus dans le commerce, leur envergure peut mesurer plusieurs dizaines de centimètres, jusqu'à deux mètres pour les plus gros modèles.

Un drone équipé d\'une caméra GoPro, à Istanbul (Turquie), le 11 juin 2013.
Un drone équipé d'une caméra GoPro, à Istanbul (Turquie), le 11 juin 2013. ( MAXPPP)

"Le drone en tant que projectile ne présente pas de danger en cas de chute sur une centrale nucléaire en raison de son faible poids", remarque Philippe Dupuy, adjoint à la direction Centrales nucléaires de l'Autorité de sûreté nucléaire, interrogé par l'AFP. Un constat que partage un porte-parole de l'armée de l'Air française : étant donné la taille de ces engins, "il n'y a pas de menace avérée contre les installations en elles-mêmes", explique-t-il.

Les centrales nucléaires françaises sont construites pour résister au crash d'un avion de tourisme, type bimoteur. Les cuves et les réacteurs sont protégés par un bunker en béton armé. "Il faudrait qu'un Airbus A320 ou ce genre d'appareils s'écrase sur la centrale pour les atteindre", juge Thierry Gadault, auteur de EDF : La bombe à retardement (éd. First, 2014), contacté par francetv info. Un scénario catastrophe qu'il considère, tout comme l'Autorité de sûreté nucléaire, comme improbable.

Oui, des terroristes pourraient s'en servir

En fait, ce qui inquiète Greenpeace et le réseau Sortir du nucléaire, c'est que ces drones pourraient théoriquement être équipés d'explosifs. Si certains modèles de loisir ne peuvent rien transporter, d'autres sont capables de soulever entre 1 et 15 kilos. Et les militants écologistes d'imaginer le pire : "Un drone de taille moyenne peut porter une charge suffisante pour endommager le bâtiment de la piscine de stockage des combustibles irradiés", avance Yannick Rousselet, spécialiste du nucléaire pour Greenpeace, dans un communiqué. Un risque également pointé par Thierry Gadault : "C'est simple, les drones peuvent atteindre le point faible des centrales : la piscine."

"Qu'on soit pour ou contre le nucléaire, tout le monde convient que la sécurité maximale est requise", a fait valoir le député Europe Ecologie-Les Verts Denis Baupin. "Dans un monde géopolitiquement instable, il est d'autant plus nécessaire de mieux sécuriser des sites qui concentrent une potentialité d'impact aussi importante en cas d'agression." Pour le criminologue Christophe Naudin, cité par La Dépêche du Midi, les mouvances jihadistes ne sont pas encore capables de prévoir un attentat avec des drones. "Mais ils [les terroristes] vont vite apprendre", lâche-t-il. Et d'ajouter : "Dans l'histoire, chaque innovation technologique a été détournée pour une utilisation criminelle : les drones n'y échapperont pas." 

"Pour ces cas récents, il me semble improbable qu'ils s'agissent d'une bande de rigolos qui vont faire voler leurs jouets au-dessus de centrales ou qu'ils s'agissent de terroristes", nuance Thierry Gadault. Le journaliste, qui décrit dans son livre un parc nucléaire vulnérable et vieillissant, plaide plutôt pour des tests de sécurité des services de l'Etat. "Tant qu'ils ne seront pas finis, personne ne communiquera", explique-t-il.

Oui, ils révèlent une faille de sécurité

"Manifestement, EDF apparaît désarmée par rapport à cette nouvelle menace, estime Thierry Gadault. Ils disent que tout va bien : c'est une réaction assez affligeante de leur part. De toute façon, on est le pays du nucléaire heureux. Au cours de mon enquête [à paraître le 6 novembre], j’ai pu constater que plus on dit que ça va, plus c'est inquiétant."

L'affaire des survols révèle surtout une incapacité à s'adapter aux drones et à la menace d'une appropriation de ces engins à des fins mal intentionnées. Sur France Info, le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, a indiqué qu'il y avait "des dispositions prises à ce sujet". "Il y a des dispositifs de neutralisation de drones qui existent", a-t-il dit, sans vouloir en révéler davantage. Logique, les parades à ce type de menaces sont classifiées et ne sont pas publiques.

Dimanche, Le Parisien affirmait que les gendarmes chargés de surveiller et protéger les centrales nucléaires (ils sont une trentaine par site) seraient désormais autorisés à tirer sur les drones suspects. Sauf qu'ils utilisent des fusils à pompe d'une portée d'une cinquantaine de mètres. Autrement dit, les gendarmes ont peu de chances d'abattre un aéronef volant parfois plus haut que cette distance et qui serait en mouvement.

A Matignon, un conseiller répond que des gendarmes "ont pour instruction permanente d'abattre tous les aéronefs qui pourraient représenter un danger pour les centrales et cela s'applique aussi aux drones". Avant de conclure : "Et l'affaire actuelle n'y change rien."