"On les traite comme des humains" : psychologue et éducateur, ils suivent des jihadistes rentrés de Syrie

La question du retour de Français partis en Syrie ou en Irak reste délicate, mais le gouvernement ne baisse pas les bras après la fermeture de l'unique centre de déradicalisation français, en Indre-et-Loire. Franceinfo s'est entretenu avec un psychologue et un éducateur qui suivent des personnes de retour en France après un séjour en zone irako-syrienne.

Des binômes formés d\'un psychologue et d\'un éducateur ont été mis en place en France pour assurer le suivi de personnes radicalisées, ou en voie de l\'être.
Des binômes formés d'un psychologue et d'un éducateur ont été mis en place en France pour assurer le suivi de personnes radicalisées, ou en voie de l'être. (BAPTISTE BOYER / FRANCEINFO)

Claude* se souvient de son premier rendez-vous avec Malik* : "Il n'a pas desserré les dents de tout l'entretien. Il est venu faire acte de présence dans le cadre de son contrôle judiciaire." Avec Dominique, psychologue, l'éducateur suit depuis plus d'un an le jeune homme et son meilleur ami, Azzedine. Tout juste majeurs, ils sont partis dans la région irako-syrienne, en 2014, avant l'autoproclamation d'un califat par le groupe Etat islamique. Au bout de deux mois seulement, ils reviennent en France, où ils sont interpellés, détenus plusieurs mois et finalement placés sous contrôle judiciaire, avec obligation de suivi.

Comme Claude et Dominique, au moins 80 binômes de psychologues et d'éducateurs travaillent ainsi en collaboration avec les services pénitentiaires d'insertion et de probation (SPIP). "[Notre] mission, c'est notamment l’évaluation et la prise en charge des personnes radicalisées ou en voie de l’être", explique Claude. "Nous ne sommes pas là pour faire appliquer les mesures de justice", insiste Dominique.

Notre souci, c'est de veiller à ce que les personnes prises en charge aillent le mieux possible, pour qu'elles puissent retrouver une place dans la société qui ait du sens et qu'elles puissent retrouver le fil de leur vie.Dominique, psychologueà franceinfo

Plusieurs mois pour ouvrir le dialogue

Dominique et Claude suivent une dizaine de personnes revenues de Syrie ou d'Irak, des dizaines d'autres radicalisées ou soupçonnées de l'être. Ils reçoivent chacune d'elles séparément, à raison d'un entretien mensuel d'une heure. "A l’origine, l’administration voulait que l’on soit deux pour mener les entretiens, mais on a insisté pour être en tête-à-tête parce que la parole se libère plus facilement dans ce contexte-là", précise l'éducateur. Personne n'est là pour surveiller leurs échanges : "On s’est battus pour être tranquilles afin de pouvoir faire notre travail."

Car il faut du temps pour tisser un lien avec les personnes suivies. Avec Malik, "il a fallu quatre ou cinq rendez-vous avant qu’il daigne trouver un petit intérêt à nos entretiens", relate l'éducateur. De son côté, Azzedine "avait une carapace assez épaisse, qu'il a eu du mal à lâcher", commente le psychologue.

Leur voyage en Syrie a été une expérience très traumatisante. Ils sont revenus avec des syndromes d’anxiété importants, de stress post-traumatique.Dominique, psychologueà franceinfo

"Ils ont été fortement atteints psychogiquement, parce qu'ils sortaient du cocon familial", analyse Dominique. "Ils étaient dans l'hyper-vigilance, dans une phase de paranoïa, note le psychologue. Ils se demandaient ce qu’on allait faire de leurs propos. Ils préféraient garder le silence pour se protéger. Cela a été très long avant qu’ils comprennent qu’on était là pour les accompagner et non pas pour aggraver leur situation." "Comprendre comment la justice, qui va les juger, peut également les aider...", ajoute Claude.

Un espace pour parler de leurs émotions

La patience et une approche douce ont débloqué la situation. "J'ai expliqué à Azzedine qu'il avait, avec moi, un espace pour parler des émotions qu'il ressentait, des émotions qu'il avait le droit d'éprouver", raconte Dominique. "Je n'ai jamais demandé à Malik pourquoi il était parti, affirme de son côté Claude. Je lui parlais de lui. Je lui demandais comment il se sentait dans ce pays."

Il ne se sentait pas français mais il ne savait pas expliquer pourquoi, alors qu’il est né en France. Il ne savait pas ce qui pouvait améliorer sa situation. Il n’avait pas d’idées.Claude, éducateurà franceinfo

L'équipe tente de trouver un moyen de rompre la glace. Dans sa jeunesse, Malik a joué au football. "On a essayé de [lui] trouver un club, on s’est renseigné sur les licences, explique Claude. Ce n’est pas trop le fond qui était important, mais la forme : le fait de mener ensemble une démarche pour lui." Le but est alors atteint.

ll a un peu baissé sa garde. Petit à petit, il a commencé à parler des raisons de son départ en Syrie, de l’impact que cela a sur sa vie aujourd’hui, des raisons pour lesquelles il est revenu, de ce qu’il avait vu là-bas.Claude, éducateurà franceinfo

"Quand ils parlent, il y a de l’empathie"

Le protocole de prise en charge n'est pas encore totalement fixé. Il ne le sera sûrement jamais. "Au début des binômes, la fiche de poste n’était pas du tout détaillée, commente Claude. C’était une page blanche."

On a construit notre méthode pas à pas. On continue de tâtonner et il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.Claude, éducateurà franceinfo

Dans tous les cas, la prise en charge personnalisée et le temps sont les meilleurs alliés de l'équipe. Sans compter que les procédures judiciaires de Malik et Azzedine ont duré environ trois ans. "Ils ont eu le sentiment que leur vie était en suspens. Cela leur était tellement insupportable qu’ils ont finalement commencé d’eux-mêmes à se réinsérer dans la société", relate le psychologue. Aujourd'hui, Malik "est toujours chez sa mère mais il fait des démarches, il fait des petits boulots". "Il fait aussi du sport, ce qui est très important pour lui", souligne Claude. Azzedine a repris ses études à l'université. "Il s'est marié, il a pris un logement avec sa femme", ajoute l'éducateur.

Les deux jeunes hommes "sont toujours pratiquants et fréquentent la mosquée", mais l'éducateur constate un changement notable de leur pratique : "Quand ils parlent, il y a de l’empathie, ce qui n’était pas le cas auparavant. On le voit quand on commente l'actualité ou quand on parle des attentats."

Dans l’idéologie, il y a quelque chose qui s’est amoindri. Ils ont totalement lâché prise avec le processus de radicalisation dans lequel ils étaient pris.Dominique, psychologueà franceinfo

"Quelqu'un qui a honte, c'est quelqu'un qui regrette"

A l'approche de leur procès, les deux jeunes hommes ont connu un sursaut de prise de conscience. Azzedine a accepté de le préparer "pour expliquer son parcours, ce qu’il n’avait pas du tout l’intention de faire au départ", précise Dominique. "Je lui ai dit qu’en gardant le silence, il allait entrer dans ce personnage que l'on a tendance à associer au terroriste : celui qui se dissimule, qui ne laisse rien entrevoir", raconte le psychologue. "Le sentiment de honte vis-à-vis de sa famille et la culpabilité y ont été pour beaucoup" dans son adhésion au processus.

Cela montre qu’il y a un travail de reconnaissance de l’acte qui lui est reproché. Quelqu’un qui a honte, c’est quelqu’un qui regretteClaude, éducateurà franceinfo

La confiance gagnée, le processus de réinsertion avancé, Malik et Azzedine ont montré au binôme que les liens tissés n'étaient plus une contrainte. Pendant le procès, "sans qu'on le demande, ils ont téléphoné tous les jours pour donner des nouvelles", relate Dominique, touché : "C’est extraordinaire quand même." Le dernier jour, "ils ont appelé presque pour dire au revoir, en disant 'peut-être qu'après ce soir on ne pourra pas vous appeler parce qu’on va être incarcérés'".

Leurs coaccusés ont écopé de peines de prison ferme, parfois lourdes. Eux n'ont pas été écroués, mais condamnés à des peines de prison avec sursis et à des années de mise à l'épreuve. Une décision clémente sûrement due au rapport que le binôme a réussi à verser au dossier, malgré les réticences de sa hiérarchie.

Ils ne sont plus les mêmes personnes qu'à leur retour. On a voulu rendre compte de leur évolution. Ce sont des jeunes hommes qui se sont mobilisés, qui ont repris leur vie en main, qui se sont reconstruits sur le plan psychologique.Dominique, psychologueà franceinfo

Sauf que le parquet a fait appel du jugement. Leur suivi est donc suspendu. "Ils sont en train de paniquer. Ils nous appellent pour avoir des rendez-vous mais on est obligés de leur dire que nous n’avons pas le droit de les rencontrer", rapporte Claude. Même si le binôme n'est pas "tout à fait dans les clous" en faisant cela, il concède "garder un contact par téléphone pour ne pas rompre totalement le lien".

Des "résultats positifs"

"Notre travail est efficace, mais on verra sur le long terme", déclare Claude, sans triomphalisme. Même prudence du côté de l'administration pénitentiaire, pour qui il est encore trop tôt pour se prononcer avec fermeté sur l'efficacité du dispositif.

Nous considérons qu'il faut cinq ans pour qu'une personne soit vraiment sortie de la spirale de la radicalisation, et au moins un an pour qu'une personne s'interroge et comprenne que ses prises de position posent problème dans la société.Direction de l'administration pénitentiaireà franceinfo

Reste que l'administration pénitentiaire met elle aussi en avant les "résultats positifs" du travail mené par les équipes de psychologues et d'éducateurs. Le ministre de la Justice a d'ailleurs annoncé la création de 40 nouveaux binômes. Et les grandes lignes du dispositif – le côté pluridisciplinaire, le suivi au cas par cas, une écoute approfondie pour sortir du tout répressif – ont été reprises dans un nouveau projet de déradicalisation du gouvernement, baptisé RIVE.

Cette orientation va dans le bon sens, jugent Dominique et Claude. D'après eux, en général, "traiter quelqu’un comme un être humain au sein de l'administration pénitentiaire, c’est presque une insulte" : "C’est un combat de tous les jours pour aller au-delà des stéréotypes et de la stigmatisation ambiante." Et c'est afin de combattre cela que les deux professionnels tiennent à exercer dans ce milieu. "Le dernier endroit où l'on traite ces personnes en tant qu’humains, c’est peut-être lors nos entretiens, explique Claude. Sinon, ce sont juste des écrous ou des placés sous main de justice."

* Les prénoms ont été modifiés.