TÉMOIGNAGE FRANCEINFO. "On m'a pris ma jeunesse", témoigne la jeune femme pompier qui accuse un supérieur de l'avoir violée

"Pendant un an, j'ai été dans le déni […] j'ai vraiment pris conscience de ce qui m'est arrivé quand j'ai fait ma tentative de suicide", raconte Alizée ce dimanche sur franceinfo.

Un camion de pompiers parisien, le 12 janvier 2011.
Un camion de pompiers parisien, le 12 janvier 2011. (LOIC VENANCE / AFP)

Quand le psychiatre "m'a dit que j'avais été violée, ça a été le début de l'enfer pendant un an. On m'a pris ma jeunesse", témoigne dimanche 29 juillet sur franceinfo Alizée. Cette jeune femme, recrutée chez les sapeurs-pompiers de Paris en juin 2016, accuse l'un de ses supérieurs de l'avoir violée dans l'infirmerie de la caserne le 18 août 2016. Elle a porté plainte en octobre 2017.

Face à ces accusations, la BSPP (brigade des sapeurs-pompiers de Paris) a réagi en affirmant que les hommes concernés avaient "été immédiatement sanctionnés en interne" et qu'elle condamnait "avec la plus grande fermeté toutes déviances contraires à ses valeurs, son éthique et son engagement quotidien". 

Si la jeune femme ne souhaite pas aborder directement les faits, elle revient plus longuement sur la manière dont s'est déroulée son incorporation chez les pompiers et les circonstances qui ont entouré les faits dont elle se dit victime. Elle explique sur franceinfo la succession de harcèlement et de brimades subis avant même le viol, et dénonce l’absence de réaction de sa hiérarchie. Elle explique ressentir la nécessité de parler, pas pour elle mais pour, dit-elle, que les autres femmes pompiers ne subissent pas ce qu’elle a vécu.

franceinfo : Que s'est-il passé à votre arrivée chez les pompiers de Paris ?

Alizée : Le premier jour, je me suis aperçue qu'être une femme, ça ne passe pas inaperçu. J'ai eu affaire à des remarques selon lesquelles j'avais un corps d'enfant. Il y a un sous-officier qui m'a dit que je n'avais pas la carrure. Ce genre de propos, au bout de deux heures, ça déstabilise, mais après on se forge, on se fait un mur et on se dit qu'on est là pour être testée. Mais je ne m'attendais pas à subir tout ce qui s'est passé par la suite. J'ai eu à affaire à une section très fermée d'esprit, très fermée tout court, je me suis mise de côté tout de suite. Par rapport aux cours théoriques, j'adore le secours à la victime et le fait de poser trop de questions d'avoir de bons résultats, cela a dû en froisser plus d'un. On m'a demandé d'arrêter de participer en cours et d'aller voir les gradés pour poser mes questions. Du coup, je me payais des remarques, disant que j'étais une lèche-botte et que ça faisait 'suceuse'. Au bout d'un moment on ne sait plus sur quel pied danser. Une seule décision s'offre à moi, me taire, me faire toute petite. J'ai eu un pénis dessiné dans mon cahier de cours, un papier avec le mot "dégage" écrit dessus et des préservatifs. Je n'ai jamais su qui en était l'auteur.

Quelle a été la réaction de votre hiérarchie après tout ce qui s'est passé ?

Rien du tout. J'ai tenté de rendre compte par un compte-rendu. J'ai été confrontée au lieutenant-colonel, avec une multitude de gradés derrière mon dos qui ne se gênaient pas pour rigoler. Le lieutenant-colonel me disait clairement que mes propos étaient amplifiés, mensongers, déformés et qu'il fallait que j'exerce une remise en question sur ma personne et que j'étais une fouteuse de merde. Dans l'état dans lequel j'étais j'ai juste baissé les bras. J'avais un sentiment de honte, parce que c'est difficile à assumer ce type d'agressions.

Comment avez-vous réagi après votre agression ?

Pendant un an, j'ai été dans le déni, sans vraiment l'être, je savais que j'avais été victime d'une agression. Des fois, j'avais un petit faisceau de lucidité, en me disant : "T'as été violée", ensuite je faisais l'autruche. J'ai vraiment pris conscience de ce qui m'est arrivé quand j'ai fait ma tentative de suicide, j'ai vraiment cru que j'allais y rester. Quand j'ai vu le psychiatre, il m'a dit que j'avais été violée et que j'avais un choc post-traumatique. Quand on me parle de viol, et que c'est confirmé et que c'est classifié comme étant un viol, ça a été le début de l'enfer pendant un an. Cette année a été la pire année de ma vie. Je suis passée d'un état où j'étais moi-même dans l'omerta, où je me voilais la face même si j'avais ces symptômes psychologiques, comme les cauchemars, les accès de colère, j'ai eu plusieurs hospitalisations en psychiatrie. C'est aussi traumatisant car à 21-22 ans, on n'a pas notre place en psychiatrie, on doit être juste avec des jeunes de son âge et vivre sa vie. On m'a pris ma jeunesse.

Pourquoi est-ce important pour vous de témoigner ?

Pour moi, le mal est fait. Je vis avec tous les jours. Que je sois reconnue victime ou pas même si c'est forcément une étape importante de la procédure et de mon rétablissement psychologique. Je le fais pour toutes les femmes qui sont encore pompier de Paris ou qui vont y entrer pour qu'elles sachent quels sont leurs droits. Je veux aussi que les femmes puissent apprendre à se défendre. Je fais la part des choses, tous les sapeurs-pompiers de Paris ne sont pas des agresseurs et des violeurs mais il faut un tri avec plus de critères et de barrières pour empêcher tous ces personnels malsains d'entrer dans l'institution.