Libération de Paris : "L'ambiance me rappelait les romans de Victor Hugo"

Hanna Kamieniecki, ancienne résistante juive polonaise, revient pour Francetv info sur la libération de la capitale il y a 70 ans. 

Hanna Kamieniecki appartenait depuis deux ans au groupe de résistants FTP-MOI lors de la libération de Paris en août 1944.
Hanna Kamieniecki appartenait depuis deux ans au groupe de résistants FTP-MOI lors de la libération de Paris en août 1944. (JEROMINE SANTO GAMMAIRE / FRANCETV INFO )

"La première chose que j'ai faîte au soir de la libération de Paris, le 25 août 1944, c'est de retourner dans notre appartement", se souvient Hanna Kamieniecki, 19 ans et résistante au moment de la libération. 

Aujourd'hui âgée de 90 ans, cette juive polonaise garde des souvenirs vifs de cette période de sa vie, mais doit se concentrer pour tous les rassembler. "Il avait été pillé par les voisins et la concierge. Ils avaient même arraché les douilles de cuivre des lampes." Elle n'avait pas remis les pieds dans cet appartement du 20e arrondissement de la capitale depuis deux ans. 

"Il y avait de la haine dans son regard"

Sa mère et elle y vivent seules, depuis que son père a été arrêté par les Allemands en juin 1942. Début juillet, elles décident de passer quelques jours dans une pension près du parc de Vincennes en raison des problèmes de santé de sa mère. Hanna Kamieniecki vient de passer les épreuves écrites au bac, elle révise en attendant sa convocation pour l'oral. "J'ai échappé à la rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942, grâce à un camarade de classe, fils de policier, qui nous avait prévenues de ne pas rentrer chez nous". A la pension où elles sont logées, la concierge leur assure qu'elle les préviendra si la police débarque pendant la nuit.

Le lendemain, la jeune fille tente de retourner à son appartement pour récupérer ce qu'elle peut. "La porte était sous scellés et la gardienne de l'immeuble, que je connaissais, m'a menacée d'appeler la police si je tentais d'entrer. Il y avait de la haine dans son regard. Maintenant, je comprends pourquoi." 

Fausse identité et premières missions

Cet événement marque un tournant dans sa vie. "Si je n'avais pas été juive et étrangère de surcroit, j'aurais passé mon oral du bac et je serais retournée en cours comme si de rien n'était." Au lieu de ça, elle s'engage aux côtés des Francs-tireurs et partisans - main-d'œuvre immigrée (FTP-MOI), un groupe de résistants communistes composé en grande partie d'étrangers. "Je voulais me rendre utile et, de toute façon, il n'y avait plus rien à faire d'autre", ajoute Hanna.

Une amie, Jeannine, lui présente un responsable du groupe. Elle l'aide aussi à obtenir de fausses cartes d'identité pour elle et sa mère. Hanna Kamieniecki décide de s'appeler Sylvie Laisne. "C'était le nom de ma cousine qui avait épousé un non-juif", précise-t-elle. Réticente au départ - elle a même fait du chantage à sa fille en la menaçant de se livrer à la police -, sa mère finit par accepter le choix d'Hanna. Elle refuse de se séparer d'elle et c'est dans un petit appartement au-dessus d'un garage, celui du beau-frère de la cousine Laisne, qu'elles trouvent refuge.

C'est là-bas qu'Hanna est chargée de ses premières missions pour les FTP-MOI. "On m'a demandé de récolter de l'argent auprès des juifs français détenteurs d'un 'Ausweis', une carte de légitimation qui leur permettait encore d'avoir leur propre appartement et de circuler. L'argent était redistribué à la communauté et nous permettait de nous aider financièrement." Trouver un travail devient compliqué. Mère et fille vivotent de ménages et de travaux de couture clandestins.

"Je ne voulais pas mettre ma mère en danger"

Les FTP-MOI deviennent célèbres avec l'"affiche rouge", qui est placardée par les Allemands sur les murs à Paris et dans plusieurs grandes villes et où sont exhibés les visages de 23 membres de l'organisation condamnés à mort et fusillés le 21 février 1944. Parmi eux, deux amis d'Hanna. "Moi, j'étais très prudente, plus que les autres, affirme-t-elle. Je ne voulais pas mettre ma mère en danger." De plus, elle refuse dès le début de prendre les armes. "Je ne voulais pas tuer. J'avais un rôle d'agent de liaison au sein de la résistance."

Comme d'autres femmes résistantes, elle se charge d'envoyer par courrier des journaux clandestins à des notaires de la ville. Afin de déjouer les écoutes téléphoniques, elle transmet souvent en main propre des lettres adressées à des groupes de résistants. Mais elle s'occupe aussi parfois de transporter du matériel ou des armes sur les lieux d'attentats. Et de les récupérer juste après.

Pour réaliser ses expéditions, Hanna Kamieniecki a ses propres techniques. "A l'époque, je faisais du piano et j'avais des cartons à musique où l'on roulait les partitions pour les transporter. Je cachais du matériel à l'intérieur. Les Allemands et la police étaient trop bêtes pour penser à fouiller là-dedans." Jusqu'au jour où, après un contrôle d'identité, elle décide de tout transporter sur elle par mesure de sécurité. "Je cachais tout dans mon soutien-gorge", précise-t-elle.

Des armes cachées dans l'appartement familial

"Physiquement, je n'avais pas 'le type juif' [selon les critères nazis de l'époque]. Ça m'arrivait de me faire contrôler, mais on ne me fouillait jamais, on ne me suspectait pas, ajoute-t-elle. J'avais 19 ans, mais on m'en donnait 15 et je ne me vieillissais pas. Je faisais même exprès de porter des sandalettes et des jupes courtes, je ne me maquillais pas."

"Comment maman en est arrivée à planquer des armes déjà..." L'ancienne résistante a la mémoire fugace. Quelques secondes de silence, les souvenirs disparaissent aussi vite qu'ils reviennent. "Ah oui ! J'avais un copain qui faisait des attentats, mais ça, elle ne le savait pas, enfin, il me semble... Bref, un jour, peu avant le débarquement américain, l'opération de mon ami ne s'est pas déroulée comme prévu. Il a dû abandonner son arme avant de se réfugier chez nous." Le lendemain, la jeune fille retourne chercher l'arme. Dès lors, plusieurs résistants décident de cacher des armes dans ce petit appartement situé au-dessus d'un garage.

"Le climat était favorable à la résistance. Depuis le débarquement américain du 6 juin 1944, le rapport de force avait basculé. De la fenêtre de l'appartement, on voyait tous les jours des Allemands en déroute." La libération, qui débute le 19 août, n'est pas une surprise pour elle. Les cheminots se sont mis en grève, puis la Poste et enfin des policiers. Un jour, un de ses amis des FTP-MOI, arrêté par les Allemands quelques jours plus tôt en possession d'une arme à feu et condamné à mort, l'appelle. "A cette époque, on ne passait pas de coups de fil tous les jours!", insiste Hanna. Délivré par la Croix-Rouge française, il lui annonce que le groupe de résistants occupe désormais un dispensaire dans le 20e arrondissement et a besoin d'elle. "J'ai foncé pour les rejoindre."

"Ça me rappelait les romans de Victor Hugo..."

Parce que les commissariats sont fermés, les résistants sont chargés de surveiller les prisonniers qu'on leur apporte. "Il y avait des gens qui avaient dénoncé des juifs ou des résistants. Il y avait aussi ceux qui avaient fait du marché noir, mais eux, on s'en fichait. Qui ne l'avait pas fait d'ailleurs ?"

Hannah participe à la mise en place de la barricade du 20e arrondissement. Plusieurs années plus tard, elle découvre dans un magazine une photo d'elle à côté de la barricade, donnant des ordres aux autres pour sa construction. "Finalement, les barricades n'ont pas servi, mais elles auraient pu, confie la vieille dame presque avec regret. De la libération, je garde un bon souvenir. Les flics étaient avec nous à ce moment, il y avait une bonne ambiance... Ça me rappelait les romans de Victor Hugo..."

* Exposition Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé au Musée Carnavalet du 11 juin 2014 au 8 février 2015.