VRAI OU FAKE 75e anniversaire du Débarquement : Emmanuel Macron a-t-il "censuré" la lettre d'adieu d'un jeune résistant fusillé ?

Lors de la cérémonie mercredi à Portsmouth, le chef de l'Etat n'a lu que des extraits de ce texte entré dans l'histoire. L'Elysée explique que le temps de parole du président était minuté.

Emmanuel Macron lors de la cérémonie internationale du 75e anniversaire du Débarquement à Portsmouth, sud de l\'Angleterre, le 5 juin 2019.
Emmanuel Macron lors de la cérémonie internationale du 75e anniversaire du Débarquement à Portsmouth, sud de l'Angleterre, le 5 juin 2019. (CHRIS JACKSON / AFP)

Mercredi 5 juin, à Portsmouth, dans le sud du Royaume-Uni, lors des commémorations du 75e anniversaire du Débarquement, Emmanuel Macron a lu un texte poignant : la lettre d'adieu d'Henri Fertet, un jeune lycéen entré dans la Résistance et fusillé en 1943 sous l'Occupation. Mais à la tribune, le chef de l'Etat n'a fait la lecture que de passages de cet écrit entré dans l'histoire. 

Sur Twitter, de nombreux internautes, se revendiquant notamment de la droite catholique ou souverainiste, ont crié à la "censure", à la "récupération politique" voire à la "falsification de l'histoire". Ils ont accusé le président de la République d'avoir tu les "références à la religion catholique" et "à la France éternelle" contenues dans la lettre.

Un temps de parole "imposé par les Britanniques"

Contacté par franceinfo, l'Elysée explique qu "le temps de parole imparti était précis et imposé par les Britanniques". Les chefs d'Etat et de gouvernement ne disposaient que de deux minutes environ chacun pour s'exprimer. Le Canadien Justin Trudeau, l'Américain Donald Trump comme la Britannique Theresa May ont eux aussi lu de courts textes.

Emmanuel Macron n'avait donc pas le temps de lire l'intégralité de la lettre d'adieu d'Henri Fertet. Mais la présidence a fait le choix d'en lire des extraits. "Les passages choisis étaient ceux où le jeune résistant parlait de la France et de son engagement, commente la présidence. Les passages coupés sont ceux où il adresse des mots personnels à sa famille."

Henri Fertet, fils d'instituteur et élève de seconde à Besançon, avait été arrêté en 1943 chez ses parents. Après 87 jours d'emprisonnement et de torture, il écrit à ses parents, avant d'être exécuté le 26 septembre 1943 dans la même ville. Sa lettre d'adieu contient effectivement quelques références à sa foi catholique, à la prière, à Dieu et au curé de sa paroisse. Le résistant fusillé y exprime aussi sa "confiance en la France éternelle".

La lettre d'Henri Fertet fait écho à celle de Guy Môquet, jeune militant communiste, fusillé par les Allemands en 1941 à 17 ans, en représailles après l'assassinat d'un chef militaire allemand. En 2007, Nicolas Sarkozy avait demandé qu'elle soit lue dans toutes les écoles.

Voici les passages qu'a lus Emmanuel Macron :

"Chers parents,

Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vus si pleins de courage que, je n'en doute pas, vous voudrez encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi. (...)

Je meurs pour ma patrie. Je veux une France libre et des Français heureux. Non pas une France orgueilleuse, première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête. Que les Français soient heureux, voilà l'essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur. Pour moi, ne vous faites pas de soucis. Je garde mon courage et ma belle humeur jusqu'au bout, et je chanterai Sambre et Meuse parce que c'est toi, ma chère petite maman, qui me l'as apprise. (...)

Les soldats viennent me chercher. Je hâte le pas. Mon écriture est peut-être tremblée. Mais c'est parce que j'ai un petit crayon. Je n'ai pas peur de la mort ; j'ai la conscience tellement tranquille. (...)

Adieu, la mort m'appelle. Je ne veux ni bandeau, ni être attaché. Je vous embrasse tous. C'est dur quand même de mourir. Mille baisers. Vive la France."

Et voici la lettre d'Henri Fertet in extenso :

"Chers parents,

Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vus si pleins de courage que, je n'en doute pas, vous voudrez encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi.

Vous ne pouvez savoir ce que moralement j'ai souffert dans ma cellule, ce que j'ai souffert de ne plus vous voir, de ne plus sentir peser sur moi votre tendre sollicitude que de loin. Pendant ces 87 jours de cellule, votre amour m'a manqué plus que vos colis, et souvent je vous ai demandé de me pardonner le mal que je vous ai fait, tout le mal que je vous ai fait. Vous ne pouvez vous douter de ce que je vous aime aujourd'hui car, avant, je vous aimais plutôt par routine, mais maintenant je comprends tout ce que vous avez fait pour moi et je crois être arrivé à l'amour filial véritable, au vrai amour filial. Peut-être après la guerre, un camarade vous parlera-t-il de moi, de cet amour que je lui ai communiqué. J'espère qu'il ne faillira pas à cette mission sacrée.

Remerciez toutes les personnes qui se sont intéressées à moi, et particulièrement nos plus proches parents et amis. Dites-leur ma confiance en la France éternelle. Embrassez très fort mes grands-parents, mes oncles, tantes et cousins, Henriette. Donnez une bonne poignée de main chez monsieur Duvernet. Dites un petit mot à chacun. Dites à monsieur le curé que je pense aussi particulièrement à lui et aux siens. Je remercie monseigneur du grand honneur qu'il m'a fait, honneur dont, je crois, je me suis montré digne. Je salue aussi en tombant, mes camarades de lycée. A ce propos, Hennemann me doit un paquet de cigarettes, Jacquin mon livre sur les hommes préhistoriques. Rendez Le Comte de Monte-Cristo à Emourgeon, 3 chemin Français, derrière la gare. Donnez à Maurice André, de la Maltournée, 40 grammes de tabac que je lui dois.

Je lègue ma petite bibliothèque à Pierre, mes livres de classe à mon petit papa, mes collections à ma chère petite maman, mais qu'elle se méfie de la hache préhistorique et du fourreau d'épée gaulois.

Je meurs pour ma patrie. Je veux une France libre et des Français heureux. Non pas une France orgueilleuse, première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête. Que les Français soient heureux, voilà l'essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur. Pour moi, ne vous faites pas de soucis. Je garde mon courage et ma belle humeur jusqu'au bout, et je chanterai Sambre et Meuse parce que c'est toi, ma chère petite maman, qui me l'as apprise.

Avec Pierre, soyez sévères et tendres. Vérifiez son travail et forcez-le à travailler. N'admettez pas de négligence. Il doit se montrer digne de moi. Sur trois enfants, il en reste un. Il doit réussir.

Les soldats viennent me chercher. Je hâte le pas. Mon écriture est peut-être tremblée. Mais c'est parce que j'ai un petit crayon. Je n'ai pas peur de la mort, j'ai la conscience tellement tranquille.

Papa, je t'en supplie, prie. Songe que, si je meurs, c'est pour mon bien. Quelle mort sera plus honorable pour moi que celle-là ? Je meurs volontairement pour ma patrie. Nous nous retrouverons tous les quatre, bientôt au ciel. Qu'est-ce que cent ans ?

Maman, rappelle-toi : 'Et ces vengeurs auront de nouveaux défenseurs qui, après leur mort, auront des successeurs.'

Adieu, la mort m'appelle. Je ne veux ni bandeau, ni être attaché. Je vous embrasse tous. C'est dur quand même de mourir.

Mille baisers. Vive la France.

Un condamné à mort de 16 ans

H. Fertet

Excusez les fautes d'orthographe, pas le temps de relire.

Expéditeur : Henri Fertet Au Ciel, près de Dieu."