Corse : trois leçons à retenir de l'écrasante victoire des nationalistes aux élections territoriales

Avec plus de 45% dès le premier tour, la coalition nationaliste a profité du délitement des partis politiques traditionnels en Corse.

Les responsables de la liste Pè a Corsica célèbrent leur victoire aux élections territoriales, le 3 décembre 2017, à Bastia (Haute-Corse).
Les responsables de la liste Pè a Corsica célèbrent leur victoire aux élections territoriales, le 3 décembre 2017, à Bastia (Haute-Corse). (PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP)
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Ilan CaroFrance Télévisions

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Dans le camp des nationalistes, même les plus optimistes ne s'attendaient pas à une telle déferlante. La coalition Pè a Corsica, composée des autonomistes de Femu a Corsica emmenés par Gilles Simeoni et des indépendantistes de Corsica Libera emmenés par Jean-Guy Talamoni, a remporté 45,36% des suffrages, dimanche 3 décembre, lors du premier tour des élections territoriales de Corse. C'est 20 points de mieux qu'au premier tour des élections – déjà victorieuses – de 2015.

Avec plus de 30 points d'avance sur la liste arrivée en seconde position, les nationalistes devraient logiquement se diriger vers une victoire confortable au second tour, la semaine prochaine. Voici les trois leçons à tirer de ce scrutin.

1Les partis traditionnels sont laminés, le macronisme aussi

La victoire des nationalistes s'explique en grande partie par le délitement des partis traditionnels. Derrière les nationalistes et une liste de droite régionaliste, les Républicains n'arrivent qu'en troisième position (12,77%), et le Front national obtient un score famélique de 3,28%, loin des 27,88% obtenus par Marine Le Pen sur l'île de Beauté au premier tour de la présidentielle. Quant à la gauche réformiste (socialistes et radicaux de gauche), elle était carrément absente du scrutin.

Depuis quelques années, on assiste en Corse à un large renouveau des élites politiques.

Xavier Crettiez, professeur à l'Institut d'études politiques de Saint-Germain-en-Laye et spécialiste des nationalismes

à franceinfo

Les anciens présidents de l'Assemblée de Corse Dominique Bucchini (PCF) et Camille de Rocca Serra (LR) sont sortis du jeu. L'ex-radical de gauche Paul Giacobbi, ancien président du conseil exécutif de Corse et ancien député, a été condamné, début 2017, à trois ans de prison ferme pour détournement de fonds publics. Au sein de ces anciennes chapelles qui avaient l'habitude de se partager le pouvoir sur l'île, les grandes figures ont été remplacées par des quasi-inconnus, "qui n'ont plus la légitimité patronymique, toujours importante en Corse", note Xavier Crettiez.

Le "dégagisme" à l'œuvre en Corse n'a pas davantage profité au parti d'Emmanuel Macron. La liste LREM, conduite par un ancien socialiste, n'a recueilli qu'un modeste 11,26%. Le terrain, très rural et marqué par une forte pauvreté, ne favorise pas un succès de La République en marche.

2Les dirigeants nationalistes ont surfé sur leur popularité

A l'inverse des autres partis, les nationalistes ont capitalisé sur la notoriété de leurs deux leaders, l'indépendantiste Jean-Guy Talamoni et surtout le nationaliste modéré Gilles Simeoni, qui conduit la liste Pè a Corsica. Fils d'Edmond Simeoni, figure tutélaire du nationalisme corse, Gilles Simeoni présente "le visage d'un leader séduisant, très charismatique, qui tranche avec le personnel politique insulaire traditionnel", souligne Xavier Crettiez.

Derrière ces deux leaders, les nationalistes peuvent s'appuyer sur un important vivier de militants, jeunes et très actifs sur les réseaux sociaux.

Il y avait une structure politique traditionnelle en Corse, c'était la famille et le réseau des élus municipaux et départementaux. Manifestement, elle sont supplantées aujourd'hui par le parti militant, une organisation moderne, celle des nationalistes, qui compte des milliers de militants et sympathisants très actifs et très mobilisés par un leader qui manie très bien la communication de masse et les réseaux sociaux.

André Fazi, maître de conférences en science politique à l'université de Corse

à franceinfo

Mais la victoire est d'autant plus remarquable qu'elle intervient deux ans après le succès des nationalistes lors des dernières élections territoriales, en 2015. Dimanche, Gilles Simeoni s'est félicité de ce "score exceptionnel qui signifie clairement la volonté des Corses de continuer dans le chemin qui a été ouvert en 2015". Durant ces deux années à la tête de la Corse, "ils ont énormément joué sur la symbolique identitaire", observe Xavier Crettiez.

Le drapeau, les chansons corses, la langue… Ça plaît à tout le monde et ça ne mange pas de pain !

Xavier Crettiez, professeur à l'IEP de Saint-Germain-en-Laye

à franceinfo

3L'indépendance de la Corse n'est pas (pour l'instant) à l'ordre du jour

Malgré ce raz de marée, l'indépendance de la Corse n'est pas pour demain. Elle ne figure d'ailleurs même pas parmi les revendications de la coalition nationaliste qui a remporté les élections.

Il n'y a pas de processus d'indépendance prévu dans les dix ans à venir, mais un nouveau statut que nous essaierons d'arracher à Paris.

Jean-Guy Talamoni, indépendantiste corse

Ce "nouveau statut", qui consisterait notamment en la création d'un statut de résident pour lutter contre "la dépossession immobilière" et en une amnistie pour les "prisonniers politiques", a toutefois peu de chances d'aboutir, même si on ne connaît pas précisément la position d'Emmanuel Macron sur la question corse. "Pour autant, si le gouvernement restait totalement sourd devant de tels résultats électoraux, il est certain que cela susciterait des réactions très négatives en Corse", prévient André Fazi.

Si la domination des nationalistes sur l'échiquier politique local se confirmait dans les années à venir, cette volonté d'indépendance pourrait cependant trouver un écho plus important. "En occupant le pouvoir, par exemple avec la compétence éducative, vous pouvez socialiser les jeunes générations au message nationaliste", explique Xavier Crettiez, qui dresse un parallèle avec la Catalogne : "Si les Catalans ont pu mettre le sujet de l'indépendance sur la table, c'est parce que les nationalistes ont géré la région pendant trente ans."