Provocations, rivalités et extrême droite : comment la fac de droit de Montpellier a basculé dans la violence en une nuit

Le doyen et un professeur de la faculté de droit ont été mis en examen, jeudi, après que des hommes cagoulés ont frappé des étudiants pour les expulser d'un amphithéâtre, la semaine précédente. Franceinfo a cherché à comprendre pourquoi cette université a sombré dans la violence en l'espace d'une soirée.

Des étudiants manifestent devant la fac de droit de Montpellier (Hérault), le 23 mars 2018 après l\'expulsion brutale par des hommes cagoulés d\'étudiants qui occupaient un amphithéâtre.
Des étudiants manifestent devant la fac de droit de Montpellier (Hérault), le 23 mars 2018 après l'expulsion brutale par des hommes cagoulés d'étudiants qui occupaient un amphithéâtre. (MAXPPP)

"Je me prends un premier coup de morceau de palette en bois juste derrière la tête", souffle Alexis, 23 ans, frêle étudiant à l'université Paul-Valéry de Montpellier (Hérault). Après ce premier coup qui le "sonne", il se retourne. "Je vois un homme en cagoule, je le regarde, je recule, et je prends un deuxième coup de palette. J'ai eu une énorme bosse." Cette nuit du jeudi 22 au vendredi 23 mars, un groupe d'une dizaine d'hommes cagoulés tabassent à coups de poings et de planches des étudiants mobilisés contre la réforme de l'accès à l'université, dans l'amphithéâtre A de la faculté de droit.

Trois personnes sont hospitalisées, neuf plaintes sont déposées et l'université est fermée administrativement jusqu'au 3 avril. Jeudi 29 mars, le doyen, Philippe Pétel, et un professeur de la fac de droit, Jean-Luc Coronel de Boissezon, ont été mis en examen. Une semaine après les faits, la tension reste forte dans le centre-ville. Beaucoup se demandent comment cette fac, jugée "très calme" et "sans histoires" par les professeurs et les élèves, a pu devenir le théâtre d'une véritable expédition punitive, qui a choqué au-delà de Montpellier. 

Le matin de ce jeudi 22 mars, entre 4 500 et 8 000 personnes défilent à Montpellier, selon la police et les syndicats, contre la politique du gouvernement. A la fin du défilé, un groupe de syndicalistes et d'étudiants se rendent à la faculté de droit, dans le centre-ville, pour une assemblée générale regroupant différents métiers. Des fonctionnaires et des retraités y sont ainsi conviés.

L'amphithéatre A est réservé pour le début d'après-midi. Une assemblée générale y a déjà eu lieu la veille, à l'initiative des étudiants en droit mobilisés contre la réforme de l'accès à l'université et en présence du doyen Philippe Pétel. Mais ce jeudi, une large partie des étudiants présents à l'AG proviennent de l'université Paul-Valéry, située à 2,5 km de là et qui rassemble les facs de lettres, langues, psychologie et sociologie. 

Une opposition historique entre les deux facs

Les relations entre les étudiants les plus engagés de ces deux universités sont historiquement médiocres. "La fac Paul-Valéry a toujours dégagé, pour les gens de la fac de droit, une image de foutoir et de gauche. Tandis que la fac de droit se considère comme sérieuse et de tradition", résume Frédéric Sudre, ancien professeur à l'université de Montpellier. "Il y a vingt ans, des gens ont occupé le bureau du doyen, rappelle Sophie Mazas, l'avocate de la Ligue des droits de l'Homme (LDH), qui s'est constituée partie civile dans ce dossier. Ils se sont fait sortir violemment, mais ceux qui ont fait ça n'étaient pas masqués et le sang n'avait pas coulé." Elle accuse l'extrême droite d'avoir infiltré les bancs de la fac de droit. 

La différence, c'est que maintenant, l'extrême droite peut s'exprimer facilement dans la fac et utiliser des méthodes de fascistes qui entrent de manière coordonnée, cagoulés, armés de bâtons, avec des clous, pour faire régner la violence, en frappant des étudiants.Sophie Mazas, avocate de la LDHà franceinfo

Cette ancienne étudiante de la faculté n'a pas de peine à désigner des coupables. Dans son viseur, certains membres du corps professoral qui entretiennent, selon elle, des liens étroits avec des mouvements d'extrême droiteDes accusations récurrentes qui ne passent pas du côté des personnels éducatifs et administratifs, ainsi que de certains étudiants.

"Je suis choqué par ces amalgames, par l'étiquette de fasciste, s'agace un élève de la faculté de droit, sous couvert d'anonymat, ajoutant qu'il s'est fait traiter de "sale bourge" et de "sale fasciste" par des occupants de la faculté, le jeudi où les violences ont éclaté. "Je n'ai jamais entendu parler de la montée de l'extrême droite à la faculté de droit", assure la professeure de droit Christine Hugon, qui concède toutefois que "l'extrême droite s'est banalisée dans le midi de la France". "Il y a des gens qui votent extrême droite et qui sont à des années-lumière de ces milices", insiste-t-elle.

"Il va se passer quelque chose, c'est évident"

Dans ce contexte, certains manifestants sentent que les choses vont mal tourner, dès le jeudi après-midi. "Il va se passer quelque chose, c'est évident", se dit ainsi Nawel, une syndicaliste de 41 ans, qui a l'habitude des actions militantes. Les protestataires venus de Paul-Valéry se retrouvent rapidement en infériorité numérique face aux étudiants en droit. Au micro, un pro-blocage rappelle qu'en cas d'intervention policière, il faut éviter de résister, lever une main et filmer au téléphone portable de l'autre. Les manifestants finissent par s'installer et commencent à débattre. En fin d'après-midi, ils décident de voter l'occupation de l'amphithéâtre A jusqu'au lendemain matin. Au grand dam du doyen Philippe Pétel, ainsi que des professeurs de la faculté et des étudiants opposés aux blocages, présents lors des débats.

"L'ambiance était bon enfant, mais il y avait des échanges parfois assez tendus entre étudiants en droit et manifestants", relate Nawel. Au cours de l'après-midi, trois échauffourées font craindre des débordements. Dans une vidéo filmée par un étudiant, que franceinfo a pu se procurer, on peut voir des chargés de TD venir à hauteur de l'estrade de l'amphithéatre, où les étudiants menaient leur assemblée générale. La scène se déroule à 16h02. Aucune violence physique n'a lieu, mais de vifs échanges résonnent dans la salle, selon plusieurs témoins sur place. Le micro est alors coupé par les anti-blocages.

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Vers 22h09, soit deux heures avant les agressions, un nouvel incident se produit. Selon des témoins sur place, tout part d'une légère altercation entre un étudiant et un professeur de droit de la santé, François Vialla. Interrogé par Médiapart (lien abonnés), ce dernier se dit victime "d'une campagne diffamatoire d'une violence inouïe"

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Une autre vidéo, diffusée par une page Facebook gérée par des manifestants et relayée par Midi Libre, montre enfin un accrochage survenu au cours de cette soirée et impliquant le doyen. Pour protester contre la décision de l'administration de fermer l'accès aux toilettes, des manifestants brandissent tampons et serviettes hygiéniques usagés à la vue de Philippe Pétel.

"J'ai cru que c'était des battes de base-ball"

C'est vers 0h10 que tout bascule : un groupe d'hommes masqués pénètre dans l'amphithéâtre pour en déloger les occupants, dont certains sont en train de dormir. L'attaque est très rapide. Les coups pleuvent sur les étudiants mobilisés contre la loi Vidal. "Ils étaient deux sur un étudiant", détaille Christine Hugon, professeure en droit privé, témoin des violences depuis une mezzanine qui surplombe le hall menant à l'amphithéâtre.

Ils avaient des planches de cagettes, j'ai cru que c'était des battes de base-ball. Ils ne frappaient pas sur la tête. S'ils avaient voulu frapper fort à deux, l'étudiant serait inerte. C'étaient des coups qui étaient retenus.Christine Hugon, professeureà franceinfo

Avant d'ajouter : "Quand j'en parle, j'en suis malade." De son côté, Alexis affirme avoir vu un homme à visage découvert, portant "un bombers et un bonnet rouge", mettre "un coup de Taser dans le cou d'une fille"

"Je n'ai pas encouragé ces violences", se défend le doyen

Plusieurs étudiants rencontrés par franceinfo accusent le doyen Philippe Pétel d'avoir permis l'entrée du groupe dans l'amphithéâtre. Des accusations qu'il a niées en bloc, dimanche 25 mars. "L'amphithéâtre était occupé par des étudiants extérieurs à la fac de droit, la situation était très tendue entre ces grévistes et les étudiants en droit qui ne souhaitaient pas que la fac soit occupée pour continuer de travailler", explique à France Bleu le doyen, qui "dénonce ces violences".

La situation nous a échappé du fait des occupants. En aucun cas je n'ai encouragé ces violences.Philippe Pétel, doyen de la faculté de droit de Montpellierà France Bleu Hérault

Moins d'une semaine après les faits, Philippe Pétel a été mis en examen pour "complicité d'intrusion", dans le cadre d'une enquête pour "violence en réunion avec arme". Pas de quoi désarçonner certains professeurs de la fac, qui défendent un "grand professionnel", "modéré", "cherchant toujours le compromis".

On "peut être un bon chercheur sans être un bon doyen", glisse toutefois un ancien membre de la direction. "Quand j'étais en responsabilité, abonde Marie-Elisabeth André, la doyenne qui a précédé à Philippe Pétel jusqu'en juin 2017, il était impensable qu'un agent d'administration fasse entrer quelqu'un sans que le doyen ait donné son accord." Philippe Pétel était-il au courant de l'arrivée de ce groupe ? "Il y avait la panique, la fatigue, tempère-t-elle. Je n'ai aucune certitude, mais je pense qu'il a accepté d'adhérer à la solution qui se présentait."

"La situation devenait très dangereuse"

Le doyen de la faculté de Montpellier n'est pas le seul à être pris dans la tempête. Dès le vendredi matin, alors que la nouvelle des agressions fait le tour de la ville, les étudiants mobilisés contre les réformes du gouvernement accusent des professeurs d'avoir participé aux violences. Très vite, le nom du professeur d'histoire du droit, Jean-Luc Coronel de Boissezon, est cité. Ce dernier est particulièrement visé par les militants pro-blocages, qui lui reprochent sa proximité avec l'ultra-droite. Comme le rappelle Libération, au moment du débat sur le mariage pour tous, il avait pris position contre le projet de loi, signant une tribune aux côtés d'autres professeurs de la faculté.

Jean-Luc Coronel de Boissezon est également accusé d'être proche de la Ligue du Midi, une organisation d'ultra-droite régionaliste et identitaire. Une photo, que franceinfo s'est procurée, le montre d'ailleurs au milieu d'un rassemblement de la Ligue du Midi, en février 2016, lors duquel son fondateur, Richard Roudier, s'exprime au micro. Vêtu d'un costume, Jean-Luc Coronel de Boissezon est le seul à se tenir dos à l'estrade, en bas à droite de la photo. Le co-directeur du Master 2 d’histoire de droit n'a pas souhaité s'expliquer sur sa présence à cette manifestation, quand Libération lui a posé la question.

Un rassemblement de la Ligue du Midi se tient devant la préfecture de Montpellier, en février 2016. Richard Roudier, leader du mouvement, est à la tribune tandis que Jean-Luc Coronel de Boissezon, professeur d\'histoire du droit, est le seul à faire dos à l’estrade.
Un rassemblement de la Ligue du Midi se tient devant la préfecture de Montpellier, en février 2016. Richard Roudier, leader du mouvement, est à la tribune tandis que Jean-Luc Coronel de Boissezon, professeur d'histoire du droit, est le seul à faire dos à l’estrade. (Cédric Nithard)

Depuis les événements du 22 mars, le professeur a été mis en examen pour "complicité d'intrusion" et "violences en récidive", en raison d'une condamnation datant de 2013. Interrogé par Libération, il plaide la légitime défense. Tout en confirmant sa présence dans l'amphithéatre au moment des faits. "Je me suis précipité pour évacuer les occupants présents, car la situation devenait à l'évidence très dangereuse, écrit-il. Les personnels de sécurité ont agi de même." 

La plupart des occupants sont partis très vite dans la panique effectivement produite ; quelques-uns cependant refusèrent de quitter ces lieux. Certains m'ont porté des coups dont a témoigné un médecin légiste ; il m'a parfois fallu me défendre.Jean-Luc Coronel de Boissezonà "Libération"

"Aucun indice mettant en cause d'autres personnes"

Jeudi, le procureur de la République de Montpellier, Christophe Barret, a affirmé qu'à l'exception de Philippe Pétel et Jean-Luc Coronel, il n'y a "aucun indice mettant en cause d'autres personnes ou étudiants de l'université". Depuis jeudi dernier, certains étudiants n'hésitent pourtant pas à accuser nommément, sur les réseaux sociaux, d'autres professeurs d'avoir participé à cette expédition punitive contre les élèves de l'université Paul-Valéry. 

"Notre but, c'est que d'ici une semaine tous ceux qui ont participé à ces agressions soient sanctionnés", espère de son côté Sophie Mazas, de la LDH. Dans ce climat délétère, la faculté de droit de l'université de Montpellier ne rouvrira pas avant le 3 avril, ce que l'intersyndicale juge prématuré tant que tous les hommes cagoulés n'ont pas été identifiés. La poursuite du blocage illimité des facs a même été votée et une manfiestation est prévue à Montpellier, vendredi en fin d'après-midi. La pression semble encore loin de retomber.