Attentats : faut-il révéler l'identité des terroristes dans les médias ?

Des citoyens et des universitaires sont opposés à la diffusion des noms et des photos des auteurs des attaques. Certains médias ont décidé de suivre cette tendance alors que d'autres ne souhaitent pas changer leur façon de traiter l'information.

Des journalistes, citoyens et intellectuels militent pour l\'anonymisation des auteurs d\'attaques terroristes, après l\'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), le 26 juillet 2016.
Des journalistes, citoyens et intellectuels militent pour l'anonymisation des auteurs d'attaques terroristes, après l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), le 26 juillet 2016. (LAUREN BATES / MOMENT RF)

"Pour l'anonymat des terroristes dans les médias." Cette pétition, lancée à la suite de l'attentat de Nice, recueille plus de 72 500 soutiens, mercredi 27 juillet à la mi-journée. Elle illustre un débat de plus en plus présent, qui a resurgi avec l'attentat perpétré, mardi, dans l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime).

La secrétaire d'Etat à l'Aide aux victimes, Juliette Méadel, a annoncé qu'elle ferait des propositions en septembre pour "faire en sorte que l'ensemble des médias se mettent d'accord autour d'une éthique, afin de prendre des précautions à la fois dans le signalement des victimes, mais aussi dans la manière dont on traite les auteurs". En attendant, voici les raisons pour lesquelles certains réclament l'anonymat des terroristes. Et pourquoi d'autres pensent, au contraire, qu'il faut continuer à donner leur identité.

Non, pour "ne pas glorifier les terroristes"

"Certains terroristes sont dans une course à la célébrité, avec pour objectif de mourir en héros", argumente le député PS Sébastien Pietrasanta, rapporteur de la commission d'enquête sur les attentats du 13 novembre 2015, interrogé mercredi dans Le Parisien.

C'est tout l'objet de la pétition mise en ligne sur le site Change.org"Je lance aujourd'hui un appel aux médias nationaux : cessez de diffuser l'identité des terroristes ! Cela n'apporte rien, mis à part une notoriété d'outre-tombe pour l'auteur ou les auteurs de massacres", écrit son auteur, un jeune lycéen français de 18 ans selon Le HuffPost Maghreb.

Une pétition qui n'est visiblement pas sans conséquence : après réflexionla radio Europe 1 et le quotidien La Croix ont choisi de changer certaines de leurs pratiques, et de ne plus citer les noms des terroristes à l'antenne. "On ne publiera que le prénom et l'initiale du nom et pas de photo", argue le rédacteur en chef de La Croix.

De leurs côtés, BFMTV et Le Monde ont décidé de ne plus diffuser leurs photos, pour éviter, là aussi, de magnifier les terroristes. "Après l'attentat de Nice, nous ne publierons plus de photographies des auteurs de tueries, pour éviter d'éventuels effets de glorification posthume. D'autres débats sur nos pratiques sont en cours", justifie Jérôme Fenoglio, directeur du Monde, dans un éditorial publié mercredi.

"Ces réflexions, ces débats, ces adaptations aux pratiques d'un ennemi qui retourne contre nous tous les usages, tous les outils de notre modernité, sont indispensables si nous voulons briser la stratégie de la haine, si nous voulons vaincre sans nous renier", insiste-t-il.

Non, pour "éviter un phénomène de mimétisme"

La glorification pose d'autant plus un problème qu'elle pousse au mimétisme. "Eux, ils vont avoir une gloire aux yeux de leurs commanditaires, de leurs amis. (...) Ça incite d'autres à y recourir", estime sur France Culture Fethi Benslama. Le psychanalyste et professeur de psychopathologie tunisien en veut pour preuve que certains auteurs d'attentats "laissent leur carte d'identité, [car] ils veulent très vite être connus".

"Plus on glorifie le suicidé, plus on en parle (en bien ou en mal), et plus on crée des vocations chez des jeunes et des moins jeunes qui parviennent à s'imaginer défier la mort en se représentant leurs propres obsèques ou ce que l'on dira d'eux une fois morts, analyse aussi Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, dans TéléramaRendre impossible l'identification des assassins est une façon de faire que personne ne puisse s'identifier à eux. Que celui qui souhaite mourir avec la gloire sache qu'il mourra dans l'anonymat le plus total."

Des arguments que des politiques, comme Geoffroy Didier (Les Républicains), reprennent. Ce candidat à la primaire de la droite estime, dans Le Parisien, qu'"anonymiser les terroristes les empêcherait d'accéder à une gloire postmortem susceptible de susciter des vocations" et souhaite que "l'autorité judiciaire et l'ensemble des médias s'engagent à ne plus dévoiler l'identité des terroristes tués lors d'éventuels nouveaux attentats".

Fethi Benslama suggère de ne donner que les initiales des auteurs des attaques et de "ne pas publier leurs photos (...) où ils apparaissent avec leurs images angéliques qui appellent l'identification".

Oui,"l'héroïsation se fait dans la jihadosphère", pas dans les médias

Si certains appellent donc à l'anonymisation des terroristes, tous ne sont pas de cet avis. Cédric Rouquette, directeur des études au Centre de formation des journalistes (CFJ), estime que cela ne changera pas grand chose. "Le groupe Etat islamique a ses propres médias et manipule les réseaux sociaux. Il n'a pas besoin des médias traditionnels pour mener à bien sa propagande", explique-t-il au Parisien"L'effet pervers de cette anonymisation des terroristes, c'est qu'au final, il ne restera que leurs 'noms de guerre' donnés par la jihadosphère", abonde sur Twitter Romain Caillet, consultant sur les questions islamistes.

Un point de vue partagé par David Thomson, journaliste à RFI et auteur du livre Français jihadistes. Selon lui, "le processus d'héroïsation se fait lui aussi au sein de la jihadosphère" et "compte de nombreux héros que le public ne connaît pas". 

Oui, pour ne pas "développer les théories du complot"

"Le fait de diffuser nom et portrait des terroristes n'a aucune incidence sur le rythme des attentats", estime encore David Thomson dans une tribune diffusée dans Libération, le 22 juillet. C'est même contre-productif, d'après lui : "Ne pas publier ces données développerait les théories du complot déjà nombreuses alors que les informations circulent." 

Un avis entièrement partagé par le journaliste Wassim Nasr, spécialiste du jihadisme, et interrogé par Le Monde : "Les théories du complot vont déjà bon train. Si on cache les photos ou les identités des auteurs d’attentat, c’est leur ouvrir encore plus la porte", estime-t-il.