Assassinat de Samuel Paty : comment un collégien s'est retrouvé médiatisé sans l'autorisation de ses représentants légaux

L'adolescent de 12 ans, dont le témoignage a fait le tour du web avant qu'il ne soit invité dans des studios de radio ou sur des plateaux de télévision, est placé auprès de l'aide sociale à l'enfance.

Article rédigé par
Adrian Jaouen - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Le plateau de l'émission de France 5 "C Politique", le 18 octobre 2020. (FRANCE 5)

Son témoignage, empli de clairvoyance et étonnant de maturité, avait ému internet au point d'être vu près de trois millions de fois sur les réseaux sociaux, au lendemain de la décapitation de Samuel Paty. Ce jeune élève scolarisé en sixième au collège du Bois d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) est rapidement devenu un phénomène médiatique, invité sur des plateaux télé et radio, et mis à l'honneur dans le prestigieux portrait de la "der" de Libération. Mais problème : à aucun moment les représentants légaux du garçon de 12 ans, placé auprès de l'aide sociale à l'enfance, n'ont donné l'autorisation aux médias de diffuser son image. Explications.

Samedi 17 octobre, au lendemain du drame, l'adolescent participe au rassemblement en hommage au professeur assassiné organisé devant l'établissement scolaire. De nombreux médias sont présents, plusieurs d'entre eux l'interrogent. "J'ai pleuré, parce que c'est très grave. C'est très grave qu'on puisse se faire assassiner alors qu'on dévoile une caricature", dit-il posément devant la caméra du journaliste indépendant Clément Lanot, qui poste la vidéo sur son compte Twitter.

Une autorisation "filmée et enregistrée"

Après le choc et l'effroi, les mots du jeune garçon sonnent particulièrement juste. "Il faut continuer à apprendre, sinon les terroristes vont gagner (...) il faut pas lâcher, on a le droit de parler, on a le droit", déclare-t-il d'un ton ému mais assuré. La vidéo fait alors le tour du web, et plusieurs sites d'information la relaient. BFMTV achète même les images et les diffuse à l'antenne. "La personne qui accompagnait l'enfant nous a bien donné une autorisation (filmée et enregistrée) pour réaliser l'interview", indique Clément Lanot à franceinfo, sans préciser l'identité de l'accompagnateur.

Dimanche, la médiatisation du jeune homme se poursuit. Il est cette fois invité sur le plateau de "C Politique", sur France 5, aux côtés de l'essayiste Caroline Fourest, du sociologue Bernard Rougier, et de Sophie Mazet, enseignante en Seine-Saint-Denis. Lundi, enfin, il est interviewé dans la très écoutée matinale de France Inter, "accompagné de sa tutrice", précise Léa Salamé. Le même jour, Libération publie un portrait du garçon, rencontré la veille en marge du rassemblement organisé place de la République, à Paris.

Sur les réseaux sociaux, certains internautes se demandent si la surexposition d'un jeune garçon de 12 ans, sur un sujet aussi sensible, est bien raisonnable. Mais surtout, des doutes commencent à émerger sur le cadre légal de ce marathon médiatique. "Je me dois d'alerter sur la situation" de l'enfant "avec qui je suis en contact et qui m'a appelé ce matin. Vous n'avez pas tous les éléments sur la situation. Merci d'arrêter la machine médiatique immédiatement, soyons responsables", écrit dans un tweet (depuis supprimé) Lyes Louffok, ancien enfant placé et auteur du livre Dans l'enfer des foyers (J'ai lu, 2016).

Un ado sous la responsabilité des services sociaux

Le collégien dont les médias s'arrachent la parole est un enfant placé sous la responsabilité des services de l'aide sociale à l'enfance depuis l'âge de 5 ans. Il est hébergé depuis 2018 à la Maison d'enfants à caractère social (Mecs) de Conflans-Sainte-Honorine, gérée par l'association Latitutes 78, elle-même financée par le département des Yvelines pour effectuer sa mission de prise en charge. L'enfant, qui a été maltraité lors de son enfance, fait l'objet d'un suivi psychiatrique.

Les médias qui ont donné la parole à l'enfant ont obtenu le feu vert de deux personnes de son entourage : une responsable de service de Latitudes 78 et le pédopsychiatre de l'enfant. Bien que très proches de l'adolescent, ni l'une ni l'autre n'avaient juridiquement le droit d'endosser cette responsabilité, les seules personnes dépositaires de l'autorité parentale étant sa mère (actuellement incarcérée) et le département des Yvelines.

Selon les informations recueillies par France Télévisions, le pédopsychiatre de Latitudes 78, qui suit l'enfant depuis son arrivée dans la structure, avait fait une demande d'autorisation aux services du département dans le week-end. Ayant essuyé un refus, il a décidé de passer outre, ce que confirme le conseil départemental des Yvelines dans un communiqué publié mardi : "Non seulement ces deux personnes n'ont jamais été habilitées à délivrer une telle autorisation [d'interview] mais l'association qui les emploie leur avait par ailleurs préalablement signifié cette absence d'autorisation."

Un médecin qui a "outrepassé son cadre de travail"

"On a visiblement un médecin qui a outrepassé de toutes les manières possibles son cadre de travail et la légalité. Nos services juridiques sont saisis, nous sommes en train d'établir des responsabilités, et évidemment nous nous réservons le droit d'engager des procédures au pénal", indique à France Télévisions Sandra Lavantureux, directrice de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) des Yvelines.

Interrogé, le pédopsychiatre assume avoir poussé l'enfant à parler dans les médias malgré l'absence d'autorisation. "Je n'avais pas cette autorisation et je ne dois pas l'avoir. Nous avons une mission d'accompagnement, ce qui est évidemment vague. Mais ce qu'on doit faire, c'est de l'éducation, saisir toutes les opportunités pour faire grandir ces enfants", déclare-t-il, assurant, en tant que pédopsychiatre, que la médiatisation de cet enfant "était une bonne opportunité". "J'ai soutenu ce jeune pour qu'il puisse s'exprimer et être reconnu pour sa belle parole. Ça a fortement déplu à l'administration de l'ASE", poursuit le médecin.

Du côté des médias ayant donné la parole au jeune garçon, on plaide la bonne foi. "Je pensais de bonne foi que c'était bon, sinon je n'aurais pas diffusé. Dès que j'ai su que cette personne n'était pas habilitée à donner une telle autorisation, j'ai supprimé les images", indique Clément Lanot. L'équipe de "C Politique" pensait également avoir fait les choses dans les règles. "On avait l'accord de la dame qui s'est présentée comme sa tutrice et qui semblait avoir un lien très fort avec le garçon, et celui du pédopsychiatre qui se disait favorable à ce qu'il témoigne", raconte le rédacteur en chef de l'émission de France 5, Benjamin Oulahcene.

"A partir du moment où ces deux personnes [employées de Latitudes 78] nous avaient donné leur accord, il n'y avait pas besoin d'aller plus loin", abonde la directrice de l'information de France Inter, Catherine Nayl. Elle précise avoir demandé que l'enfant ne soit pas filmé (alors que les invités de la matinale le sont systématiquement), afin de protéger son image.

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