Profil type du jihadiste français : il faut "sortir d'une forme de déni" pour "mener des actions de prévention plus ciblées", selon l'Ifri

Selon Marc Hecker, chercheur à l’Institut français des relations internationales et auteur d'une étude sur le profil de 137 jihadistes jugés par les tribunaux français, il existe en France "un tabou" par "peur de créer des amalgames et de faire monter les tensions politiques".

Le supermarché Super U de Trèbes (Aude), le 24 mars 2018, au lendemain de l\'attaque qui a coûté la vie à quatre personnes.
Le supermarché Super U de Trèbes (Aude), le 24 mars 2018, au lendemain de l'attaque qui a coûté la vie à quatre personnes. (ERIC CABANIS / AFP)

Marc Hecker, chercheur à l’Ifri, l'Institut français des relations internationales, et auteur d'une étude sur le profil de 137 jihadistes jugés par les tribunaux français, dévoilée mercredi 28 mars sur franceinfo, appelle à sortir du "déni" et du "discours général" qui vise à dire qu'"il n'y a pas de profil type". Selon lui, il existe en France "un tabou" par "peur de créer des amalgames et de faire monter les tensions politiques". Des tabous qu'il faudrait "dépasser", selon le chercheur, pour "mener des actions de prévention plus ciblées". Des tabous qu'il faudrait "dépasser", selon le chercheur, pour "mener des actions de prévention plus ciblées".

Franceinfo. Existe-t-il un profil type du jihadiste français ?

Marc Hecker. Je ne suis pas sûr qu'on puisse parler de profil type, mais il y a toutefois des marqueurs récurrents qui reviennent beaucoup dans certains jugements (...). Il y a des tendances lourdes, comme un lien fort avec la petite délinquance et la criminalité. Dans mon échantillon, 40% de personnes ont déjà été condamnées et 12% n'avait pas été condamnées mais étaient connues des services de police. Il y a par ailleurs un lien fort avec la pauvreté relative avec des quartiers prioritaires et également une éducation extrêmement faible : 47% sont sans diplôme, même pas le brevet des collèges. Le corolaire est un très faible emploi : 36% de mon échantillon sont au chômage, 22% ont des petits boulots.

Les responsables politiques ont-ils peur de cibler une population en particulier ?

Les causes sociales et démographiques n'expliquent pas et ne justifient pas le terrorisme. Bien évidemment, les personnes qui présentent ce profil ne veulent pas tous passer à l'acte. C'est une petite minorité. La cible reste compliquée. Si on essaye de sortir du discours général sur 'il n'y a pas de profil type', peut être peut-on mener des actions de ciblage bien plus précises (...) On aime bien mettre en avant des cas spectaculaires de jeunes dont les parents sont des CSP+ qui viennent de beaux quartiers, mais le fait est que ces cas-là restent des exceptions. Si on accepte de sortir d'une forme de déni, on pourra mener des actions de prévention plus ciblées avec un risque politique, c'est celui de la stigmatisation (...) Il y a quand même toujours une forme de tabou sur une forme de ciblage de certains lieux, certaines personnes, certaines catégories de la population par peur de créer des amalgames et de faire monter les tensions politiques. Pour avancer, il faut quand même dépasser ces tabous...  

Votre étude montre aussi que le loup solitaire n'existe pas…

Cette catégorie de loup solitaire n'est pas pertinente dans mon échantillon. Je n'en ai pas du tout, c'est à dire qu'il y a des personnes qui peuvent passer à l'acte seule, mais on se rend compte après coup, qu'il y avait un réseau derrière eux, des proches qui étaient au courant et qu'ils baignaient dans une mouvance, dans une idéologie bien installée. Il y a une étude anglo-saxonne qui est sortie avant la mienne, qui a été faite par une équipe de chercheurs sur trois ans. Leur étude porte sur une période de plusieurs décennies. Ils ont trouvé quelques rares cas de solitaires comme Breivik [terroriste auteur d'une tuerie en 2011 en Norvège]. Ces cas sont tellement rares et statistiquement tellement exceptionnels que la catégorie de loup solitaire scientifiquement ne fait pas sens.