Document franceinfo Le 13-Novembre du magistrat qui a suivi le dossier des attentats jusqu'au procès : "Tout le monde a eu conscience de l'enjeu"

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La salle qui accueille le procès des attentats du 13-Novembre devant la Cour d'assises spéciale, au Palais de Justice, à Paris.  (THOMAS SAMSON / AFP)

À l'approche du procès des attentats du 13 novembre 2015, franceinfo révèle une série de documents inédits. Ils sont victimes, témoins, policiers, secouristes... ils racontent leur 13-Novembre. Nicolas Le Bris était le magistrat de permanence à la section antiterroriste du parquet de Paris.   

C'est un témoignage rare et inédit : Nicolas Le Bris, vice-procureur au Parquet national antiterroriste (Pnat), livre pour la première fois son récit des attentats du 13-Novembre. Ce magistrat était ce soir-là de permanence à la section antiterroriste du parquet de Paris. Six ans plus tard, il est l'un des trois avocats généraux du procès des attentats, qui s'ouvre le 8 septembre devant la cour d'assises spéciale de Paris. Il y représente le ministère public. Il a donc suivi ce dossier du premier PV jusqu'à cette audience historique. 

A l'époque, Nicolas Le Bris et ses collègues avaient beaucoup de travail : l'Etat islamique venait de connaître une montée en puissance fulgurante. En Occident, et notamment en France, de nombreux jeunes étaient tentés de rejoindre ce "califat". D'autres opéraient leur retours de Syrie et d'Irak.

Ce vendredi 13, Nicolas Le Bris est sur le point de rentrer chez lui au terme d'une grosse journée de travail quand il reçoit le coup de fil d'alerte qui fera tout basculer.


Avertissement : les témoignages qui suivent relatent des événements particulièrement dramatiques et violents, susceptibles de choquer.

Nicolas Le Bris : Le 13 novembre 2015 au soir, vers 21h30, je suis en train de rentrer à mon domicile. J'étais de permanence de la section C-1 du parquet de Paris, la section antiterroriste. Juste avant de rentrer, je reçois un appel du parquet de Bobigny. À l'époque, la collègue était de permanence au Stade de France et elle m'appelle pour me signaler, me dit-elle, une situation confuse, avec une ou deux explosions. Et peut-être un ou deux corps en morceaux. Je prends des notes sur mon calepin. J'ai la main qui tremble et je n'arrive plus à me relire. Pour nous, ol s'agit maintenant d'essayer de récupérer des infiormations complémentaires pour savoir si on est sur quelque chose d'accidentel ou de criminel. Et malheureusement, les appels vont s'enchaîner avec les collègues de la permanence de Paris qui font état de coups de feu sur les terrasses de Paris. Très rapidement, on comprend qu'on est aussi au Stade de France dans quelque chose de terroriste.   

On avait beaucoup de dossiers de départs ou de retours de Syrie. Par le biais des interrogatoires des uns et des autres, on savait ce qui se passait sur place. On savait aussi ce qu'ils projetaient de commettre. Du moins, on s'en doutait dans les grandes lignes, et ça n'a été malheureusement qu'une demi-surprise. 

"Là, c'est le terrorisme irako-syrien qui arrive avenue Jules-Rimet, devant le Stade de France, avec cette ambiance surréaliste d'un stade qui continue à jouer. Avec l'ambiance d'un stade qu'on entend, et dans la rue qui longe ce stade, les corps des kamikazes."

Nicolas Le Bris

à franceinfo

Concrètement, quand j'arrive au Stade de France, j'arrive au niveau de la porte D où a eu lieu le premier attentat. L'idée, c'est de faire remonter les différentes informations et qu'on puisse reconstituer tout doucement le puzzle. En l'occurrence sur le corps d'un des kamikazes, il y avait un morceau de passeport syrien qui a été découvert. On voulait s'assurer qu'on ne trouve pas encore d'autre document sur les corps. Il y avait aussi des véhicules qui, dans un premier temps, nous semblaient un peu suspects sur place. Il fallait s'assurer qu'il ne s'agisse pas éventuellement des véhicules utilisés par les auteurs.

Je reste au Stade de France jusqu'à 1h30 ou 2h00 du matin. Ensuite, je pars sur le bar la Bonne Bière. Le trajet en voiture, c'est une toute petite parenthèse. Mais on sort de la bulle du Stade de France et on prend conscience que, malheureusement, c'est encore pire à Paris. On entend, par le biais des radios, des policiers, que le bilan va être terrible. Mais c'est impératif de laisser les émotions pour après, parce que là, dans l'immédiat, il y a beaucoup d'informations à recueillir, à récolter.

Il y avait beaucoup de policiers du Raid. Et puis voilà : la vie qui s'est arrêtée. Complètement suspendue. Il n'y a plus que des policiers, des gyrophares dans le quartier. C'est une atmosphère de ville... oui, de ville en guerre. À ce moment-là, on n'est pas encore certains du scénario final. On peut penser qu'ils sont tous passés à l'acte, mais il n'empêche qu'il y a l'objectif déjà de pouvoir identifier rapidement les victimes. Et de pouvoir reconstituer le plus précisément possible le scénario.

Tout le monde était mobilisé, tout le monde a eu conscience de l'enjeu. Quand je suis rentré au parquet, il devait être 3h00, 3h30. Il y avait une quinzaine ou une vingtaine de personnes qui étaient encore là pour préparer les futurs ateliers de travail. Il y avait aussi les autres collègues du parquet de Paris, qui n'étaient pas membres de la section antiterroriste, mais qui sont venus pour beaucoup spontanément en renfort. Ainsi que beaucoup de greffiers qui ont fait aussi énormément de travail cette nuit-là.

"Tout le monde était mobilisé. C'était une obligation pour nous d'être à la hauteur de ce terrible événement. Tout le monde avait été à la hauteur, les services de secours, la police, etc. Derrière, nous, on doit faire en sorte de gérer la procédure à la perfection."

Nicolas Le Bris

à franceinfo

Lorsqu'on va apprendre qu'Abdelhamid Abaaoud est en France, là, ça va être de nouveau un deuxième temps malheureusement très fort. On se dit qu'il va sûrement y avoir de nouveau une attaque ou un attentat s'il n'est pas neutralisé. Il n'y a plus que ça qui compte. Pendant cette période, on s'était organisés pour pouvoir se relayer jour et nuit au parquet de Paris. Concrètement, on a vécu un peu là bas. Et les enquêteurs ont fait un travail exceptionnel. On se souvient tous de les voir le jour du déferrement faire la chaîne humaine avec les paquets de procédures... C'était vraiment très, très impressionnant de voir le nombre d'actes de procédure qu'ils avaient fait en une dizaine de jours. Ils ont travaillé jour et nuit.

C'est un peu la règle chez nous que le collègue qui suit un dossier soit le collègue qui était de permanence lorsque les faits se sont passés. On m'a proposé de suivre le dossier au stade de l'information judiciaire, ce que j'ai bien évidemment accepté de faire. Quand j'ai candidaté pour la section antiterroriste, à l'époque déjà, je savais que c'était une section où on était susceptible de suivre des dossiers très lourds et très volumineux. Par ailleurs, je n'étais pas seul pour le suivi. Ça aide aussi, bien évidemment, à tenir sur la durée.

Depuis maintenant plusieurs mois, presque un an, je ne travaille plus que sur ce dossier-là parce que c'est compliqué d'en sortir aussi pour aller s'investir dans d'autres procédures. Je ne veux pas perdre la main, pour dire les choses clairement.

"L'investissement est lourd émotionnellement, notamment parce que les attentes des victimes, je les ressens parfaitement. Je sais que ce procès est attendu avec beaucoup d'impatience."

Nicolas Le Bris

à franceinfo

Le sens du devoir, c'est quelque chose qui a un sens. C'est indispensable d'amener ce dossier au bout, faire en sorte qu'on puisse comprendre au mieux ce qui s'est passé et dans quelles circonstances ces attentats ont été préparés. Oui, je suis assez fier qu'on m'ait fait confiance pour suivre ce dossier.

J'aborde le procès avec beaucoup d'humilité. C'est une audience qui va durer six ou sept mois, ça va être très, très long. C'est un exercice hors norme et qui n'a jamais eu lieu dans l'histoire judiciaire. Donc, forcément, on y va humblement. Il peut se passer plein de choses lors d'une audience. Ce que l'on peut faire aujourd'hui, c'est se préparer au mieux, c'est ce qu'on fait avec mes deux collègues. Et il y aura sûrement des choses qu'on n'avait pas forcément prévues, qu'on n'avait pas forcément abordées ou perçues. L'audience va être une deuxième aventure.

"Il ne faut pas fanfaronner. Ce n'est pas parce que j'ai suivi le dossier depuis le début que je suis infaillible, loin de là. Il faut être trois pour pouvoir se partager certains pans du dossier, pour pouvoir échanger sur nos impressions d'audience, sur nos perceptions des uns et des autres."

Nicolas Le Bris

à franceinfo

Il faut pouvoir se remplacer, aussi. C'est tout bête, mais s'il y a quelqu'un qui, un jour, a une défaillance – ça peut arriver sur sept, huit mois –, le procès ne peut pas s'arrêter. Les moyens qui sont mis en œuvre pour cette audience sont très lourds pour que le procès se passe bien. Encore une fois, ça va être très long et l’on ne maîtrise pas tout, loin de là. C'est aussi un peu un saut dans l'inconnu, pour nous et pour tout le monde.


Leur 13-Novembre

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