RECIT. "Elle était ensanglantée, hurlait" : devant les anciens locaux de "Charlie Hebdo", le cauchemar ressurgit

Cinq ans après la tuerie qui a décimé la rédaction "Charlie Hebdo", une attaque a fait deux blessés, parmi les salariés de la société de production Premières lignes, au pied des anciens locaux du journal.

Après l\'attaque survenue devant les anciens locaux de \"Charlie Hebdo\", à Paris, le 25 septembre 2020.
Après l'attaque survenue devant les anciens locaux de "Charlie Hebdo", à Paris, le 25 septembre 2020. (MAXPPP)

"Pendant un moment, je m'étais dit que la barbarie n'allait plus toucher le 11e. Mais avec le procès Charlie Hebdo, la republication des caricatures, on se demandait quand ça allait se reproduire." Comme d'autres habitants marqués par les attentats de 2015, Greg a vécu comme une désagréable répétition de l'histoire. Cinq ans après le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, qui avait fait 12 morts, l'attaque survenue vendredi 25 septembre devant le même immeuble a ravivé le traumatisme.

La première alerte officielle apparaît sur Twitter, à 12h11, dans un message de la préfecture de police : "Intervention de police en cours secteur Richard Lenoir à #Paris11. Évitez le secteur." Suivi d'un autre, quelques minutes plus tard, d'Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la maire de Paris : "Un individu potentiellement dangereux est actuellement recherché par la police, soyez prudent et éviter le secteur Richard Lenoir."

Le lieu exact des faits n'est pas encore précisé, mais ces maigres informations évoquent déjà le souvenir de Charlie Hebdo, d'autant que cette nouvelle attaque intervient en plein procès des attentats de janvier 2015 contre l'hebdomadaire satirique.

Castex écourte une visite en Seine-Saint-Denis

Le Premier ministre, qui se trouvait à Pantin avec le ministre de l'Intérieur pour détailler un plan d'aide pour la Seine-Saint-Denis, rentre à Paris. Tout juste prend-il le temps d'apparaître derrière le pupitre prévu pour son discours. "Une attaque par arme blanche a été perpétrée devant l'ancien siège de Charlie Hebdo", confirme-t-il.

Sur place, des riverains ont assisté à la scène, ou en tout cas aux instants qui ont immédiatement suivi. "J'ai vu des gens qui couraient avec des bâtons, des barres à mine", raconte à franceinfo David, qui se trouvait boulevard Richard-Lenoir. "Un gars vient d'agresser quelqu'un avec une machette, on le cherche ! Il est parti par là-bas !" lui lance l'un d'eux. Devant la bouche du métro Richard-Lenoir, Mohamed tombe sur la machette. "Il y avait du sang dessus."

Non loin de là, une dame crie : "Il y a un blessé !" La police s'approche et David suit les forces de l'ordre jusqu'à un petit espace vert coincé entre des immeubles. Ils trouvent un homme allongé sur la pelouse. Son visage, son torse et son jean sont couverts de sang.

Deux salariés de Premières Lignes blessés

L'homme qui gît sur le sol est un salarié de la société de production Premières Lignes, installée dans l'immeuble où s'était produite la tuerie il y a cinq ans. Quelques minutes plus tôt, il fumait une cigarette sur le trottoir avec une collègue, juste devant la fresque peinte sur l'immeuble en hommage aux victimes du journal. C'est à ce moment-là, à 11h34 précisément, qu'ils ont été attaqués par un homme seul, "armé d'un très gros couteau", selon Luc Hermann, l'un des dirigeants de Premières Lignes.

Depuis sa fenêtre, Claude, un riverain, a été alerté par les cris de la jeune femme. "Elle était complètement ensanglantée, le cuir chevelu fendu. Elle hurlait, elle tombait", raconte-t-il. Elle est prise en charge avant l'arrivée des secours par les employés d'une entreprise voisine.

Sur le plateau du JT de France 2, Elise Lucet, dont l'émission "Cash Investigation" est produite par Premières Lignes, ne cache pas son émotion. "Deux de nos collaborateurs sont grièvement touchés", confirme-t-elle. "Tout cela s'est passé dans le silence, il n'y a eu aucune revendication à ce moment-là", poursuit la journaliste.

Très vite, les forces de l'ordre, lourdement armées, arrivent sur les lieux et sécurisent le quartier, où un colis suspect est signalé. Par précaution, 125 établissements scolaires des 3e, 4e et 11e arrondissements sont bouclés, des milliers d'élèves mis à l'abri. "On a reçu un premier mail du directeur pour nous informer que l'école était confinée et qu'il n'y avait donc pas d'entrée, ni de sortie", témoigne un père de famille, dont les deux filles sont scolarisées dans une école du 11e arrondissement. L'alerte sera finalement levée vers 15 heures.

La traque dure à peine une heure

Pendant ce temps, la traque du suspect avance à grands pas. Les policiers n'ont aucun mal à retrouver la trace de cet homme au visage maculé de sang, signalé comme portant un sweat jaune fluo du club de foot de Manchester City et chaussé de baskets rouges. Il est arrêté une heure après l'attaque, à moins d'un kilomètre, sur les marches de l'opéra Bastille.

L'enquête, d'abord supervisée par le parquet de Paris, est rapidement reprise en main par le Parquet national antiterroriste. Les autorités ne tardent pas à communiquer. "L'auteur principal a été arrêté et est actuellement en garde à vue", annonce sur place le procureur national antiterroriste Jean-François Ricard. Le Premier ministre, Jean Castex, et le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, sont également présents. Le chef du gouvernement rappelle son "attachement indéfectible à la liberté de la presse" et donne des nouvelles des victimes : "Leurs jours ne sont pas en danger, Dieu merci."

Alors qu'on ne connaît encore rien des motivations de l'assaillant, le procureur détaille les trois raisons qui ont conduit la justice antiterroriste à se saisir : le lieu de l'attaque, devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, la concomitance avec le procès des attentats, mais aussi "la volonté manifeste de l'auteur d'attenter à la vie de deux personnes dont il ignorait tout et qui se trouvaient simplement à ce moment-là en pause cigarette".

Au palais de justice, le procès continue

Le suspect, âgé de 18 ans, né à Islamabad, au Pakistan, est connu des services de police pour port d'arme prohibé. Il était en situation régulière en France et pas fiché pour radicalisation. Un deuxième homme de 33 ans, dont le degré d'implication est encore inconnu, a été interpellé non loin du lieu des faits à 13h35 [il a été mis hors de cause samedi]. Dans l'après-midi, des perquisitions sont menées en Seine-Saint-Denis et dans le Val-d'Oise. Elles visent notamment le domicile supposé du principal suspect, où cinq personnes seront interpellées pour être placées en garde à vue dans la soirée.

Alors que les chaînes d'info cassent leur antenne, le procès des attentats de janvier 2015 se poursuit, presque comme si de rien n'était, à l'autre bout de Paris. Au moment où les téléphones des journalistes reçoivent les premières notifications, la cour d'assises entend le témoignage en visioconférence d'un enquêteur de la DGSI, le visage masqué par un panneau. Il est en train de passer sur le gril au sujet de la surveillance des frères Kouachi, levée en juin 2014 alors qu'ils étaient dans les radars depuis une dizaine d'années. "On n'a rien vu qui justifiait une volonté de passer à l'acte. Ce n'est pas faute d'avoir voulu réussir à les entraver. Chaque attentat est ressenti comme un échec pour nous", confesse-t-il la voix étranglée.

Ce moment d'émotion passé, le président suspend l'audience pour cinq minutes. A l'extérieur de la salle, dans une ambiance pesante. Une avocate des parties civiles est en pleurs, ses enfants sont confinés à l'école, dans le secteur de l'attaque. La présence policière se renforce aux abords et à l'intérieur du palais de justice. Dans les couloirs, les membres de l'association Paris aide aux victimes prennent en charge des parties civiles, choquées par la nouvelle.

"J'ai le cœur à l'envers, je suis anéantie, c'est un nouveau coup de massue, il n'y a qu'un seul mot : l'horreur", se confie devant quelques journalistes Marika Bret, directrice des ressources humaines de Charlie Hebdo, obligée il y a quelques jours de quitter son domicile après avoir reçu des menaces. Puis l'audience reprend, sans un mot pour les événements en cours, comme dans une bulle hermétique aux réactions qui se multiplient.

"Pourquoi cette rue n'était pas protégée ?"

"Cet épisode tragique démontre une fois de plus que le fanatisme, l'intolérance, dont l'enquête nous révélera les origines, sont toujours aussi présents dans la société française, a réagi Charlie Hebdo sur Twitter. Loin de nous terroriser, de tels événements doivent nous rendre encore plus combatifs dans la défense de nos valeurs."

"Une fois encore, c'est la République qui est frappée. Mais comme hier elle saura montrer la force de ses valeurs et la fermeté de sa réponse", a tweeté François Hollande, qui occupait l'Elysée au moment de l'attaque contre Charlie Hebdo.

Au milieu du concert d'hommages aux victimes, Marine Le Pen a choisi de s'engager sur la voie de la polémique : "COMBIEN de victimes aurait-on évitées en contrôlant strictement notre politique d'immigration, en expulsant systématiquement les clandestins, en faisant la chasse à l'islamisme ?", a-t-elle questionné.

C'est une autre controverse à laquelle pourraient devoir répondre les autorités dans les prochains jours. Selon les salariés de Premières Lignes, l'ancien immeuble de Charlie Hebdo n'a fait l'objet d'aucune sécurisation particulière depuis le début du procès des attentats. Luc Hermann s'interroge : "Pourquoi cette rue n'était pas protégée ?"