Bas-Rhin : suite aux profanations de cimetières juifs, les enquêteurs se heurtent à "l'omerta" des habitants

L'Alsace a été confrontée en 2019 à une multiplication de graffitis à caractère antisémite ou raciste. "Un sujet très sensible" et surveillé de près par les enquêteurs qui s'intéressent aux mouvances d'extrême droite.

Article rédigé par
Margaux Stive, édité par Pauline Pennanec'h - franceinfo
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
Des tombes du cimetière juif de Westhoffen (Bas-Rhin) ont été profanées, le 4 décembre 2019. (PATRICK HERTZOG / AFP)

Herrlisheim, Quatzenheim, Westhoffen... En 2019, la liste des profanations de cimetières n'a cessé de s'allonger. Trente-sept stèles d'abord tagguées à Herrlisheim en décembre 2018, puis 92 tombes en février 2019 à Quatzenheim, avant ces 107 tombes profanées le 3 décembre dernier, à Westhoffen. En 2019, le nombre de faits antisémites a plus que doublé par rapport à l'année précédente dans le Bas-Rhin : 29 faits ont été répertoriés contre 14 en 2018, selon la préfecture.

Les habitants du Bas-Rhin s'inquiètent de la montée de l'antisémitisme, à tel point que des "veilleurs de mémoire" se relaient chaque jour pour surveiller les cimetières israélites. Trois profanations massives en un an, et sur le plan judiciaire, toujours rien. Aucun auteur n'a été à ce jour arrêté. Les enquêteurs sont pourtant sur une piste : celle des mouvances d'extrême droite.

"Plan kalergi", "Z.O.G.", références aux thèses néonazies

Les dernières arrestations remontent à 2015. À l'époque, cinq adolescents, âgés de 15 à 17 ans, avaient été placés en garde à vue pour avoir cassé et renversé près de 200 tombes au cimetière juif de Sarre-Union, en février 2015. Des jeunes du coin, dont le mobile antisémite avait été confirmé par le procureur de la République  Philippe Vannier, qui évoquait des gestes comme "des saluts nazis" et des "crachats sur des étoiles de David" durant les profanations. "Des petits cons", résume un élu local. Ils avaient été condamnés à des peines de huit à dix-huit mois de prison avec sursis.

Mais leur profil et leur passage à l'acte n'a rien à voir, selon les informations de franceinfo, avec ce qu'il s'est passé en 2019. Cette fois, les stèles n'étaient pas cassées mais taguées avec des inscriptions aux références pointues, précises, qui font références pour la plupart à des thèses néonazies. Par exemple, on retrouvait l'inscription "le plan kalergi" taguée sur des dizaines de tombes à Quatzenheim, en février 2019. Elle fait référence à une théorie du complot, très populaire sur les réseaux sociaux, qui porte sur la disparition programmée de la population européenne blanche. Autre sigle : Z.O.G, du nom d'une thèse antisémite sur l'existence d'un complot juif inscrit sur une stèle du cimetière d'Herrlisheim en décembre 2018.

Autant d'indices qui font pencher les enquêteurs vers la piste d'auteurs idéologisés, politisés avec des idées antisémites, xénophobes et anti-républicaines. Le préfet du Bas-Rhin et plusieurs élus locaux ont d'ailleurs été visés par des tags cette année. Des inscriptions racistes et antisémites avaient notamment été découvertes sur la mairie de Schirrhoffen (Bas-Rhin), visant Jean-Claude Distel, le maire de Thal-Marmoutier, village qui accueille depuis fin 2017 des réfugiés d'Afrique subsaharienne.

Des "monsieur tout le monde" très organisés

"C'est un sujet très sensible", confient toutes les sources contactées par franceinfo. Un sujet sensible et surveillé de près par les autorités qui ont déployé les gros moyens sur l'enquête. Une cellule spécialisée de la gendarmerie a été créée à l'automne 2018, et une cellule de coordination lancée le 4 décembre dernier par le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner.

Pourquoi ça bloque ? Parce que les enquêteurs n'ont pas affaire à des groupes constitués, identifiés, mais plutôt à des individus qui agissent en petit groupe de façon très discrète et très organisés. Ils ne laissent pas de trace et ne font aucun bruit. Des profils discrets, isolés, des "monsieur tout le monde", résume une source proche de l'enquête à franceinfo, politisés via des sites internet néonazis et qui passent à l'action.

C'est là toute la difficulté pour les enquêteurs qui se heurtent aussi au silence des habitants. Pas un seul témoignage n'a été recueilli en un an, et ce malgré les multiples appels à témoins lancés par la gendarmerie et par la justice. "Une omerta", selon une autre source proche de l'enquête, que l'on pourrait comparer à celle observée autour d'un système mafieux.

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