Tuerie à la préfecture de police : la "société de la vigilance" prônée par Macron peut-elle être efficace face à la menace terroriste ?

Dans son hommage aux policiers tués à la préfecture, Emmanuel Macron a appelé, mardi, à bâtir une "société de vigilance" pour venir à bout de "l'hydre islamiste". Une rhétorique qui laisse dubitatif Xavier Crettiez, professeur de science politique et coauteur de "Soldats de Dieu. Paroles de djihadistes incarcérés".

La préfecture de police de Paris est bouclée, le 3 octobre 2019, après l\'attaque qui a fait quatre morts.
La préfecture de police de Paris est bouclée, le 3 octobre 2019, après l'attaque qui a fait quatre morts. (DENIS MEYER / HANS LUCAS / AFP)

L'auteur de l'attaque à la préfecture de Paris aurait-il pu et dû être détecté plus tôt ? Les premiers éléments de l'enquête sur Mickaël Harpon montrent que plusieurs signaux d'alerte ont été ignorés par les autorités. Le fonctionnaire avait ainsi approuvé l'attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015, sans que cette information soit signalée par écrit.  

Mais est-il si facile de repérer des signes de radicalisation ? Et ne court-on pas le risque de stigmatiser l'islam dans son ensemble lorsqu'on appelle à une "société de vigilance" pour "venir à bout de l'hydre islamiste", comme l'a fait le président de la République, Emmanuel Macron, mardi 8 octobre, devant le cercueil des quatre fonctionnaires tués ? Xavier Crettiez, professeur de science politique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et coauteur avec Bilel Ainine de Soldats de Dieu. Paroles de djihadistes incarcérés (Editions de l'Aube, 2017), livre son analyse.

Franceinfo : Comment détecte-t-on les signes de radicalisation ? Y a-t-il vraiment des signes indiscutables ?

Xavier Crettiez : En tout cas, il existe des signes proposés par les services de renseignement, où l'on distingue des signaux faibles, des signaux moyens et des signaux forts. Ils sont disponibles sur le site du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation. Ce sont des signaux assez objectifs : ne pas vouloir parler à une femme, ne plus vouloir subitement changer de tenue vestimentaire, proférer des propos complotistes, antisémites, ou fréquenter assidûment et soudainement une mosquée d'obédience salafiste. 

Dans le cas de la préfecture de police de Paris, l'auteur de l'attaque a, semble-t-il, manifesté des signes qui ont été reconnus. C'est un signal fort de dire en substance en réaction à l'attentat de Charlie Hebdo : "C'est bien fait", et il est étonnant que ce ne soit pas remonté. Après, il faut tenir compte des logiques organisationnelles : quand on travaille avec quelqu'un depuis longtemps, on n'a pas envie d'être dans une posture de délation. Cela peut être inacceptable, mais cela peut se comprendre.

Avec cet appel à la "vigilance" généralisée, n'y a-t-il pas un risque de stigmatisation des musulmans ? 

En effet. Si on met trop l'accent sur certains signaux en lien avec l'adoption d'une croyance ou d'une posture religieuse, évidemment, quiconque adopte cette posture pourra être perçu comme un potentiel radicalisé violent. Cela renvoie à une confusion : on peut être assez radicalisé idéologiquement sans être radicalisé sur le plan du comportement.

Autrement dit, il y a des communautés salafistes dont on peut dire qu'elles sont radicales, comme il y a des communautés de juifs orthodoxes radicales ou des communautés chrétiennes radicales, au sens où elles sont complètement tournées autour de leur foi, avec un respect absolu du dogme. Le fait, par exemple, de porter une longue barbe, d'être le plus proche possible de la tenue originale de Mahomet et de son entourage, de faire les cinq prières quotidiennes, etc. participe d'une posture assez radicale d'un point de vue de la croyance, mais ne fait pas de vous un potentiel terroriste. 

S'appuyer sur ces signes d'appartenance religieuse est d'autant plus problématique que beaucoup de ceux qui passent à l'acte n'affichent pas de signes de croyance particulièrement forts.  

Y a-t-il des indicateurs extérieurs forcément pertinents ?

Les potentiels jihadistes, à moins d'être totalement stupides, ne vont pas tenir de façon outrancière des propos virulents s'ils ont envie de passer à l'acte. Moi qui ai rencontré plusieurs de ces jihadistes en prison, je peux vous dire que la majorité d'entre eux sont habillés comme vous et moi. Et ils peuvent très bien porter une petite barbe très élégante qui fait penser à celle de n'importe quel bobo du 11e arrondissement plutôt qu'une longue barbe de salafiste.

Par conséquent, que pensez-vous des propos d'Emmanuel Macron appelant à "une société de vigilance" contre "l'hydre islamiste" ?

C'est une déclaration d'orgueil face à une humiliation symbolique pour l'Etat, qui a été atteint dans ce qui constitue son identité régalienne même. Celui-ci affiche sa force et sa puissance et fait de grandes déclarations en réaction à l'offense qui lui a été faite. 

Mais il faut accepter qu'on ne peut pas tout contrôler. On vit dans une société du risque : nucléaire, épidémique, etc. L'ambition de tout contrôler peut être encore plus dangereuse que le risque encouru et elle peut déboucher sur des sociétés autoritaires. Je préfère une société libérale où il y a un risque d'attentat limité et contrôlé à une société autoritaire.

Cela ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire. Mais la lutte contre le terrorisme ne me paraît pas du tout relever d'une lutte citoyenne. Je suis très circonspect sur les propos présidentiels : ce n'est pas aux citoyens de veiller à ce qu'il n'y ait pas de pratiques terroristes. Ils ne sont pas formés à ça, alors qu'il y a en France des professionnels de la lutte antiterroriste.

Je ne suis pas espion, je ne sais pas comment on fait. Je vais espionner quoi ? Je vais voir quoi ? Que mon voisin va de temps en temps prier à la mosquée ? Qu'il lit des livres en arabe ? Que dans le RER, un passager regarde une page Facebook en arabe avec une image de guerre en Syrie ? Après tout, moi, prof d'université, je fais exactement la même chose puisque je travaille beaucoup sur le conflit syrien. Un voisin qui me verrait regarder une vidéo sur le conflit syrien pourrait donc se dire : "Ce type est louche." 

Quelle peut être la réponse face à la menace terroriste ?

Ce sont les professionnels de la lutte antiterroriste qui doivent avoir des moyens importants pour faire leur travail. Cela passe par la surveillance des milieux à risque, par l'infiltration d'agents dans les mosquées salafistes, par la surveillance des clubs de boxe thaïe dans certains quartiers, par l'étude des départs à l'étranger et des retours, et pas seulement en Syrie, mais aussi en Mauritanie, au Yémen, en Egypte, etc. Il y a un tas de techniques de surveillance qui appartiennent aux services spécialisés. On a en France une excellente police antiterroriste. Regardez le nombre d'attentats déjoués depuis 2015, c'est un signe qui ne trompe pas.