Cinq ans après, la tuerie de Chevaline a tout d'un crime parfait

Le mercredi 5 septembre 2012, quatre personnes étaient assassinées sur une route forestière, à Chevaline (Haute-Savoie), et deux fillettes échappaient de peu à la mort. Retour sur une affaire qui reste un mystère.

L\'entrée du village de Chevaline (Haute-Savoie), le 18 février 2014.
L'entrée du village de Chevaline (Haute-Savoie), le 18 février 2014. (JEAN-PIERRE CLATOT / AFP)

Cinq ans d'enquête, et toujours aucune explication. La tuerie de Chevaline (Haute-Savoie), au cours de laquelle trois membres d’une famille britannique d’origine Irakienne et un cycliste français ont trouvé la mort, reste une énigme.

L’enquête a pourtant bénéficié de moyens exceptionnels : jusqu’à 100 gendarmes en France et près de quarante policiers au Royaume-Uni. Mais le dossier est tentaculaire, en raison de son caractère international, et les éléments matériels très rares. France info fait le point sur cette enquête exceptionnelle et sur les pistes explorées.

Les faits : 21 coups de feu, quatre morts, deux rescapées

Ce sont les souvenirs de Zainab, l'une des deux fillettes qui ont échappé à la mort, ainsi que le fastidieux travail de la police scientifique, qui ont permis d'établir peu à peu le scénario du crime.

Le 5 septembre 2012, peu avant 16 heures, la famille Al-Hilli, en vacances sur les bords du lac d’Annecy, gare sa voiture sur un petit parking situé le long d’une route forestière au pied du massif des Bauges. La famille britannique a choisi cette destination sur les conseils d’un habitant de la région. La combe d’Ire est un secteur isolé, prisé des randonneurs et des cyclistes. Cet après-midi-là, un cyclotouriste roule d’ailleurs dans la forêt : Sylvain Mollier réside dans la région, il s’est égaré après s’être trompé de route.

Saad Al-Hilli descend de son break BMW, consulte le panneau d’information sur lequel figurent les randonnées du massif pendant qu’une de ses deux filles, Zainab, 7 ans, file vers la rivière qui coule en contrebas du parking. L’Ire est un cours d’eau qui porte bien son nom. Il peut à l’occasion se transformer en torrent dévastateur. Inquiète, la mère, Iqbal Al-Hilli, demande à sa fille de revenir près du véhicule.

Le danger est bien là, mais loin de celui imaginé par la mère de Zainab. Soudain, un individu armé surgit et tire. Un assaut fulgurant. Saad Al-Hilli hurle à sa fille de remonter dans le break familial. En vain. Paniqué, sous un feu nourri, le père de famille enclenche une marche arrière, fait demi-tour avant de ficher l’arrière du véhicule dans un talus. "Le danger devait être énorme pour que ce père de famille ait tenté de s’enfuir sans que sa fille soit remontée à bord", note un enquêteur.

Dans la manœuvre, le véhicule roule sur le corps de Sylvain Mollier. Fauché par plusieurs balles, le cycliste âgé de 45 ans, qui passait à ce moment, est la première victime. Le tueur poursuit sa besogne. Vingt-et-un coups de feu tirés en un délai extrêmement court. Saad Al-Hilli, 50 ans, son épouse Iqball, 47 ans, et sa belle-mère Suhaila Al-Allaf, 74 ans, reçoivent chacun une balle dans la tête. Zainab, la fillette restée hors du véhicule, est touchée à l’épaule gauche. Le tireur s’acharne sur elle à coup de crosse, la laisse pour morte, le crâne en partie enfoncé. Son corps sera découvert quelques minutes plus tard par le premier homme arrivé sur les lieux après le drame, un cycliste britannique. Zainab survivra. "Les médecins nous ont dit que c’était un miracle", raconte, encore ému, un enquêteur. La fillette souffre toujours d’une amnésie partielle. Quant à Zeena, la cadette, âgée de 4 ans, elle n’a rien vu car, dans la voiture, sa mère l’avait dissimulé sous ses jambes.

Le meurtrier : un tireur au Luger

Les indices retrouvés sur les lieux de la tuerie sont rares : deux profils ADN différents de ceux des victimes ont été prélevés dans le véhicule. Ils ont été croisés avec les fichiers de plusieurs pays européens. En vain. Les enquêteurs ont par ailleurs découvert un morceau de crosse de pistolet près de la fillette blessée.

C’est ainsi qu’ils ont identifié l’arme du crime : un Luger P06 de calibre 7,65, une arme ancienne qui a équipé l’armée suisse. La cinétique de la tuerie laisse à penser que le tireur est très expérimenté. En mouvement, il a changé deux fois de chargeur et aucun impact n’a été relevé sur la carrosserie de la voiture des Al-Hilli. "Il a visé juste, au niveau des vitres", remarque un enquêteur. A-t-il choisi ce pistolet à dessein ? Toujours est-il qu’en raison de son ancienneté, cette arme est intraçable. De même, il est impossible d’identifier la provenance des douilles.

Les gendarmes ont entendu tous les témoins présents dans la combe d’Ire le jour des faits. Seuls le conducteur d’un 4X4 BMW ainsi qu’un motard n’ont pu être identifiés. Ce dernier a fait l’objet d’un portrait-robot diffusé en novembre 2013 car il est celui qui, à l’heure du crime, était le plus proche des lieux de la tuerie.

Le portrait robot du motard, témoin potentiel de la tuerie de Chevaline, diffusé le 4 novembre 2013.
Le portrait robot du motard, témoin potentiel de la tuerie de Chevaline, diffusé le 4 novembre 2013. (GENDARMERIE NATIONALE)

Mais les descriptions faites par les différents témoins divergent, notamment sur le type de moto. "Si on prend en compte toutes les caractéristiques décrites par les témoins, cette moto n’existe pas, explique un enquêteur. De plus, sur la route forestière, certains l’ont vu redescendre du parking de la combe d’Ire et d’autres pas. Dans cette affaire, on est trop tributaire des témoignages."

Piste 1 : le mobile familial lié à un héritage

C’est la seule piste pour laquelle les enquêteurs disposent d’un mobile. Mais ils n'ont pas de preuve. A l’intérieur de la caravane dans laquelle séjournait la famille Al-Hilli sur les bords du lac d’Annecy, les enquêteurs ont découvert plusieurs documents et des enregistrements de conversations entre Saad Al-Hilli et son frère aîné Zaïd relatifs à l’héritage de leur père.

Décédé en 2011 en Espagne, Kadem Al-Hilli était un homme d’affaires prospère. Avant de quitter l’Irak dans les années 1980, il était à la tête d’une kyrielle d’entreprises : une ferme avicole, une usine de fabrication de papier et une entreprise de matériaux de construction. Il possédait plusieurs maisons et appartements en Irak, dans la banlieue de Londres et en Espagne. Un patrimoine estimé à plusieurs millions d’euros.

Avant de mourir, Kadem Al-Hilli a demandé à son fils aîné d’établir un projet de testament. Zaïd Al-Hilli lui a alors fait signer un document vierge avant de rédiger un testament le rendant unique bénéficiaire de l’héritage. Son frère Saad a découvert la manœuvre et a bloqué le processus. Le conflit a dégénéré. "Il y avait une haine terrible entre les deux frères. D’autant que, contrairement à Saad, Zaïd a raté sa vie sur le plan professionnel. Il n’a fait que profiter des relations de son père", explique un enquêteur. Saad a confié à des proches qu’il était menacé. Au point d’installer une alarme et de changer les serrures de sa maison, située près de Londres.

Le jour des faits, Zaïd Al-Hilli était bien en Angleterre. Il réfute toute responsabilité dans le meurtre de son frère. "Saad avait un problème avec moi, mais moi je n’avais pas de problème avec lui", a-t-il expliqué lors d'une interview qu'il a accordée à la BBC. Entendu à plusieurs reprises par les policiers britanniques sous le statut de suspect, Zaïd Al-Hilli a été mis hors de cause, faute de charges suffisantes. Les enquêteurs français ont assisté aux auditions, sans pouvoir l’interroger directement. "Il y a des questions que nous n’avons jamais pu lui poser, regrette un enquêteur, notamment à propos du mobile. Si Zaïd Al-Hilli se rendait demain en France, il serait probablement placé en garde à vue."

Du côté maternel, l’enquête n'a mis au jour qu'une troublante singularité, découverte par les limiers de la gendarmerie aux Etats-Unis. Iqball Al-Hilli, la femme de Saad, a vécu dans l’état du Mississippi entre février 1999 et décembre 2000. Elle y a épousé un chirurgien de treize ans son aîné, James Thompson, avant de divorcer rapidement. En enquêtant sur cet ex-mari, les gendarmes ont découvert qu’il était mort… le 5 septembre 2012, le même jour que la tuerie de Chevaline. James Thompson est officiellement décédé d’une crise cardiaque sur la voie publique. Les juges d’instruction français ont demandé au FBI de procéder à l’exhumation du corps. Mais une partie de la famille du défunt s’y est opposée. "C’est une curieuse coïncidence, dit-on au palais de justice d’Annecy, mais en même temps, cette relation est très ancienne."

Piste 2 : l'espionnage industriel ou les services secrets 

Les enquêteurs se sont intéressés à une autre piste, plus nébuleuse. Saad Al-Hilli était un ingénieur brillant qui travaillait dans le domaine des satellites, essentiellement civils, pour le compte d’une entreprise britannique. Mais à son domicile de Claygate (Surrey, grande banlieue de Londres), il avait en sa possession beaucoup plus de données que son emploi ne le justifiait.

Espionnage industriel ? Implication d’un service secret ? Les enquêteurs s’interrogent. "Il apparaît que ces documents n’avaient pas de valeur marchande. Par ailleurs, Saad Al-Hilli n’avait pas accès aux projets phares en raison de ses origines irakiennes. Cela dit, on constate que beaucoup d’investigations menées en Angleterre ont échoué car très souvent, on nous a opposé la classification de ces dossiers."

Piste 3 : un "tueur fou" qui vit dans les environs

Mais une troisième voie fait aujourd'hui office de piste privilégiée. "Pour moi, la solution est ici. Elle est locale et ne vient pas d'ailleurs", confie un enquêteur. Depuis deux ans, un groupe de gendarmes visite les clubs de tirs de la région, recense les collectionneurs d’armes, parcourt les hôpitaux psychiatriques avec en tête l’hypothèse d’un "tueur fou" résidant dans les environs. Les victimes se seraient ainsi retrouvées par hasard au mauvais endroit, au mauvais moment.

Il y a quelques mois, la piste d’un ex-policier municipal résidant à dix kilomètres de Chevaline a suscité beaucoup d’espoir chez les gendarmes. Le renseignement – qui s’est avéré en partie erroné – a été donné par le maire de Menthon-Saint-Bernard (Haute-Savoie) après la diffusion du portrait-robot du motard. Eric Devouassoux correspond alors au profil : il ressemble à l’individu recherché, détient un permis moto, collectionne les armes, supporte mal les étrangers au point de chasser des touristes allemands de la forêt de la combe d’Ire, un secteur où ses beaux-parents détiennent un terrain. Un fâcheux concours de circonstances. Car même s’il reste poursuivi pour trafic d’armes, l’ex-policier municipal a été mis hors de cause.

Cette fausse piste a pris des allures de fiasco pour les gendarmes. Ils souhaitaient interroger discrètement le suspect car certains éléments recueillis paraissaient difficilement compatibles avec le scénario de la tuerie. Mais l’information a fuité à Paris. La machine médiatique s’est emballée. Et en deux jours, le suspect est devenu victime. Eric Devouassoux a perdu son travail. Il a écrit au président de la République, s’est plaint de son sort devant les caméras.

Aussi raté et dommageable qu’il soit, cet épisode a permis aux enquêteurs de constater que le nom de l’employé municipal ne figurait pas sur la liste des collectionneurs d’armes établie méthodiquement depuis le début de l’affaire. "On était passé à côté alors qu’il possédait une quarantaine d’armes, reconnaît un enquêteur. Alors on se dit qu’il peut y en avoir d’autres." La piste locale reste donc une priorité. "Le pire scénario pour nous serait celui d'un type qui est sorti une fois du bois et qui n’en sortira plus jamais."

L'espoir des enquêteurs : "Un coup de pouce du destin"

A Ugine (Savoie), la famille de Sylvain Mollier, la victime française, reste discrète depuis le drame. "Ce sont des gens très pudiques qui ne veulent pas communiquer explique leur avocate, Caroline Blanvillain. Ils accordent encore toute leur confiance aux enquêteurs." Pour le procureur de la République d’Annecy, le cycliste est une victime collatérale, l’enquête le concernant n’ayant rien donné.

Au mois de juin, la famille a été informée du placement en garde à vue d’un ressortissant irakien de passage en France. Sans résultat. Les enquêteurs ont par ailleurs gelé des milliers de données (tickets de péage, tickets de carburant, images de vidéo-surveillance...) "On se dit qu’un jour, un nouvel élément coïncidera avec une de ces données."

L’absence de résultat après deux ans d’investigations tous azimuts pèse sur les esprits. "Il nous faudrait un coup de pouce du destin, dit Eric Maillaud, procureur de la république d’Annecy. Mais on est peut-être en présence d’un crime parfait." En conséquence, les effectifs affectés à l’affaire – près de cent officiers de police judiciaire au plus fort de l’enquête – diminuent au fil du  temps. La cellule, dirigée par la capitaine Claire Moulié, sera bientôt réduite à une dizaine de gendarmes.

Au Royaume-Uni, les deux enfants qui ont échappé à la mort, Zainab et Zeena Al-Hilli, vivent encore sous protection. Les médecins n’excluent pas qu’un jour, l’aînée retrouve complètement la mémoire. Et puisse donner des informations précieuses permettant enfin de percer l’énigme de la tuerie de Chevaline.