Apologie du terrorisme : un libraire lillois condamné à un an de prison avec sursis

Le gérant d'une librairie islamique était jugé pour avoir notamment affiché devant sa boutique un drapeau utilisé par Al-Qaïda.

M\'Barek Chaabi entre au palais de justice de Lille (Nord), le 2 février 2015, avant sa comparution devant le tribunal correctionnel.
M'Barek Chaabi entre au palais de justice de Lille (Nord), le 2 février 2015, avant sa comparution devant le tribunal correctionnel. ( MAXPPP)

Il n'ira pas en prison mais devra attendre un an avant de reprendre son travail de libraire. Poursuivi pour "apologie publique d'un acte de terrorisme", le gérant d'une librairie islamique a été condamné, lundi 9 février, à Lille (Nord), à un an de prison avec sursis et à un an d'interdiction d'exercice d'une activité commerciale. Son tort principal ? Avoir accroché à la devanture de sa boutique un drapeau noir floqué d'inscriptions blanches en langue arabe.

"Certains me voient comme un lion, mais je suis un petit chat", avait assuré M'Barek Chaabi à francetv info, une semaine plus tôt, avant sa comparution à Lille. Il sait que son allure détonne. Vêtu d'une robe traditionnelle bleue et d'une veste en cuir sans manches, ce libraire de 59 ans arbore, ce 2 février, au tribunal, une longue barbe rousse, colorée au henné. "Cela peut effrayer, il suffit pourtant d'apprendre à me connaître", dit-il, derrière ses lunettes fines et son sourire charmeur.

A l'audience, le président du tribunal, René Zanatta, attaque sans pincettes : "Ce drapeau, c'est celui de Daech ou d'Al-Qaïda ?""Ni l'un ni l'autre, lui répond le Franco-Marocain. C'est le drapeau de tous les musulmans. Il y est inscrit 'Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son envoyé', une phrase que prononcent tous les musulmans." La présence de ce drapeau, signalée à la police par un passant, a entraîné une impressionnante descente policière, le 16 janvier, dans la boutique du prévenu, la librairie islamique El Azhar, située dans un quartier populaire de Lille. Les enquêteurs y ont découvert d'autres drapeaux et un livre intitulé Terrorisme et attentats-suicides : une perspective islamique.

"C'est le drapeau de tous les musulmans"

A la barre, le prévenu reconnaît que le drapeau à l'entrée figure aussi dans la propagande de l'organisation terroriste Al-Qaïda. Idem pour le motif présent sur les autres drapeaux, repris par le groupe jihadiste Etat islamique (Daech). Mais qui copie qui ? "Ces drapeaux, ils n'appartiennent pas à Al-Qaïda ou à Daech, ce sont les drapeaux de Mahomet, lance M'Barek Chaabi. Ces gens les ont pris en disant 'c'est à nous', mais ce n'est pas à eux, c'est à un milliard de musulmans. Malheureusement, on ne peut rien faire contre eux." Des drapeaux religieux, en somme, détournés par certains à des fins terroristes mais autorisés à la vente en France, comme de nombreux articles religieux.

Vue de la librairie islamique El Azhar, en septembre 2014, à Lille. Un drapeau islamique trône au-dessus de l\'entrée.
Vue de la librairie islamique El Azhar, en septembre 2014, à Lille. Un drapeau islamique trône au-dessus de l'entrée. (GOOGLE / FRANCETV INFO)

Et le livre sur les attentats-suicides ? "C'est un livre contre le terrorisme", rétorque le libraire, dont le commerce a dû être fermé à titre provisoire depuis son arrestation le 16 janvier. "Les attentats-suicides ne sont pas autorisés dans l'islam, insiste-t-il. Il est interdit de tuer des innocents." Il est également reproché au prévenu de s'être présenté comme "Ben Laden" lors de son interpellation par la police. "C'est le surnom que tout le monde me donne, ici, à Lille", assure l'intéressé, dans un français imparfait.

Consignes de "fermeté"

La comparution de M'Barek Chaabi intervient près d'un mois après les attaques terroristes des 7, 8 et 9 janvier en région parisienne. Depuis ces attentats, de nombreuses procédures ont été déclenchées pour apologie du terrorisme. Des dizaines de peines d'emprisonnement ont été prononcées, si bien que la justice a été accusée de taper trop fort pour des faits relevant parfois du simple outrage. Les parquets ont reçu des consignes de "fermeté" de la part de la ministre de la Justice, Christiane Taubira. Le message semble avoir été reçu à Lille.

Rouge de colère, le procureur Michel Isbled dénonce le "comportement extrêmement provocateur" affiché par le prévenu lors de son interpellation. Outre la présence des drapeaux, du livre et l'expression "Ben Laden", il souligne que M'Barek Chaabi s'est "amusé" à faire croire qu'il possédait une kalachnikov et à dire "boum" lorsque les enquêteurs ont ouvert un flacon. "On a les éléments constitutifs de l'infraction" d'apologie du terrorisme, tranche le procureur, sans s'en expliquer. "On ne se livre pas impunément à ce que vous faites", lance-t-il au prévenu, sans plus de détails. Il requiert un an de prison ferme et cinq ans d'interdiction d'une activité commerciale. Puis se rassoit.

Prison ferme requise, "un acharnement"

L'avocat du prévenu, Charles Cogniot, dénonce "l'acharnement" du procureur, auteur, selon lui, de "raccourcis extrêmement inquiétants" et de réquisitions dignes d'une "exclusion". Le conseil rappelle l'absence d'ouvrages radicaux dans la librairie. Il insiste sur l'origine du surnom "Ben Laden", donné au libraire pour sa ressemblance physique avec l'ancien dirigeant d'Al-Qaïda et non pour ses idées. "Je ne suis pas un intégriste, réaffirme le prévenu. Je vends des ouvrages représentant toutes les conceptions de l'islam." Répondant au procureur, l'avocat dénonce une "confusion" autour des drapeaux, qui "existaient avant Daech" :

Quand des Corses brandissent le drapeau corse, utilisé par des groupes indépendantistes, doivent-ils eux aussi être poursuivis pour apologie du terrorisme ?Charles CogniotAvocat

Interrogé sur l'Etat islamique, le libraire affirme au tribunal soutenir le projet d'un Etat rassemblant tous les musulmans, mais condamne le "terrorisme" du groupe jihadiste. Le président, estimant que "les livres, c'est comme des fusils", appelle M'Barek Chaabi à la responsabilité en tant que libraire. "Je réponds aux demandes de mes clients, répond l'homme à la barbe rousse. Je suis un commerçant, je ne fais pas de propagande. Je n'ai pas ouvert une libraire pour tuer les gens mais pour les sauver de l'enfer et les ramener au paradis." Il pourrait décider, mardi, avec son avocat, de faire appel du jugement.