A Rouen, deux ans après l'incendie de Lubrizol, les riverains de l'usine guettent encore "les nuages noirs"

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Un nuage de fumée s'échappe de l'usine de Lubrizol, le 26 septembre 2019 à Rouen (Seine-Maritime). (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

Dans la nuit du 25 au 26 septembre 2019 à Rouen, un incendie a ravagé les entrepôts de l'usine chimique de Lubrizol et de sa voisine Normandie Logistique.

Au milieu d'un parking délabré, ceinturé par la voie rapide qui lie les deux rives de Rouen (Seine-Maritime), trônent une dizaine de caravanes. Vanessa Moreira-Fernandes et sa famille vivent ici depuis bientôt quinze ans. Autour d'eux s'érigent les cheminées des usines de la zone industrielle de la ville. A l'horizon, on distingue d'abord celle de Total, puis celle de Lubrizol. "Tous les jours, en sortant de la caravane, je lève la tête pour voir s'il y a un nuage noir ", soupire Vanessa Moreira-Fernandes.

Vanessa Moreira-Fernandes sur l'aire des gens du voyage où elle vit, le 23 septembre 2021, à Rouen (Seine-Maritime). (LOUISA BENCHABANE / FRANCEINFO)

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Le 26 septembre 2019, ils ont été parmi les premiers à découvrir les immenses flammes qui émanaient de l'entreprise de lubrifiants. Devant leurs yeux, le ciel est devenu rouge. Au petit matin, des explosions ont lâché un gigantesque nuage de fumée noire, qui a recouvert la ville avant d'être emporté par les vents. Ce jour-là, près de 9 500 tonnes de produits chimiques sont parties en fumée, laissant sur leur sillage une odeur âcre et nauséabonde. Le toit de l'usine, composé de plaques de fibrociment contenant de l'amiante, a été partiellement détruit. 

Absence de registre sanitaire

Deux ans après, l'incendie continue de hanter Vanessa Moreira-Fernandes. L'odeur d'hydrocarbures a imprégné pendant plus d'un an l'intérieur de sa caravane. Tout au long des premiers mois qui ont suivi l'incendie, elle, son mari et leurs cinq enfants ont eu la gorge irritée et des étourdissements. 

"On a eu de nombreux témoignages de personnes qui souffrent de problèmes respiratoires depuis le 26 septembre 2019 et tout le monde leur répond que ce n'est pas lié à Lubrizol."

Simon de Carvalho, président de l'association des sinistrés de Lubrizol

à franceinfo

Les associations déplorent qu'aucun recensement des personnes exposées au nuage n'ait été fait. Il aurait permis de traquer sur le long terme l'apparition d'éventuels cancers ou de malformations congénitales. "Nous avons appuyé cette demande de mettre en place un registre sanitaire, abonde Nicolas Mayer-Rossignol, président de la métropole Rouen Normandie et maire de la ville depuis 2020. Mais rien n'a été fait et aujourd'hui, c'est trop tard." 

"On voyait les particules flotter dans l'air"

Ce nuage noir qui a recouvert Rouen était-il toxique ? La question obsède Pierre-Emmanuel Brunet, président de Rouen Respire. A quelques mètres des usines, les quais de Seine ont retrouvé leur quiétude, les terrasses sont pleines et les joggeurs ont repris leur course à l'ombre des arbres qui cachent à peine les usines. Il observe la scène. "Vous savez que ce n'est pas le meilleur endroit pour courir ? On est à côté d'une usine dangereuse", blague, en s'adressant à un coureur, le fondateur de la première association de riverains née après l'incendie. 

Pierre-Emmanuel Brunet, président de l'association Rouen Respire, montre le siège de l'entreprise Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime), le  24 septembre 2021. (LOUISA BENCHABANE / FRANCEINFO)

Le 26 septembre 2019, il se souvient avoir vu passer le nuage "à quelques mètres" au-dessus de sa tête depuis la terrasse de son appartement situé à moins d'un kilomètre du siège de Lubrizol. "On voyait les particules flotter dans l'air et une odeur insoutenable s'en dégageait." Ce matin-là, à 7h30, il organise un convoi pour permettre à ses voisins de quitter les lieux. "On ne savait pas où aller, on voulait juste fuir le nuage, alors on est partis à l'inverse de sa direction", explique-t-il. Un tiers des 44 familles de l'immeuble prennent la route pour rejoindre Deauville (Calvados), à un peu moins de 100 km de là. Ils ne reviendront que deux jours plus tard. 

"On ne peut pas oublier ce qui s'est passé. Deux ans après, on est toujours face aux mêmes risques industriels et j'ai l'impression que les gens se résignent, moi je n'y arriverai pas."

Pierre-Emmanuel Brunet, président de Rouen Respire

à franceinfo

Son association a très vite fédéré près de 1 600 personnes. Mais deux ans après l'incendie, la mobilisation a faibli : ils ne sont qu'une vingtaine parmi eux à avoir porter plainte contre Lubrizol. Par manque de moyens, le groupe a dû se séparer de son avocate, la très médiatique Corinne Lepage. "Personne ne nous aide, on se finance comme on peut. On se battra le temps qu'il faudra. On sait que c'est une bataille sur le temps long", assure-t-il. 

Pierre-Emmanuel Brunet montre sur son écran de téléphone les fumées noires filmées le jour de l'incendie de Lubrizol de 2019, à Rouen, le 23 septembre 2021. (LOUISA BENCHABANE / FRANCEINFO)

Dans le carré des derniers combattants, il y a aussi Simon de Carvalho, de l'Association des sinistrés de Lubrizol (ASL), créée peu après Rouen Respire. Son appartement du centre-ville est devenu le quartier général de son association. Un ami photographe le rejoint et les deux hommes s'installent, au milieu de tracts destinés à être distribués pour les deux ans de l'incendie. La conversation se cristallise autour des analyses de l'université de Rouen. Ils lui ont confié des échantillons du magma qui a inondé les sols de Lubrizol après l'extinction du feu. Une bouillasse noirâtre prélevée sur site et soigneusement enfermée dans des petits contenants.

"Avec ça, on saura enfin ce qu'étaient les substances parties en fumées", espère Simon de Carvalho. Mais les chercheurs ne partagent pas le même optimisme. "La combustion a mélangé les molécules des produits, explique à franceinfo Carlos Afonso, de l'université de Rouen. On sait que les produits sont toxiques, mais les riverains y ont été exposés peu de temps, alors les effets ne peuvent pas être constatés."

Des retombées psychologiques

Vanessa Moreira-Fernandes, elle, préfère ne pas entendre parler de ces analyses. "Ça me fait peur... Quand je me dis qu'on a inhalé tous ces produits, confie-t-elle. On est déjà bien traumatisés." A chaque son qui évoque celui des explosions, au passage des sirènes de pompiers ou à la vue de la fumée qui s'échappe des cheminées, ses enfants esquissent un sursaut. "On prend le temps de les rassurer. Pour eux, on essaie de faire comme si ce n'était rien." 

Aujourd'hui, tout ce que veut la famille, c'est quitter les lieux. "Avant, je ne faisais même pas attention aux usines, mais maintenant elles me dégoûtent, explique-t-elle en baissant la tête. Depuis l'incendie, on sait que ce n'est pas normal de vivre ici. Que c'est dangereux. On ne veut pas prendre de nouveaux risques". 

Alors la Rouennaise se bat : en parlant à la presse, en racontant cette nuit d'horreur à une commission parlementaire ou en écrivant aux élus de la métropole. "Avant l'accident, je n'avais pas connaissance de l'existence de cette aire", lui a confessé le président de la métropole. Après près de deux ans de mobilisation, Vanessa Moreira-Fernandes a obtenu la promesse d'un relogement pour elle et les gens du voyage qui sont restés sur l'aire. Nicolas Mayer-Rossignol assure que dans 18 mois un nouveau terrain leur sera proposé, avant un relogement à venir dans quelques années.

"On nous a promis des maisons pour ceux qui le souhaitent."

Vanessa Moreira-Fernandes

à franceinfo

"Même si je n'en peux plus de cet endroit, je resterai ici. J'ai peur qu'on parte et qu'on nous oublie, sinon", affirme Vanessa Moreira-Fernandes, assise devant sa caravane. De l'autre côté de ses murs barbelés, Lubrizol prévoit de transformer les 10 000 mètres carrés, du terrain brûlé, en espaces verts pour les employés et garantit que "plus aucun stock de produits ne sera maintenu sur le site", affirme à franceinfo Isabelle Striga, qui préside la société en France. 

La façade de l'entreprise Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime), le 23 septembre 2021. (LOUISA BENCHABANE / FRANCEINFO)

La firme s'est aussi engagée, aux côtés de 14 autres industriels de Rouen, pour former la plateforme "Upside-Boucles de Rouen", "pour renforcer la sécurité industrielle". "Nous mutualisons nos moyens pour gérer les risques industriels, nous organisons des exercices, l'assistance mutuelle", décrit Isabelle Striga.

De l'extérieur, les cheminées qui continuent de cracher de la vapeur ne donnent pas l'impression à Vanessa Moreira-Fernandes que quoi que ce soit ait changé. "La prochaine fois, si une catastrophe se produit, j'espère qu'on ne sera plus là."

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