Lubrizol : "On a l'impression que la santé publique est quelque chose qui ne compte absolument pas", s'indigne l'avocate de l'association Rouen Respire

"Le comportement de l'Etat dans cette affaire est tout à fait inadmissible", s'insurge sur franceinfo l'avocate Corinne Lepage, un an après l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen.

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Une bannière accrochée à la préfecture de Rouen, le 26 septembre 2020, lors de la manifestation, un an après l'incendie de l'usine Lubrizol. (LOU BENOIST / AFP)

Plusieurs centaines de personnes ont manifesté samedi 26 septembre à Rouen, un an après l'incendie de l'usine Lubrizol. Les manifestants réclament que toute la lumière soit faite sur l'explosion et sur la pollution qui s'est abattue sur la ville. "On a l'impression que la santé publique et le ressenti des habitants est quelque chose qui ne compte absolument pas", s'indigne sur franceinfo Corinne Lepage, l'avocate de l'association Rouen Respire.

franceinfo : Qu'est-ce qu'on sait aujourd'hui, et surtout qu'est-ce qu'on ne sait pas ?

Corinne Lepage : On ne sait pas les causes. On ne sait pas comment l'incendie s'est déclaré. On ne sait pas ce que les gens ont réellement respiré. Il y a eu un cocktail. On a revu les images avec ces milliers de tonnes de produits chimiques, dont certains extrêmement dangereux, cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques [toxicité pouvant altérer la fertilité de l’homme ou de la femme, ou altérer le développement de l’enfant à naître] qui ont brûlé. On ne sait pas exactement le cocktail auquel les gens ont été confrontés. On ne sait pas ce qu'ils ont réellement subi. Il n'y a pas eu d'examens biologiques immédiatement, pas d'études toxicologiques. Et maintenant, on démarre. Un an plus tard, donc, avec un retard très important, une étude qui n'est pas à proprement parler une étude épidémiologique, mais une étude sur le ressenti des gens. Donc, si vous voulez, on est dans une situation dans laquelle on met les victimes dans une très grande difficulté pour établir ce à quoi elles ont réellement été exposées et dans une très grande difficulté pour apporter la preuve de ce qu'elles ont subies et donc des risques auxquels elles ont été confrontées.

En février dernier, la société Lubrizol a été mise en examen pour atteinte grave à l'environnement. On attend toujours les conclusions des expertises. Qu'est-ce que vous en attendez ?

Alors, il y a eu des expertises qui ont été faites par Lubrizol et Normandie Logistique, qui ont été rendues publiques par l'Etat il y a trois jours, le 18 septembre, pour lesquels il n'y a rien. Il n'y a eu aucune pollution.

Tout va bien. Il ne s'est rien passé, comme dit le préfet. Zéro mort, zéro blessé, zéro pollution.

Corinne Lepage, l'avocate de l'association Rouen Respire

à franceinfo

C'est le même qui disait, quand la ville de Rouen était sous un énorme nuage noir, que la qualité de l'air était bonne. Voilà, c'est à peu près ce qu'on dit aux gens. Donc, si vous voulez, il y a une espèce de déni qui est absolument insupportable, et je crois que c'est ça qui est le plus le plus crispant pour les populations.

Depuis un an, rien n'a avancé, que ce soit du point de vue sanitaire ou du point de vue judiciaire ?

Il y a une instruction qui est en cours, donc vous savez comme moi que les instructions, c'est très long. Il y a eu une procédure administrative que j'ai menée, qui est toujours en cours, mais que j'ai perdu sur le référé et qui a posé très clairement la question du refus de communiquer les pièces, c'est-à-dire qu'on est maintenant en face d'une situation dans laquelle l'Etat refuse, pour des raisons liées au terrorisme, de communiquer quasiment toutes les pièces importantes pour que les gens sachent exactement le risque auquel ils sont confrontés. Les plans de protection contre les risques technologiques ne sont plus publics, les avis des Dréal [directions régionales de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement] ne sont plus publics, les rapports des inspections des installations classées ne sont plus publics, etc. Et ça, c'est absolument insupportable parce qu'on ne peut pas avoir ce qu'on appelle une culture du risque, c'est-à-dire avoir la possibilité pour les habitants de comprendre le risque auquel ils sont confrontés et de se préparer, le cas échéant, à un problème, si on ne donne pas les informations. Aujourd'hui, on est dans cette situation-là. Vous ajoutez à cela une opération de destruction systématique du droit de l'environnement qui a été engagée depuis trois ans et qui s'applique également en matière d'installations classées, en matière de démocratie environnementale, puisque les enquêtes publiques sont maintenant supprimées, que les études d'impact sont réduites, qu'elles sont faites au cas par cas.

Quel espoir avez-vous aujourd'hui de connaître les causes réelles de l'incendie et les conséquences sur la santé des habitants ?

Mon espoir, il est d'une part dans l'instruction pénale parce que les juges judiciaires ne sont pas les juges administratifs et deuxièmement, quand même, dans un certain nombre d'éléments de preuve que nous avons pu mettre de côté. Mais très franchement, c'est tout à fait inadmissible le comportement de l'Etat dans cette affaire là.

Pour quelles raisons ?

Parce que si vous voulez, il y a une telle cohérence entre les industriels et l'Etat... Très franchement, on a l'impression que la santé publique et le ressenti des habitants est quelque chose qui ne compte absolument pas. Et l'environnement, pas davantage. Ce n'est pas normal que cette entreprise ait redémarré alors qu'il y a toujours des produits toxiques, qu'il y a des odeurs qui persistent. Tout cela n'est pas acceptable. C'est une forme de mépris de la population qui n'est pas possible.

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