Incendie de l'usine Lubrizol : pourquoi les autorités ont mis du temps à publier la liste des produits chimiques stockés

Le document répertoriant les 5 000 tonnes de produits qui ont brûlé, à Rouen, a été rendu public cinq jours après l'incendie.

Un panneau indique la direction de l\'usine Lubrizol, le 27 septembre 2019, à Rouen (Seine-Maritime).
Un panneau indique la direction de l'usine Lubrizol, le 27 septembre 2019, à Rouen (Seine-Maritime). (LOU BENOIST / AFP)

Il aura fallu attendre cinq jours. Cinq jours avant que la préfecture de Seine-Maritime finisse par publier sur son site internet, mardi 1er octobre dans la soirée, la liste des 5 253 tonnes de produits chimiques parties en fumée dans l'incendie de l'usine Lubrizol de Rouen. Sur les réseaux sociaux, comme dans les commentaires reçus dans notre live ou via notre opération #AlertePollution, cette attente a alimenté la défiance et le doute. "Mensonge d'Etat", écrivent les uns. "Omerta", scandent les autres. Franceinfo vous explique pourquoi les autorités ont mis autant de temps.

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L'accès au site est compliqué

Les dégâts causés par les flammes ont compliqué l'accès au site Seveso. Ce qui a retardé l'établissement d'un premier état des lieux précis des produits : ceux stockés, ceux partis en fumée et ceux qu'il fallait mettre à l'abri. "Il va falloir déblayer beaucoup de choses qui ont brûlé (...) sécuriser le site. Il va ensuite falloir mettre en place un entrepôt et puis remplacer ce qui a brûlé", expliquait le PDG de Lubrizol, Frédéric Henry, quelques heures après le sinistre, sur franceinfo.

En clair, tout ne pouvait pas se faire en un claquement de doigts. Les experts qui réalisent les mesures ne peuvent pas répondre de façon instantanée. "On a tous les produits possibles sur ce site, avec les quantités maximales", a déclaré, toujours sur franceinfo, Elisabeth Borne, la ministre de la Transition écologique. Même son de cloche dans la bouche de Sibeth Ndiaye sur Europe 1, mercredi matin. "Il y a des analyses qui prennent du temps et donc on ne peut pas dire du jour au lendemain, après moins d'une semaine, que tout risque est parfaitement écarté", a voulu rappeler la porte-parole du gouvernement.

L'industriel est accusé de ne pas avoir joué le jeu de la transparence

Plusieurs membres du gouvernement n'ont pas hésité à attaquer frontalement la direction de l'entreprise. "Je regrette que Lubrizol ait une communication qui ne soit pas très compatissante à l'égard des habitants", a lâché Sibeth Ndiaye, toujours sur Europe 1. "Je peux vous assurer qu'on a mis une pression très forte sur l'industriel pour avoir cette liste", répète Elisabeth Borne sur franceinfo. Comprendre entre les lignes que les responsables de l'usine n'ont pas forcément joué le jeu de "la transparence absolue", pourtant réclamée par le Premier ministre lui-même.

Dans les quelques interviews accordées par les dirigeants de Lubrizol, la question de la dangerosité des produits n'est par exemple jamais évoquée. La liste des produits semble être arrivée sur le bureau des autorités dans la journée du mardi 1er octobre. C'est en tout cas ce qu'a affirmé Agnès Buzyn sur France Inter, mercredi. "L'Etat n'avait pas cette liste [avant], on ne l'a eue qu'hier [mardi]", a détaillé la ministre de la Santé. Le travail ne faisait alors que commencer : "Il a fallu que l'usine traduise cette liste en termes de formules, de façon qu'on comprenne exactement quels sont les éléments présents dans l'usine, qu'on connaisse leur toxicité", a poursuivi la ministre.

Il va maintenant falloir comprendre comment se comportent ces éléments lorsqu'ils brûlent.Agnès Buzynsur franceinfo

Une circulaire empêche la divulgation d'informations sensibles

Si la diffusion de la liste a traîné, c'est aussi parce que les données sont sensibles. En effet, une circulaire de 2017 sur les risques terroristes interdit de divulguer les produits stockés sur les sites sensibles. Elle fait notamment suite à la tentative d'attentat en 2015 contre un site d'Air Products en Isère"Les listes des sites industriels dangereux sont codifiées pour [...] éviter que des personnes mal intentionnées s'en emparent" et "qu'elles se baladent dans la nature", a répété Sibeth Ndiaye.

Auparavant, "toutes ces informations étaient accessibles", explique Claude Barbay, membre de la Commission de suivi de site (CSS) pour France Nature Environnement, à Mediapart (article payant)."Brutalement, ils ont tout fermé en 2017, après la parution d'une circulaire scélérate de transparence 'opaque'", dénonce-t-il. "On en revient à la situation de non-information qui existait avant l’accident d'AZF à Toulouse, en 2001. On ne peut pas l'imputer aux industriels locaux", poursuit-il.

Le préfet de Seine-Maritime s'est servi de cette circulaire pour expliquer sur BFMTV pourquoi il n'était pas en mesure de fournir les détails plus tôt. "Depuis 2017, une circulaire liée aux problématiques terroristes nous impose de ne plus rendre publique" cette liste, a déclaré Pierre-André Durand. Mais, dans le cas de Rouen, "nous sommes en train de travailler à l'identification des produits situés dans l'entrepôt" qui a brûlé "pour voir si nous pouvons malgré tout les rendre publics". L'autorisation de lever cette restriction est venue finalement d'Edouard Philippe lui-même, mardi, à l'Assemblée nationale.

La volonté de ne pas affoler la population n'a pas aidé les autorités

A trop vouloir protéger la population, l'exécutif s'est pris les pieds dans le tapis. Cette attente et ce vide ont alimenté la défiance et le doute. Les habitants reprochent aux autorités un manque de transparence et une volonté de rassurer, plutôt que de soulever des motifs d'inquiétude en jouant la transparence. "Je pense que la communication préfectorale a franchement été désastreuse, tranche sur franceinfo Frédéric Poitou, expert judiciaire en chimie et en pollution. (...) Ca n'est vraiment pas sérieux."

Cette volonté de l'exécutif de ne pas céder à l'affolement fait aussi grincer des dents dans les ministères. "En termes de gestion de crise, c'est tout ce qu'il ne faut pas faire, s'agace un conseiller dans les colonnes du Parisien. La communication a été pitoyable." "Si on ne sait pas encore, on dit 'on ne sait pas encore'", fait valoir Olivier Faure, premier secrétaire du PS dans Libération."On ne serait pas dans le pays où le nuage de Tchernobyl s'est arrêté à la frontière, je serais enclin à croire le gouvernement, ironise de son côté le député insoumis Eric Coquerel. Mais j'ai des doutes sur les moyens nécessaires à la prévision des risques."

"Je ne cherche pas d'excuses, dit une députée LREM contactée par franceinfo. Mais l'exécutif a dû gérer la disparition de Jacques Chirac en même temps que Rouen. Les choses se sont peut-être un peu trop bousculées." Edouard Philippe a fini par se rendre à Rouen, lundi soir, après les obsèques de l'ancien président de la République. Soit quatre jours après l'apparition des premières flammes dans le ciel normand.

Côté gouvernement, la fusée n’est pas partie droite. Si le truc avait été pris à bras-le-corps, Philippe n’aurait pas eu besoin d’aller sur place. Et si tu donnes l’impression de minimiser, ensuite tu passes ton temps à courir après.un ancien membre du ministère de l'Environnementau "Parisien"

Selon Gilles Martin, expert en communication de crise, "il aurait fallu plus de franchise". A l'heure du digital, il juge la stratégie "old school", dans les colonnes de Tendance Ouest. "Je dis toujours que dire qu'on ne sait pas, c'est déjà dire quelque chose." Barbara Pompili, députée LREM et présidente de la commission du développement durable à l'Assemblée nationale, ne dit pas autre chose. "Il aurait fallu dire plus clairement qu'il y avait des infos que nous n'avions pas, il faut en tirer des leçons", estime l'élue auprès de franceinfo. Elle concède que le préfet a d'abord dû réagir dans l'urgence. "Le préfet a voulu rassurer, ce qui est normal quand on a une situation comme celle-là. Mais peut-être qu'il aurait fallu dire plus clairement qu'il y avait un certain nombre d'informations que nous n'avions pas et qu'il fallait du temps pour connaître tous les tenants et les aboutissants de cette affaire."