RECIT. "Ça m'a pratiquement explosé en pleine figure" : à Paris, comment une fuite de gaz a transformé la rue de Trévise en "zone de guerre"

Trois personnes sont mortes après une explosion due à une fuite de gaz dans une boulangerie du 9e arrondissement de Paris. Près d'une cinquantaine de personnes ont été blessées, dont une dizaine grièvement.

Un pompier sur les lieux de l\'explosion qui a ravagé la rue de Trévise, dans le 9e arrondissement de Paris, le 12 janvier 2019.
Un pompier sur les lieux de l'explosion qui a ravagé la rue de Trévise, dans le 9e arrondissement de Paris, le 12 janvier 2019. (MAXPPP)

Les sirènes des immeubles et les alarmes des voitures hurlent dans la rue de Trévise. Le jour ne s'est pas levé depuis longtemps à Paris, samedi 12 janvier, lorsqu'une terrible explosion, due à une fuite de gaz dans une boulangerie, transforme cette rue du 9e arrondissement en zone de guerre

Depuis la fenêtre de sa chambre d'hôtel, juste en face, Valerio Orsolini filme les flammes, qui font plusieurs mètres de haut. Le journaliste italien, venu à Paris pour couvrir la neuvième journée de mobilisation des "gilets jaunes", vient d'être réveillé en sursaut par la détonation. "Ça m'a pratiquement explosé en pleine figure", affirme-t-il, le visage en sang, avant de descendre dans la rue où les pompiers commencent à venir en aide aux premiers blessés. 

"L'immeuble a tremblé"

Tout a commencé à 8h37. Paris dort encore quand les pompiers sont appelés pour une fuite de gaz qui a commencé à se propager dans une boulangerie. Le commerce est situé à l'angle de la rue de Trévise et de la rue Sainte-Cécile, tout près des Grands Boulevards, à deux pas du musée Grévin et des Folies Bergère. Alors que les soldats du feu s'afffairent, une puissante déflagration retentit.

Un énorme souffle. Un bruit assourdissant, audible à des kilomètres à la ronde. Romain Bernard, qui habite presque en face de la boulangerie, est brusquement tiré du sommeil. "L'immeuble a tremblé, c'était vraiment très impressionnant", décrit-il. Laure Narlian, journaliste à franceinfo, habite à une centaine de mètres de la boulangerie. Elle "croit à un tremblement de terre", tant l'explosion a été violente. 

Claire, elle, vit au-dessus de la boulangerie, au troisième étage. "Les pompiers étaient sur place, ils nous ont réveillés parce qu'ils avaient été alertés par des voisins pour une odeur de gaz, témoigne-t-elle. Ils ont vérifié qu'il n'y avait rien chez nous, ils ont vérifié dans d'autres appartements. Et peut-être dix minutes plus tard, je ne sais plus très bien car je m'étais rendormie, il y a eu un énorme souffle."

L'explosion a soufflé toutes les portes, toutes les vitres de l'appartement, ça a soulevé le lit des enfants.Claire, une habitante de l'immeuble détruit par l'explosionà franceinfo

Le temps d'enfiler des chaussures et de se couvrir, Claire tente de descendre dans la rue avec ses enfants. "On a vu des pompiers qui montaient dans l'immeuble. Ils nous ont dit d'essayer de sortir, mais une partie de la cage d'escalier avait été soufflée, la cage de l'ascenseur était éventrée." Réfugiés au premier étage dans un logement en partie effondré, Claire et ses enfants sont finalement évacués au bout de plusieurs minutes par les pompiers à l'aide d'une échelle. 

"Des personnes en pyjama dans la rue"

Plusieurs commerces de la rue ont été soufflés, et les vitres des immeubles voisins ont volé en éclats. Emily Molli, une journaliste indépendante américaine venue elle aussi à Paris pour couvrir la journée d'action des "gilets jaunes", est l'une des premières à poster des photos de la rue dévastée sur Twitter, dès 9h08. 

Jointe dans la foulée par franceinfo, elle décrit une scène de chaos : "Il y a beaucoup de blessés, de la fumée et des débris de verre partout, raconte-t-elle. Des gens crient, il y a des personnes en pyjama dans la rue. Les pompiers et la police sont déjà sur place." 

D'autres photos et vidéos sont peu à peu postées sur Twitter par des passants et des riverains. Pendant plusieurs heures, la rue sera encore enfumée, encombrée de débris. "Les voitures qui sont au niveau de la boulangerie, on les voit à peine parce qu'elles sont remplies de poussière", témoigne un habitant sur LCI

Un habitant de la rue de Montyon, qui croise la rue de Trévise, est sonné : "Tout est englouti par la fumée et les poussières. On a l'impression d'être dans une zone de guerre."

Des hélicoptères place de l'Opéra 

Valises à la main, des touristes quittent les hôtels de ce quartier très touristique de la capitale. Près de 300 pompiers sont mobilisés et les environs sont totalement bouclés dès le milieu de matinée. Un large périmètre de sécurité est établi, "jusqu'à la rue Richer juste à côté et la rue du Faubourg-Montmartre", 200 mètres plus loin, décrit la journaliste Laure Narlian.

Pour évacuer les blessés au plus vite, deux hélicoptères de la Sécurité civile sont réquisitionnés. Les engins se posent peu avant 11 heures, devant l'opéra Garnier. La célèbre place parisienne est le seul lieu à proximité dont la superficie est suffisante pour les accueillir. 

Vers midi, la maire de Paris, Anne Hidalgo, annonce l'ouverture d'une "cellule d'accueil et d'assistance" à la mairie du 9e arrondissement, notamment pour les habitants "qui cherchent un relogement ou qui ont des demandes liées à cet événement dramatique".

"Sauver ou périr"

13 heures. Aux côtés de la maire de Paris sur les lieux de la catastrophe, Christophe Castaner donne une conférence de presse. Le premier bilan tombe : deux pompiers ont été tués lors de l'explosion. Il s'agit du caporal-chef Simon Cartannaz, 28 ans, dont cinq au service des sapeurs-pompiers, membre de la caserne de Château-d'Eau, et de Nathanaël Josselin, 27 ans, première classe. Il était père d'un petit garçon de 4 ans. Le Dauphiné libéré et L'Yonne républicaine leur ont rendu hommage. 

"Ce sont les premiers intervenants, qui ont fait les premières reconnaissances, les premières investigations et qui se sont pris une onde de choc très violente et de plein fouet", raconte le commandant Eric Moulin. 

"J'adresse mes sincères condoléances à leurs familles et à leurs proches, écrit la maire de Paris sur TwitterLeur dévouement fait honneur à leur devise, 'sauver ou périr'. Nous ne les oublierons pas." Par ailleurs, dix personnes sont aussi hospitalisées en état d'urgence absolue, et 37 autres en urgence relative. 

Un troisième pompier, le 1re classe Maxime Acard, coincé sous les décombres, a pu être secouru et hospitalisé dans un état grave. Ses jours ne sont plus en danger. "Je voudrais saluer le courage des sapeurs-pompiers qui ont permis de sauver la vie de leur camarade, qui est resté enseveli sous les gravats pendant deux heures et demie", déclare Christophe Castaner dans un second point presse. Ils ont pris des risques très importants sous l’autorité de leur chef et ils ont pu ainsi sauver sept vies."

"Consolider le bâtiment pour qu'il ne s'effondre pas" 

Les missions de reconnaissance continuent à la recherche d'éventuelles autres victimes. Des équipes cynophiles et des spécialistes du sauvetage en milieu urbain ont été appelés en renfort. 

Les personnes évacuées sont emmenées dans un hall d'hôtel, et celles qui ne sont pas blessées sont redirigées vers un café du quartier. Au total, 20 immeubles ont été évacués, soit environ 150 personnes. Elles sont accueillies dans la mairie du 9e arrondissement, et les services de la Ville proposent aux habitants et aux touristes qui en ont besoin un accompagnement psychologique et des solutions de relogement. 

Car la priorité est d'empêcher un éventuel effondrement de l'immeuble dans lequel s'est produite l'explosion. "Le bâtiment est fragilisé. Avec l'architecture de la ville de Paris, on prendra en compte la consolidation de ce bâtiment pour qu'il ne s'effondre pas et ne fragilise pas les bâtiments adjacents", explique le capitaine Guillaume Fresse, des pompiers de Paris.

Aux alentours de 17h30, le ministère de l'Intérieur communique un nouveau bilan. Une troisième personne, une touriste espagnole, est décédée. Cette femme "vient de mourir à l'hôpital", indique le ministre des Affaires étrangères espagnol. Madrid n'a pas dévoilé son identité, mais a seulement annoncé qu'elle était en visite à Paris avec son mari.