Affaire Jalabert : les contrôles antidopage servent-ils encore à quelque chose ?

En trois jours, les anciens coureurs Jan Ullrich et Laurent Jalabert ont été impliqués dans des affaires de dopage. Pourtant, ils n'ont jamais été contrôlés positifs pendant leur carrière…

Le cycliste français Laurent Jalabert (au centre) devance l\'Allemand Jan Ullrich (à gauche), le 26 juillet 1998 sur le Tour de France. Le premier a été contrôlé positif à l\'EPO pour cette épreuve.
Le cycliste français Laurent Jalabert (au centre) devance l'Allemand Jan Ullrich (à gauche), le 26 juillet 1998 sur le Tour de France. Le premier a été contrôlé positif à l'EPO pour cette épreuve. (PATRICK KOVARIK / AFP)

En 2013, l'actualité du cyclisme fait furieusement penser aux années 1990. Et à chaque fois, les coureurs dopés pris la main dans le sac n'ont jamais été contrôlés positifs sur une épreuve… Quinze ans après, Laurent Jalabert a été contrôlé positif à l'EPO sur le Tour de France 1998, le 25 juin 2013. Quelques jours plus tôt, l'Allemand Jan Ullrich, vainqueur du Tour 1997, reconnaissait s'être dopé. En janvier, c'est Lance Armstrong qui avouait avoir eu recours à des produits dopants pour ses sept victoires sur la Grande Boucle.

Les contrôles fonctionnent… quinze ans plus tard

Laurent Jalabert se retrouve contrôlé positif quinze ans après les faits, car l'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) a conservé des échantillons d'urine de coureurs contrôlés sur le Tour 1998, marqué par l'affaire Festina. Elle l'a fait aussi pour les Tours suivants, ce qui a permis de confondre Armstrong pour le Tour 1999.

En 1998, l'EPO n'était pas détectable. Elle ne le deviendra qu'en 2000, et la généralisation des contrôles n'interviendra qu'en 2002. Entre-temps, les tricheurs sont passés à autre chose : l'EPO Cera, qui agit avec un effet retard, les microdosages d'EPO qui rendent sa détection très difficile ou encore l'usage de produits masquants…

Aujourd'hui, le principal produit miracle du peloton, l'Aicar, une molécule qui permet de perdre de la graisse de façon spectaculaire, n'est pas détectable. Le vainqueur du Tour 2013 sera-t-il confondu en 2020 ? "C'est le jeu pervers des contrôles antidopage, regrette Pierre Ballester, auteur du livre Fin de cycle, contacté par francetv info. Quand bien même ils ne permettent pas de prendre les coureurs en flagrant délit, il faut qu'il y ait une menace immanente sur les coureurs, les directeurs d'équipe, qu'on leur dise 'vous allez payer un jour'." Dans l'émission "Stade 2", le patron du laboratoire antidopage de Cologne expliquait avoir mis au point un test capable de prouver la présence d'Aicar. Avis aux tricheurs : le test marche sur des échantillons vieux de huit ans. Pas sûr que la face du cyclisme en soit changée pour autant.

De puissants lobbies pour que rien ne change

La politique antidopage dans le vélo est mise en place par la toute-puissante Union cycliste internationale (UCI)… qui a aussi pour mission de faire la promotion de ce sport. Vous avez dit conflit d'intérêts ? Comme le résume le docteur Jean-Pierre de Mondenard, "c'est un peu comme si votre comptable était chargé de vous faire un contrôle fiscal". Résultat : de terribles soupçons de collusion entre les patrons du cyclisme mondial, les organisateurs des grandes courses et les principales équipes pour que rien ne change. On a ainsi appris, lors du grand déballage de l'affaire Armstrong, que le directeur sportif de l'Américain était prévenu par avance des contrôles antidopage… supposés inopinés. "Les acteurs du cyclisme, les organisateurs, les coureurs, les managers, se réfugient derrière la politique antidopage de l'UCI. Et légalement, personne ne peut dire quoi que ce soit", regrette Pierre Ballester.

Le peloton des années EPO a raccroché le cuissard, mais n'a en rien perdu de son influence dans le cyclisme. D'après le site cyclisme-dopage.com, 31% du staff des 25 meilleures équipes ont été convaincus de dopage pendant leur carrière. Laurent Jalabert était jusqu'à récemment sélectionneur de l'équipe de France. Christian Prudhomme, directeur du Tour de France, expliquait devant la commission d'enquête du Sénat son impuissance à faire le ménage dans les managers : "Une année, nous n'avons pas accrédité Bjarne Riis [vainqueur du Tour 1996, qui a reconnu s'être dopé, devenu patron de l'équipe Saxo Bank] comme manager sur le Tour de France. Mais lorsqu'il a décidé, comme par hasard, de prendre une chambre d'hôtel sur la course et de s'y rendre avec son ordinateur et son téléphone portable, que pouvait-on faire de plus ? La solution passe par l'arrivée d'une nouvelle génération de managers."

Il y a quand même des exceptions, remarque Antoine Vayer, qui publie le magazine La preuve par 21. "Le directeur sportif de l'équipe Garmin, l'Américain Jonathan Vaughters, a été acculé à reconnaître qu'il s'était dopé, mais depuis, mène une politique antidopage convaincante." En revanche, silence radio du côté des coureurs.

Y a-t-il un coureur pour incarner le cyclisme propre ?

"Aucun coureur actuel ne parle de dopage, ne dit 'je mets en ligne mes données SRM [la puissance développée en watts lors des montées] sur mon site internet', se désole Antoine Vayer. Les coureurs actuels disent que la période du dopage massif est passée, mais bien peu brisent l'omerta." L'exemple de Christophe Bassons, l'homme qui a dit non au dopage organisé, mais qui y a laissé sa carrière, est encore vivace. "Le cyclisme est un sport individuel, rappelle Pierre Ballester. On préfère le profit immédiat à la pérennité du sport. Personne n'ose aller à contre-courant."

Et pendant ce temps, le jeu de massacre continue. Entre 1996 et 2010, 80% des coureurs présents sur le podium du Tour ont été convaincus de dopage.