L'article à lire pour comprendre l'affaire du Carlton

Le procès de cette affaire de proxénétisme, dans laquelle est notamment poursuivi Dominique Strauss-Kahn, s'ouvre lundi devant le tribunal correctionnel de Lille.

La façade extérieure de l\'hôtel Carlton à Lille (Nord), le 21 janvier 2015.
La façade extérieure de l'hôtel Carlton à Lille (Nord), le 21 janvier 2015. (DENIS CHARLET / AFP)

Sexe, pouvoir et luxe. L'affaire du Carlton, du nom de cet hôtel quatre étoiles situé au cœur de Lille (Nord), a tous les ingrédients d'une histoire sulfureuse. A partir du lundi 2 février, 14 personnes sont renvoyées devant le tribunal correctionnel de Lille pour proxénétisme aggravé. Parmi les prévenus, une présence ajoute du piment : celle de Dominique Strauss-Kahn, l'ex-directeur du Fonds monétaire international (FMI).

Pour comprendre et suivre cette audience, très attendue, francetv info vous explique tout ce qu'il faut savoir sur cette affaire.

1Que vient faire DSK dans cette histoire ?

En octobre 2011, DSK veut tourner la page de l'affaire du Sofitel de New York. Il a refermé le volet pénal aux Etats-Unis, puis il est rentré en France avant de faire des excuses publiques à son épouse, un dimanche soir de septembre sur TF1.

Au même moment, à Lille, René Kojfer, chargé des relations publiques du Carlton, Francis Henrion, son directeur-manager, et Hervé Franchois, propriétaire de l'hôtel, sont interpellés puis mis en examen pour proxénétisme aggravé. Tous sont écroués plusieurs semaines avant d'être libérés. Personne ne le sait encore, mais il s'agit du point de départ de l'affaire. Le nom de l'hôtel devient une étiquette pour désigner le dossier. Elle le restera.

Le nom de DSK s'y ajoute quelques jours plus tard. Il est cité dans des auditions et dans les procès-verbaux. Le jour du second tour de la primaire socialiste pour la présidentielle de 2012, l'ex-directeur du FMI est interrogé par les médias sur le sujet. Il demande alors à être "entendu le plus rapidement possible par les juges", pour mettre fin à des "insinuations malveillantes".

DSK, à Sarcelles (Val-d\'Oise), le 16 octobre 2011, lors du second tour de la primaire socialiste pour la présidentielle de 2012.
DSK, à Sarcelles (Val-d'Oise), le 16 octobre 2011, lors du second tour de la primaire socialiste pour la présidentielle de 2012. (THOMAS SAMSON / AFP)

Il n'est auditionné que plusieurs mois plus tard, avant d'être finalement mis en examen  pour "proxénétisme aggravé en bande organisée", le 26 mars 2012.

2Que lui reproche la justice dans cette affaire ?

L'enquête met en évidence l'existence de parties fines lors de soirées à Paris et à Washington (Etats-Unis), avec des prostituées payées par des responsables d'entreprises pour y participer. L'ex-patron du FMI est le "roi de la fête", estiment les juges d'instruction dans l'ordonnance de renvoi en correctionnelle.

Les juges voient en lui un organisateur de ces parties fines. "Copines", "cadeau", "petite", "du matériel" : ils pensent aussi que l'ancien ministre socialiste a sciemment cherché à dissimuler leur présence, en utilisant ce type de mots dans ses SMS échangés avec l'un des proxénètes présumés. Ils reprochent encore à DSK la mise à disposition, pour ces soirées, d'un appartement dont il était "locataire de fait" : il aurait ainsi "accompli un acte matériel de proxénétisme".

En France, s'offrir les services d'une prostituée majeure n'est, pour l'instant, pas puni par la loi, comme le rappelle Le Monde. Mais le fait d'aider ou d'assister la prostitution est considéré comme du proxénétisme, passible de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende. Ainsi, lorsque des personnes payent une prostituée pour une autre personne, il s'agit de proxénétisme.

3Que répond Dominique Strauss-Kahn ?

DSK ne conteste pas des soirées ou des après-midi de libertinage. "Il ne nie pas un instant la frivolité de sa vie. Il est libertin, l'assume, l'explique", rappelle La Voix du Nord, dans un hors-série consacré à l'affaire, paru le 21 janvier. Mais il se fâche lorsque les juges lui demandent s'il pense avoir une sexualité normale.

Avoir des relations avec des couples ou avec plusieurs femmes, si elles sont consentantes, n'a rien d'illégal. Sauf si elles sont rémunérées par des tiers. C'est là que le bât blesse. "Je n'en savais rien, jure DSK. Chacun vient accompagné dans ces soirées. Accompagné comme il veut, par qui il veut." Sa ligne de défense n'a pas bougé : DSK était adepte du libertinage, pas des prostituées. Elle sera la même pendant l'audience.

4Qu'en pensent les "escort-girls" ?

"Personne ne pouvait ignorer que ma prestation était rémunérée." C'est ce que martèle Mounia, qui s'est constitué partie civile. Lors d'une audition à propos d'une rencontre à l'hôtel Murano, à Paris, cette escort-girl âgée d'une quarantaine d'années a rapporté un rapport sexuel brutal, rémunéré 900 euros. Au cours de l'instruction, en fait de parties fines, d'autres participantes évoquent des séances d'"abattage" ou encore de "pure consommation sexuelle". L'une d'elles parle de relations sexuelles forcées, mais l'enquête pour viol a été classée sans suite.

Une autre "escort-girl", surnommée "Jade", elle aussi partie civile, a rapporté "trois virées" avec DSK aux enquêteurs. A l'hôtel Murano, en mars 2009, dans un club échangiste en Belgique, à l'automne de la même année, puis à l'occasion d'un voyage à Washington en janvier 2010. Elle aussi considère que personne, et surtout pas DSK, ne pouvait ignorer qu'elle était payée pour ses actes sexuels. "A moins de nous prendre tous pour des cons", suggère-t-elle dans La Voix du Nord.

5DSK connaît-il "Dodo la Saumure" ?

En tant qu'escort-girl, Jade a travaillé pour Dominique Alderweireld, dit "Dodo la Saumure", en référence au bain salé dans lequel sont plongés les maquereaux. C'est l'autre personnage truculent de cette affaire. Il se définit comme un "taulier" et gère des maisons closes à Tournai (Belgique). La tenue de "maisons de débauche" est une activité tolérée, et même florissante, de l'autre côté de la frontière. 

Dodo la Saumure, dans son nouveau club, à Blaton (Belgique), le 30 avril 2014.
Dodo la Saumure, dans son nouveau club, à Blaton (Belgique), le 30 avril 2014. (LAURENT DUBRULE / REUTERS)

Mais la tolérance belge a ses limites et le fait de tenir une maison close est toujours puni par la loi. La justice l'a rappelé à "Dodo la Saumure" : il est écroué le 2 octobre 2011 avec sa compagne Béatrice Legrain, dite "Béa", pour proxénétisme en bande organisée et blanchiment d'argent. C'est cette arrestation qui conduit les enquêteurs à René Kojfer, le chargé de relations publiques de l'hôtel Carlton de Lille. Et qui est à l'origine de l'affaire. 

Car les deux hommes se connaissent. La justice reproche à René Kojfer d'avoir mis en relation des clients de l'hôtel avec des prostituées, notamment des "filles" de "Dodo la Saumure". Parmi elles, Jade, qui a rencontré DSK. Mais l'ex-directeur du FMI n'a jamais mis un pied à l'hôtel Carlton. Il n'a pas non plus rencontré "Dodo la Saumure". "Je n'ai jamais demandé à une fille d'aller avec lui. (...) Je ne connais pas DSK, mais j'aurais bien aimé", affirme Dominique Alderweireld à Libération le 21 janvier 2012.

6Et les autres prévenus, connaissent-ils DSK ?

Pas tous. L'ex-ministre socialiste rencontre Fabrice Paszkowski, lors d'un forum d'entreprises à Béthune (Pas-de-Calais), en 2006. Cet entrepreneur et créateur d'une société de distribution de matériel médical, très admiratif de DSK, lance un club de soutien pour l'homme politique. Puis il participe aux fameuses soirées libertines. La justice lui reproche d'avoir organisé et financé les rencontres tarifées.

Fabrice Paszkowski, à droite, avec son ex-compagne Virginie Dufour, une des 14 prévenus du procès, et Michou, qui fête son anniversaire au restaurant La Vylla à Lens (Pas-de-Calais), le 15 juin 2009.
Fabrice Paszkowski, à droite, avec son ex-compagne Virginie Dufour, une des 14 prévenus du procès, et Michou, qui fête son anniversaire au restaurant La Vylla à Lens (Pas-de-Calais), le 15 juin 2009. ( MAXPPP)

C'est Fabrice Paszkowski qui présente à DSK deux autres hommes, aujourd'hui sur le banc des prévenus : Jean-Christophe Lagarde, alors commissaire divisionnaire chef de la sûreté départementale du Nord et David Roquet, directeur d'une filiale du groupe de BTP Eiffage, mis à pied depuis. 

David Roquet est le trait d'union entre DSK et René Kojfer. Pour l'entrepreneur, l'employé du Carlton est une "vieille connaissance". Il lui demande donc de le mettre en relation avec des "escort-girls". "C'est ainsi que [David Roquet] a amené vers Strauss-Kahn deux femmes habituellement attachées à Dominique Alderweireld", résume La Voix du Nord. L'une d'elles n'est autre que "Béa", la compagne de "Dodo la Saumure". Elle affirme avoir éconduit DSK à Paris, tandis qu'il tentait de la suivre dans les toilettes après un déjeuner.

7Peut-on parler d'un complot contre DSK ?

Cette théorie est balayée par les enquêteurs lillois. Mais René Kojfer maintient que derrière toute cette affaire, c'est DSK qui est visé. L'employé du Carlton aurait fait l'objet d'écoutes administratives dès 2010, soit assez tôt dans l'affaire. Or, ces écoutes requièrent l'accord du Premier ministre, poste occupé à l'époque par François Fillon. Il estime que les enquêteurs l'auraient surveillé pour atteindre l'ex-directeur du FMI dans sa vie privée, à des fins politiques.

Pour certains, un élément jette le trouble : des "renseignements concordants anonymes" sont à l'origine de l'enquête. Aucune plainte n'a été déposée. Jade et Mounia se sont constituées parties civiles "bien après le démarrage de l'enquête". Cette théorie du complot s'appuie aussi sur le fait que plusieurs prévenus ont des réseaux d'influence en commun, et font partie du même cercle amical et libertin. 

8Finalement, qui risque quoi ?

Le délit de proxénétisme est passible de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende dans sa forme simple. Mais dans cette affaire, les prévenus sont jugés pour proxénétisme aggravé, c'est-à-dire lorsque les faits sont commis par plusieurs personnes ou avec la complicité de plusieurs personnes. La peine encourue est plus importante : jusqu'à dix ans d'emprisonnement et 1,5 million d'euros d'amende.

Fabrice Paszkowski et David Roquet sont jugés, en plus, pour d'autres motifs : respectivement pour abus de biens sociaux et abus de confiance. Ils risquent aussi cinq de prison et 375 000 euros d'amende pour escroquerie. Jean-Christophe Lagarde encourt la même peine pour recel d'escroquerie.

Mais la défense croit à la relaxe. Le parquet avait requis le 11 juin 2013 un non-lieu à l'encontre de DSK et ne devrait donc pas soutenir l'accusation contre lui. "Quel que soit le jugement que l'on peut porter, [le comportement sexuel de DSK] ne relève pas du droit mais de la morale", notait le parquet dans son réquisitoire. Mais les juges n'avaient pas suivi cet avis et décidé d'un renvoi en correctionnelle. Tout l'enjeu sera donc de déterminer s'il y a eu des recours à des prostituées régulièrement et, surtout, de manière organisée. 

9J'ai eu la flemme de lire l'article en entier et j'ai scrollé vers le bas, vous pouvez me faire un résumé ? ;)

Le procès de l'affaire du Carlton s'ouvre lundi 2 février devant le tribunal correctionnel de Lille (Nord). Pendant au moins trois semaines, 14 personnes sont jugées pour proxénétisme aggravé, dont l'ex-patron du FMI Dominique Strauss-Kahn. Les juges estiment que DSK ne pouvait ignorer que les filles qu'on lui présentait lors de parties fines étaient des prostituées rémunérées. Mais le parquet, qui avait requis un non-lieu pour DSK le 11 juin 2013, pourrait réclamer sa relaxe.

Sur le banc des prévenus se trouve aussi René Kojfer. En charge des relations publiques de l'hôtel Carlton, il est accusé d'avoir fait venir des prostituées pour satisfaire quelques clients. Deux entrepreneurs sont soupçonnés d'avoir fait appel à lui pour "fournir des filles" à DSK pendant les fameuses parties fines. Les prostituées impliquées viendraient des établissements de Dominique Alderweireld, dit "Dodo la Saumure", gérant de maisons closes en Belgique et autre figure très médiatique du procès. Deux d'entre elles seront sur les bancs de la partie civile.