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L'article à lire pour comprendre l'affaire Grégory (et ses multiples rebondissements)

Plus de trente-deux ans après les faits, le mystère de la mort du petit Grégory va-t-il être percé ? Ce dossier est resté une énigme depuis la découverte du corps du garçon de 4 ans dans les eaux de la Vologne, le 16 octobre 1984. Mais les interpellations du 14 juin et les révélations du cousin de Murielle Bolle marquent un tournant retentissant.

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Photo non datée du petit Grégory Villemin, retrouvé noyé le 16 octobre 1984 alors qu'il avait 4 ans, pieds et poings liés dans la Vologne (Vosges). (AFP)

C'est un coup de théâtre dans une affaire judiciaire vieille de trente-deux ans. Trois personnes ont été placées en garde à vue, le 14 juin, dans le cadre de l'enquête sur l'affaire Grégory. Deux d'entre elles, Marcel et Jacqueline Jacob, ont été mises en examen pour "enlèvement" et "séquestration suivie de la mort" du petit garçon de 4 ans. Après avoir été placés en détention provisoire, les deux époux ont été remis en liberté, mardi 20 juin, tout en restant sous contrôle judiciaire. Murielle Bolle, témoin clé dans l'affaire, a, elle, été interpellée, mercredi 28 juin, à son domicile de Granges-sur-Vologne (Vosges). Son témoignage a été, depuis, remis en cause par son cousins, Patrick F et une confrontation entre les deux a été organisée vendredi 28 juillet.

Voilà comment un meurtre qui suscite les passions depuis trois décennies est revenu, en quelques jours, sur le devant de la scène. Pour tout comprendre, franceinfo revient sur les tenants et les aboutissants de ce dossier énigmatique.

Le petit Grégory, c'est qui ?

Grégory Villemin est un petit garçon né le 24 août 1980 et mort assassiné à 4 ans. Son corps est retrouvé pieds et poings liés d'une cordelette, le 16 octobre 1984, dans la rivière qui borde Lépanges-sur-Vologne (Vosges)Selon sa mère, Christine Villemin, l'enfant jouait devant la maison lorsqu'il a disparu. Elle donne l'alerte vers 17h50. Un peu plus de trois heures plus tard, il est retrouvé mort dans la Vologne, vêtu d'un anorak et d'un bonnet enfoncé sur sa tête. Son corps ne porte pas de traces de coups ou de violences apparentes.

Ainsi commence une des affaires judiciaires les plus retentissantes des années 1980, dont l'image emblématique reste cette photo de l'enfant aux boucles brunes et au visage joufflu, vêtu d'un sweat gris sur lequel se détache un V orange.

>> REPLAY. "Une affaire de famille", l'affaire Grégory par le "13h15" de France 2

Pourquoi reparle-t-on de cette affaire trente-deux ans après ?

Dans cette affaire, le délai de prescription n'est pas atteint, car le dossier, rouvert plusieurs fois, n'a jamais été refermé. Il a connu un nouveau rebondissement mercredi 14 juin avec l'annonce surprise de cinq interpellations dans les Vosges. Trois personnes ont été placées en garde à vue par les gendarmes de la section de recherche de Dijon. Tous sont des membres de la famille de Grégory Villemin. Il y a d'abord une tante du garçonnet, Ginette Villemin, 61 ans, mariée à un frère du père de Grégory. Elle est ressortie libre de sa garde à vue, jeudi.

Ce n'est pas le cas de deux autres gardés à vue : vendredi à Dijon, Marcel et Jacqueline Jacob, 72 ans, ont été mis en examen pour "enlèvement" et "séquestration suivie de mort" et placés en détention provisoire. Mardi, la cour d'appel de Dijon a décidé de les remettre en liberté, sous contrôle judiciaire. Ce sont respectivement le grand-oncle et la grand-tante de Grégory. Marcel Jacob est le frère de Monique Villemin, la grand-mère paternelle de Grégory. Son épouse, Jacqueline est née Thuriot. L'utilisation d'AnaCrim, un logiciel d'analyse criminelle, a permis de repasser au peigne fin les 12 000 pièces du dossier et de pointer des incohérences auxquelles les deux suspects ont été confrontés. Mais ils sont restés muets et nient toute implication, selon le procureur général.

Deux autres personnes ont été entendues en audition libre, en raison de leur âge et de leur état de santé : Monique Villemin, la grand-mère paternelle de Grégory, et son mari, Albert. Vous êtes perdu(e) ? Le schéma ci-dessous vous aidera à vous y retrouver.

Schéma des membres de la famille Villemin impliqués dans l'enquête sur le meurtre du petit Grégory. (ANSELME CALABRESE / FRANCEINFO)

Que sait-on sur les époux Jacob ?

D'un caractère affirmé, Marcel Jacob, ouvrier, était en mauvais termes avec Albert Villemin, le mari de sa grande sœur Monique, et surtout avec leur fils Jean-Marie, père de Grégory, dont il considérait l'ascension sociale comme illégitime. En 1982, il apostrophe ce dernier, qui vient d'être promu contremaître : "Je ne serre pas la main à un chef. Tu n'es qu'un rampant qui n'a pas de poils sur la poitrine", lance cet oncle envieux, qui vit sur les hauteurs d'Aumontzey (Vosges) dans une maison surplombant celle de sa sœur Monique.

>> Ce que l'on sait des époux Jacob

Mais on n'a jamais soupçonné personne avant ?

Si. Le premier suspect de l'affaire, c'est Bernard Laroche, incarcéré le 5 novembre 1984. Ce dernier est un cousin germain de Jean-Marie Villemin, également du côté maternel. Pourquoi est-il soupçonné ? Parce que Murielle Bolle, sa jeune belle-sœur de 15 ans, l'accuse du meurtre trois semaines après la mort de Grégory. Bernard Laroche a, explique-t-elle, emmené en voiture "un petit garçon coiffé d'un bonnet qu'il a mis à l'arrière (...) puis il est revenu seul", rapporte Libération en 2006. Problème : trois jours plus tard, elle se rétracte. Et ne changera plus de version.

Bernard Laroche est remis en liberté sous contrôle judiciaire le 4 février 1985, faute de preuves suffisantes. Mais pour Jean-Marie Villemin, il n'y a aucun doute : son cousin est l'assassin de son fils. Rongé par le chagrin, Jean-Marie Villemin abat Bernard Laroche d'un coup de fusil à bout portant le 29 mars 1985. Pour ce meurtre, le père du petit Grégory est condamné fin 1993 à cinq ans d'emprisonnement, dont un avec sursis.

>> Près de trente-trois ans après le début de l'affaire Grégory, l'une des premières gardées à vue se souvient

Et la mère de Grégory ? On ne pensait pas que c'était elle à un moment ?

En effet, au début de l'été 1985, le juge Jean-Michel Lambert, premier magistrat chargé de l'enquête, opère un revirement en portant ses soupçons sur la mère. Christine Villemin est mise en examen et placée en détention le 5 juillet. Elle est libérée sous contrôle judiciaire onze jours plus tard. Mais la machine à fantasmes est enclenchée. L'écrivaine Marguerite Duras alimente la thèse de l'infanticide auprès du grand public et de la presse passionnés par cette histoire. Elle présente Christine Villemin comme l'évidente meurtrière de son fils, dans une tribune publiée le 17 juillet 1985 dans Libération.

C'est finalement au terme de deux enquêtes, instruites successivement par trois juges, que la mère de Grégory est totalement innocentée en 1993. Elle bénéficie d'un non-lieu retentissant pour "absence totale de charges", une formule inédite aux accents d'excuses et d'aveu d'erreur judiciaire.

>> L'affaire Grégory en cinq dates

Alors pourquoi reparle-t-on de Bernard Laroche ?

Bernard Laroche n'est plus là et à ce jour, aucune preuve n'a permis d'établir qu'il était l'auteur du crime. En 2013, l'affaire est relancée par la mise au jour de nouvelles traces d’ADN sur les cordelettes ayant servi à entraver le corps de l’enfant. Pour l'avocat de la famille Laroche, Gérard Welzer, cela "confirme l'innocence" de Bernard Laroche. En réalité, les analyses de ces traces ne permettent pas de mettre un nom sur les profils des ADN relevés. 

Depuis mercredi, c'est le "clan Laroche" qui est revenu sur le devant de la scène. Marcel Jacob et Michel Villemin, frère de Jean-Marie et défunt époux de Ginette, étaient en effet très liés à Bernard Laroche, respectivement leur neveu et cousin. Marcel Jacob est l'aîné d'à peine quelques années de Bernard Laroche. Les deux sont voisins et se rendent visite régulièrement, "même si au début de l'enquête, Marcel Jacob s'était efforcé de dissimuler cette amitié", avaient rappelé les juges dans un arrêt de 1993. Mieux : oncle et neveu cultivent une ressemblance physique, arborant moustache et favoris, suscitant parfois la confusion.

On parle beaucoup de "corbeaux" dans cette affaire. Pourquoi ?

Les "corbeaux" ont fait leur apparition bien avant la mort de Grégory. Dès 1981, parents et grands-parents de Grégory reçoivent plus de mille appels, parfois silencieux, parfois accompagnés de musique. Le 8 avril 1984, une voix anonyme appelle Jean-Marie Villemin et menace d'enlever son fils. Selon le procureur actuel de la République de Dijon, Jean-Jacques Bosc, les investigations ont récemment permis d'établir que "ces appels émanaient d'une femme et d'un homme à la voix rauque et essoufflée". Mais ces deux personnes n'ont toujours pas été identifiées formellement.

Il y a les appels. Puis, il y a les lettres. Elles ont été écrites entre 1983 et 1985. Ce sont des courriers, dont l'un rédigé en écriture cursive, truffés de fautes d'orthographe et surtout garnis d'insultes et de menaces à l'égard de la famille. Des expertises en écriture, une technique utilisée par les enquêteurs pour authentifier des documents, ont permis d'attribuer ces lettres à Jacqueline Jacob, explique Jean-Jacques Bosc.

Et il y a cette lettre de revendication du meurtre, envoyée le 16 octobre 1984. "J'espère que tu mourras de chagrin le chef. Ce n'est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance. Pauvre con", écrit le "corbeau". L'auteur de cette missive n'a pas été identifié à ce jour, mais "le dossier révèle existence d'un lien indissociable" entre une lettre écrite par le corbeau en 1983 et ce courrier, "posté le jour du crime avant 17h15 et l'enlèvement de l'enfant", a indiqué Jean-Jacques Bosc vendredi. Les enquêteurs pensent que les fameux "corbeaux" ont joué un rôle dans la mort de l'enfant, compte tenu de leur degré de connaissance des faits et de l'absence d'alibis le jour du drame.

Enfin, il y a une lettre de menace adressée au juge Maurice Simon, président de la cour d'appel de Dijon, en charge de l'affaire Grégory en 1989. Selon le procureur Jean-Jacques Bosc, les analyses sur le courrier pointent vers Monique Villemin, la grand-mère de Grégory. 

>> Ce que contenaient les lettres et les appels des corbeaux

Toute cette affaire n'est donc qu'une histoire de famille ?

L'animosité entre les différents "clans" de la famille est avérée. Serait-ce le mobile de ce crime jusqu'ici insondable ? Il est encore trop tôt pour le dire. Toujours est-il que le "clan Laroche" est aussi surnommé le "clan des envieux". Car les Laroche, les Jacob et une partie des Villemin pourraient bien être soudés par un sentiment de jalousie envers Jean-Marie Villemin. L'"'aigreur [de Bernard Laroche] aurait pu être alimentée par les vantardises de Jean-Marie Villemin qui se complaisait un peu trop à faire étalage de ses succès et par certains membres de son entourage, tels Michel et Ginette Villemin, Jacky Villemin, Marcel et Jacqueline Jacob qui enviaient, eux aussi, les parents de Grégory et les dénigraient peut-être auprès de lui", est-il écrit dans un arrêt de la chambre d’accusation de 1993 cité par Libération.

Relâchée sans charge à l'issue de 36 heures de garde à vue, Ginette Villemin ne croit pas à la culpabilité du couple Jacob. "J'ai l'impression de me retrouver trente ans en arrière ! Vous cherchez toujours du même côté de la famille", a-t-elle affirmé à France Bleu lundi soir. Mais dans cette famille minée par les secrets, la fille du couple Jacob est, elle, sans concessions. "S'ils ont quelque chose à voir avec cette affaire", "je me demande même comment ils ont pu vivre 32 ans comme ça en pouvant se regarder dans une glace", estime Valérie Delaite. Reniée par ses parents, elle a coupé tout lien avec eux depuis 1991.

Pour l'instant, les secrets sont bien gardés. "Nous ne savons pas en l'état du dossier très précisément de quelle façon est mort Grégory (...), il y a encore des zones d'ombre qu'on pourra peut-être éclaircir", a reconnu vendredi le procureur général de la République de Dijon.

J'ai eu la flemme de lire l'article en entier, vous pouvez me faire un résumé ?

Le 16 octobre 1984, le corps de Grégory Villemin, âgé de 4 ans seulement, est retrouvé pieds et poings liés dans la Vologne, la rivière vosgienne qui coule près de son domicile familial. Le premier à être suspecté du meurtre est un cousin de son père, Bernard Laroche. Il est mis en examen le 5 novembre 1984 et placé en détention provisoire, mais faute de preuves, il est relâché trois mois plus tard. Le 29 mars 1985, Jean-Marie Villemin, le père du petit Grégory, le tue. Il est persuadé que c'est l'assassin de son fils. Pourtant, sa femme va être à son tour soupçonnée, puis innocentée.

A la demande des parents, le dossier a été rouvert par deux fois, en 2000 et 2008, pour réaliser des analyses ADN de pièces du dossier. Trente-deux ans après le crime, l'affaire est relancée pour la troisième fois depuis l'interpellation puis la mise en examen de Marcel et Jacqueline Jacob, grand-oncle et grand-tante de Grégory, pour "enlèvement" et "séquestration suivie de mort".

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