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"Depuis mon enfance, l'histoire n'arrête pas de ressurgir" : dans les Vosges, ils ont grandi dans l'ombre de l'affaire Grégory

Alors que l'enquête sur l'assassinat de cet enfant de 4 ans en 1984 est une nouvelle fois rouverte, franceinfo est allé à la rencontre de cette génération de trentenaires, originaires de la vallée de la Vologne, à qui cette affaire colle à la peau.

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Lépanges-sur-Vologne, le 15 juin 2017. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

"Le petit Grégory ? J'en entends parler depuis que je suis née." Sur le parking du supermarché Leclerc de Bruyères, dans les Vosges, la caissière, trentenaire, aimerait bien finir sa cigarette sans ressasser les histoires du passé. Comme elle, ils sont nombreux à être nés dans cette vallée de la Vologne entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. Au même moment que Grégory Villemin, né le 24 août 1980 et retrouvé noyé, le 16 octobre 1984, poings et pieds liés dans la rivière qui borde Lépanges-sur-Vologne. Le 14 juin 2017, l'enquête a été une nouvelle fois relancée. Franceinfo est allé à la rencontre de cette "génération du petit Grégory" qui a grandi au rythme de cette affaire criminelle hors norme.

L'entrée de Lépanges-sur-Vologne (Vosges), le 15 juin 2017. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Pour rejoindre le cœur de ce terrible fait divers, il faut longer la Vologne et voir passer des villages endormis par la désindustrialisation. Un calme très relatif, car à la simple évocation d'un prénom – Grégory –, l'atmosphère se tend, les habitants se raidissent. Ici, la plupart des trentenaires connaissent de près ou de loin un membre du clan Villemin. "Le grand-père de mon mari était là au moment où ils ont retrouvé le corps dans la rivière", se remémore une jeune mère de famille, à Laval-sur-Vologne. "Mon père travaillait avec Jean-Marie Villemin", glisse Mélanie, grande brune à lunettes, dans la galerie commerçante – un peu vieillotte, mais toujours animée – du Leclerc de Bruyères

"On a été surprotégés"

A Lépanges-sur-Vologne, les jeunes adultes se confient difficilement, exténués qu'ils sont par les années d'enquête qui ont jalonné leur enfance. "Ma mère m'a encore parlé de cette histoire hier, lance Mélanie, 31 ans, devant l'école maternelle, récemment construite. A l'époque, elle venait d'accoucher de ma grande sœur. Elle m'a dit : 'J'ai eu peur qu'on vous fasse ça ! On a été surprotégés. Même à 18 ans, on n'avait pas le droit de sortir après 21 heures."

Près de trente-trois ans plus tard, Mélanie a conservé cette histoire comme patrimoine, sans que cela l'empêche de venir habiter sur les lieux de l'affaire. Mère de cinq enfants, âgés de 3 à 10 ans, elle reste très méfiante vis-à-vis de l'extérieur. "Moi, mes gosses, ils ne sortent pas de chez nous : on a 3 000 mètres carrés de terrain", explique-t-elle, alors que son aînée vient la rejoindre. Dans le village, entre les voies de chemin de fer et la Vologne, peu d'enfants traînent dans les rues et personne n'occupe le skate-park.

On voit trop de choses aujourd'hui. Je veux que mes gosses restent avec moi.

Mélanie, 31 ans, habitante de Lépanges-sur-Vologne

à franceinfo

Grandir au rythme de l'enquête

Indéniablement, cette affaire colle à la peau du village et de ses habitants. Cela a été le cas pour Noureddine, 31 ans, qui vide le contenu de son chariot dans le coffre de sa voiture. Lui a grandi à Epinal, sans que l'affaire vienne perturber son enfance. Mais quand il a décidé d'emménager à Lépanges-sur-Vologne, la première chose qu'on lui a dite, c'est : "Tu achètes là où le petit Grégory s'est fait tuer !" se rappelle-t-il.

Deux exemplaires de "Vosges Matin", dans un café de Lépanges-sur-Vologne, le 15 juin 2017. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Depuis 1984, les habitants de la région vivent au gré des multiples rebondissements de l'enquête. D'abord les deux inculpations en 1984 et en 1985, puis les réouvertures du dossier en 2000, 2008, 2010, 2012, 2013 et maintenant en 2017. "Depuis mon enfance, l'histoire n'arrête pas de ressurgir", raconte la serveuse d'un café sans charme d'une ville voisine, née en 1980. On suit à chaque fois." Elle pointe son doigt vers la une de Vosges Matin qui annonce en gros titre : "32 ans après… : le coup de théâtre."

L'affaire Grégory fait aussi remonter d'autres souvenirs. "L'année d'après, en 1985, j'ai failli me faire enlever aussi, raconte une employée du Leclerc de Bruyères, à l'ombre de cet énorme bâtiment blanc, avec sa station-service qui draine un flot continu d'automobilistes. Un homme m'a dit de monter dans sa voiture pour avoir des bonbons. Heureusement, ma grand-mère l'a vu. Elle a hurlé." Aujourd'hui, cette mère de famille dit avoir inculqué très tôt les "règles de sécurité" à son fils.

"Ça ne m'a pas traumatisée"

La plupart des trentenaires rencontrés assurent tout de même avoir vécu une enfance tranquille. "Vous voulez connaître l'impact psychologique de cette affaire sur nous ? lance un couple. Aucun !" Ils s'engouffrent dans leur petite voiture, baguette de pain à la main.

Très jeune dans les années 1980, cette génération d'habitants n'a souvent compris l'ampleur du drame que plusieurs années plus tard. "J'avais 7 ans à l'époque et je ne comprenais pas tout, donc ça ne m'a pas traumatisée", glisse Mélanie, qui vivait à La Chapelle-devant-Bruyères, à 10 km de Lépanges-sur-Vologne, au moment de la mort de Grégory. 

Ce sont mes parents qui ont vécu ça de plein fouet. Ils pouvaient se mettre à la place des parents Villemin.

Une serveuse d'un bar de Cheniménil

à franceinfo

Certains jeunes habitants de la région tiennent aussi à relativiser le sombre portrait de la vallée dressé parfois par les médias. "Les corbeaux ne volent pas sur le dos au-dessus du village ! lance une employée de maintenance de 32 ans, pantalon orange fluo et sweat bleu. C'est un drame familial, rien de plus. Moi j'ai habité à Montigny-lès-Metz et les parents étaient bien plus inquiets pour leurs gosses." Dans cette ville de Moselle, deux enfants ont été tués à coups de pierres à la même époque, en 1986. Après trente ans sans réponse et plusieurs rebondissements judiciaires, Francis Heaulme a été reconnu coupable de ce double meurtre, le 17 mai dernier.

Alors, pour profiter d'une vie normale, sans être ramenés sans cesse à l'affaire Grégory, beaucoup refusent d'en reparler aujourd'hui. "Ç'a été trop dur ici, j'habitais pas loin, je ne veux plus en entendre parler", répond un homme venu chercher ses enfants à l'école de Laval-sur-Vologne. D'autres préfèrent tourner les talons à la simple évocation du prénom de la petite victime, comme cette dame qui a garé son Audi sur le parking du Lidl. "On ne saura jamais, de toute façon", souffle un ouvrier trentenaire, attablé dans un restaurant avec ses collègues. Un mystère qui continue de faire planer l'affaire du petit Grégory sur cette génération.

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