RECIT. "On a entendu le train donner plusieurs coups de klaxon" : jeudi, 16h03, un TER percute un bus scolaire à Millas

Une collision entre un autocar scolaire et un TER à un passage à niveau, dans les Pyrénées-Orientales a fait au moins cinq morts, jeudi 14 décembre.

Un TER a percuté un autocar scolaire à un passage à niveau, à Millas (Pyrénées-Orientales), jeudi 14 décembre 2017.
Un TER a percuté un autocar scolaire à un passage à niveau, à Millas (Pyrénées-Orientales), jeudi 14 décembre 2017. (MAXPPP)
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Carole BélingardFrance Télévisions

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La journée de cours touche à sa fin au collège Christian-Bourquin de Millas (Pyrénées-Orientales), à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Perpignan, jeudi 14 décembre. Pour une vingtaine de collégiens, c'est l'heure de rentrer à la maison. Peu avant 16 heures, vingt-deux élèves de 11 à 17 ans montent dans l'autocar qui dessert les communes limitrophes de Saint-Féliu-d'Amont et Saint-Féliu-d'Avall. Un trajet de quelques minutes qui va, ce jour-là, tourner au drame. A 16h03, le car s'avance, route de Thuir, à la sortie de Millas, sur le passage à niveau n°25. Au même moment, un TER reliant Villefranche-de-Conflent à Perpignan arrive et percute le véhicule de plein fouet.

Léana, âgée de 11 ans, se trouve dans l'autocar. Elle tourne la tête et ne peut constater qu'une seule chose : le train arrive droit sur le bus scolaire. La collision est inéluctable. L'enfant a tout juste le temps de hurler "Attention !" "Et là, c'est le trou noir. Elle m’a dit qu’elle avait perdu connaissance", raconte sa mère à RTL. Léana se réveille quelques minutes plus tard, les vêtements "tout déchirés". Autour d'elle, c'est le chaos. Sa copine, assise juste à côté d'elle, est blessée à la jambe. Non loin, un garçon présente les mêmes blessures.

A l'avant du bus, une autre adolescente assiste à la scène, relate sa grand-mère devant la caméra de France 3 Occitanie. Au moment de la collision, la jeune fille "tombe dans les vapes". Le réveil est douloureux. Son état nécessite des points de suture au visage, aux bras, derrière les épaules. 

Le bruit "d'une grosse explosion"

La panique s'empare aussi des passagers du train. "Le choc a été très violent et on a eu l'impression que le train allait dérailler et se coucher", affirme Barbara à L'Indépendant. Un témoin à proximité de l'accident atteste aussi de la violence des événements. "On a entendu abondamment le train avertir de coups de klaxon (...). Après, on a entendu comme une grosse explosion, comme si c'était une explosion de dynamite", confie-t-il à BFMTV. Au moment où le TER entre en collision avec le bus scolaire, Georges, lui, est au volant de son véhicule. "J'étais en face, j'étais la seule voiture. C'est allé tellement vite", raconte-t-il à BFMTV. Il coupe le moteur et descend alors de la voiture. Ce qu'il voit le sidère. "C'était un vrai carnage, c'était atroce", confie-t-il, très ému. Georges appelle aussitôt les secours. 

Lui est formel sur les circonstances de l'accident. De son côté, à contre-sens du chemin suivi par l'autocar, "les barrières étaient baissées, on a vu le train arriver, on a vu le bus s'engager." 

Mais de l'autre côté, les barrières étaient-elles fermées ? Les collégiennes présentes dans l'autocar affirment que non. Léana a ainsi raconté à sa mère que les barrières étaient relevées. La grand-mère d'une autre adolescente abonde : "Elle a tout vu. La barrière ne s’est pas refermée, elle est restée ouverte. Le clignotant rouge, ça s’allume normalement. Là, il ne s’est pas allumé. Alors la conductrice est passée, elle s’est arrêtée à moitié et c’est là que le train l’a percuté." Un point-clé que les trois différentes enquêtes diligentées vont devoir éclaircir.

Sur les lieux, d'importants moyens de secours sont déployés. Dès 16h15 s'affairent sur place 95 sapeurs-pompiers, 52 gendarmes et 12 personnels du Samu. A 16h30, la préfecture des Pyrénées-Orientales active le plan rouge de prise en charge de nombreuses victimes. Une heure plus tard, le plan blanc de mobilisation des moyens sanitaires est à son tour mis en place. Rapidement, la halle des sports de Millas est réquisitionnée pour accueillir les familles des victimes. Et une cellule psychologique est mise en place, ainsi qu'un poste médical avancé.

"Une vision épouvantable"

Au collège Christian-Bourquin de Millas, les élèves qui terminent leur journée apprennent la terrible nouvelle. "On était en cours et il y a un prof qui nous a dit de nous rassembler dans un endroit. (...) Là, ils nous ont annoncé l'accident", explique l'un deux à France 3 Occitanie. "On est partis voir et on a vu le bus coupé en deux", raconte un autre. 

Les maires des communes alentours arrivent eux aussi, bouleversés, sur les lieux de l'accident que bordent des champs de vignes. "Je suis effondré. C’est une catastrophe pour le village. On a vingt gamins en souffrance qui ont été envoyés dans les hôpitaux de Montpellier, Toulouse, la clinique Saint-Pierre et l’hôpital de Perpignan", détaille alors Robert Taillant, maire de Saint-Féliu-d’Avall, à L’Indépendant. Même effroi pour Robert Olive, le maire de Saint-Féliu-d'Amont. "Je suis arrivé une demi-heure après. Forcément, j'ai une vision épouvantable. Le bus coupé en deux par un train et des gamins couchés partout. C'est affreux", rapporte-t-il à France 3 Occitanie, les yeux encore plein d'effroi. "On attend le bilan, on attend de savoir qui... Le genre de choses qu'on aimerait ne jamais voir", confie-t-il sous le choc. 

Un passage à niveau non problématique

Les deux édiles ne comprennent pas ce qui a pu se passer. Ils évoquent un passage à niveau "très dégagé", "qui ne présentait pas de problèmes". "Il y avait de la visibilité et la route avait été aménagée récemment", précise Robert Taillant. Mêmes interrogations de la part d'une habitante de Millas. "Je passe sur ce passage à niveau deux fois par jour depuis vingt ans. Je ne comprends pas comment ça a pu se passer. Le bus ne peut pas rouler vite, puisqu’il tourne à l’équerre", explique-t-elle à L'IndépendantA cet endroit, l'autocar quitte en effet un chemin communal pour s'engager sur la route départementale 612 et croise la voie ferrée quelques mètres seulement après l'intersection. 

Passé le choc, arrivent les premiers bilans provisoires. Rapidement, les secours font état de quatre morts. Peu avant 19 heures, le préfet des Pyrénées-Orientales tient un point presse. "Nous sommes face à un événement grave, très grave, indique Philippe Vignes. Parmi les blessés, 21 sont des collégiens et trois sont des personnes qui se trouvaient dans le TER." En revanche, il ne parle pas des victimes décédées. 

De son côté, la SNCF apporte quelques précisions après les premières constatations sur place. La compagnie ferroviaire précise, dans un communiqué, que la vitesse du train au moment du choc est d'environ 80 km/h (ce qui n'est pas une vitesse excessive à cet endroit). Elle ajoute que le passage à niveau de Millas ne fait pas partie des équipements "à problèmes"

Une identification des victimes compliquée

Le Premier ministre, Edouard Philippe, arrive sur les lieux de l'accident à 20 heures, accompagné de la ministre des Transports, Elisatbeth Borne. A 20h45, il communique un premier bilan officiel de quatre morts et ajoute qu'onze personnes se trouvent en urgence absolue et neuf en urgence relative. Le Premier ministre explique aussi que, du fait de la gravité des blessures et de la violence du choc, le processus d'identification est "extrêmement difficile"

Philippe est l'oncle d'un adolescent mort dans l'accident. Au milieu de la nuit, le coup de téléphone tant redouté tombe comme un couperet. "C’est juste annoncé de but en blanc comme à la télé, comme dans un film (...). On nous a annoncé à 1h28 du matin qu’il fait partie du tas de corps qu’ils ne peuvent pas encore reconstituer. Ils n'ont pu donner le nom que d’un seul, donc on ne sait même pas si c’est le 1, le 2 ou le 3", raconte-t-il en pleurs à France Bleu Roussillon.

Mise en place d'une cellule psychologique

Après une courte nuit, le collège Christian-Bourquin de Millas rouvre ses portes, vendredi, à 7 heures. Tous les cours sont suspendus. Une cellule psychologique est ouverte pour accueillir élèves, familles et enseignants qui en sentiraient le besoin. Au total soixante personnes, des médecins, des infirmiers, des psychologues, sont là pour les prendre en charge. "Il est préférable de libérer la parole. Le plus important est d'accompagner dans la durée pour éviter le syndrome post-traumatique", explique Armande Le Pellec Muller, rectrice de la région académique de Montpellier et de Toulouse, à France 3 Occitanie.

"Vous avez des psychologues scolaires qui sont venus de l'ensemble de l'académie de Montpellier, vous avez des dizaines de psychologues qui sont sur place. Les enfants ont besoin de parler, mais aussi les adultes. Le travail de la parole (...) est absolument fondamental", déclare de son côté le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer qui se rend également sur place.

Kilian, élève en 6e, n'était pas dans le bus. Mais il raconte à BFMTV qu'il a mal dormi et qu'il a joué la scène de l'accident toute la nuit. "Je suis sans  nouvelles de mon meilleur ami en espérant qu'il soit toujours en vie. Je me sens très mal", confie le garçon.

Un autre adolescent accompagné par sa mère avoue qu'il n'a pas réussi à dormir non plus, mais peine à mettre des mots sur ce qu'il vient de vivre. Il se trouvait dans l'autocar qui suivait le véhicule accidenté, comme il l'explique à une équipe de France 2.

Un bilan lourd et trois enquêtes ouvertes

A la mi-journée vendredi, le bilan reste toujours incertain. La préfecture annonce un bilan alourdi à six morts, avant de revenir en arrière, et de faire à nouveau état de quatre morts. Finalement, peu avant 15 heures, la préfecture des Pyrénées-Orientales indique que cinq élèves sont morts dans la collision. Depuis un sommet européen à Bruxelles, Emmanuel Macron adresse la "profonde émotion de la Nation française".

Dans l'attente d'un bilan humain définitif, de nombreuses questions restent en suspens. Dans la journée de vendredi, le patron de la conductrice de l'autocar a pu s'entretenir avec elle, alors qu'elle est grièvement blessée et hospitalisée à Perpignan. "Elle m’a dit que rien n’interdisait de passer, indique Lilian Faure à France 3 Occitanie. Elle s’est engagée sur le passage à niveau normalement quand, tout à coup, le bus a été violemment percuté. Ensuite, c’est le trou noir, elle ne se souvient plus de rien et se réveille à l’hôpital. Elle me dit qu’elle n’a eu aucun malaise, aucune panne du véhicule." 

Défaillance technique ou erreur humaine ? Trois enquêtes ouvertes devront faire la lumière sur les les circonstances de l'accident. Côté judiciaire, le parquet de Marseille s'est saisi du dossier et a ouvert une enquête pour "homicides et blessures involontaires". Le Bureau enquête accidents (BEA), chargé des drames aériens, routiers et ferroviaires, a ouvert une enquête administrative. Enfin, la SNCF a diligenté une enquête interne. 

Les premiers éléments relevés par les enquêteurs indiquent une alcoolémie négative chez la conductrice de l'autocar et chez les deux personnes aux commandes du train. Une modélisation 3D des deux véhicules et un examen approfondi du système de signalisation ont également été demandés par la justice. Mais ce sont les auditions de témoins qui apporteront sans doute de plus amples explications. Vendredi soir, quatorze personnes avaient pu être entendues, a indiqué Xavier Tarabeux, procureur de Marseille. "Les témoignages ne sont pas tous concordants. Mais ils penchent en majorité en faveur de barrières fermées au moment de l'accident", a expliqué le magistrat. Il a précisé que la conductrice, âgée de 46 ans, n'avait pas encore pu être interrogée par les enquêteurs, en raison de son état de santé. Son témoignage devrait être crucial pour la compréhension des circonstances du drame.