Viktor Orban, le pestiféré hongrois dont la droite européenne n'ose pas se séparer

En suspendant la formation du Premier ministre de Hongrie, critiqué pour ses atteintes à l'Etat de droit, le Parti populaire européen s'est offert un moment d'unité. Mais pour combien de temps ?

Le Premier ministre hongrois, Viktor Orban (au centre), arrive à l\'assemblée politique du PPE, le 20 mars 2019 à Bruxelles.
Le Premier ministre hongrois, Viktor Orban (au centre), arrive à l'assemblée politique du PPE, le 20 mars 2019 à Bruxelles. (EMMANUEL DUNAND / AFP)

Une famille "unie", une "unité préservée"… Les mines étaient réjouies, mercredi 20 mars, après le vote qui s'est déroulé au sein de l'assemblée politique du Parti populaire européen (PPE). Pendant près de trois heures, les membres du grand parti de droite démocrate-chrétienne en Europe ont débattu du "cas" Viktor Orban. Le Premier ministre hongrois et son parti, le Fidesz, sous le coup d'une procédure d'exclusion, ont finalement sauvé leur tête en écopant d'une simple "suspension", approuvée par 190 voix contre 3. "Il ne faut pas être naïf : à deux mois des élections européennes, ce compromis était le seul moyen d'éviter la casse", commente un participant auprès de franceinfo. Ce vote à la quasi-unanimité a en tout cas réussi à sauver les apparences au PPE, en proie à de fortes tensions internes sur l'attitude à opposer aux diatribes à répétition de Viktor Orban.

C'est la publication par le gouvernement hongrois, en février, d'une campagne d'affichage mettant en scène le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, au côté du milliardaire américain d'origine hongroise George Soros qui avait mis le feu aux poudres.

Une affiche du gouvernement hongrois placardée dans une rue de Budapest, le 21 février 2019.
Une affiche du gouvernement hongrois placardée dans une rue de Budapest, le 21 février 2019. (TAMAS KASZAS / REUTERS)

Sur ce montage photo, on voyait les deux hommes tout sourire, avec ces mots : "Vous avez aussi le droit de savoir ce que fait Bruxelles." En dessous, le message précisait : "Ils veulent introduire un quota d'immigration obligatoire. Ils veulent affaiblir la possibilité de protection des frontières des Etats membres."

Des provocations à répétition

Une telle attaque n'aurait surpris personne si elle avait été l'œuvre d'une Marine Le Pen ou d'un Matteo Salvini. Mais il se trouve que, contrairement à ces derniers, Viktor Orban est membre du PPE, dont Jean-Claude Juncker est lui-même une des figures de proue. Une énième provocation inacceptable pour certains au sein de cette formation historiquement pro-européenne, premier groupe représenté au Parlement européen. Douze partis membres du PPE (essentiellement du Benelux, de Scandinavie, de Grèce et du Portugal) ont ainsi déposé très officiellement une demande d'exclusion du Fidesz, qui a abouti à la réunion du 20 mars.

Depuis une décennie, l'homme fort de la Hongrie ne rate pas une occasion de dénigrer les démocraties occidentales, l'Union européenne et ses dirigeants, y compris ceux censés être ses alliés. C'est en fait le modèle même des démocraties occidentales que Viktor Orban torpille, dans ses discours mais aussi dans ses actes. Mise au pas de l'opposition, limitation des prérogatives de la Cour constitutionnelle, mise sous surveillance des universités et des ONG, mesures d'exception contre les migrants et la minorité rom, chasse aux SDF… A la tête de son pays, le Premier ministre hongrois est critiqué pour ses atteintes répétées à l'Etat de droit.

En septembre, le Parlement européen était allé jusqu'à brandir l'arme nucléaire en activant l'article 7 du traité de l'Union européenne, qui permet de suspendre un pays de ses droits de vote au Conseil européen en cas de "violation grave" des valeurs de l'Union. Largement adoptée par les eurodéputés, cette résolution avait divisé les membres du PPE (116 voix avaient approuvé la procédure, 57 l'avaient rejetée). Le vote s'était transformé en psychodrame pour certaines délégations, comme les Français membres du parti Les Républicains, incapables de définir une position commune.

Une "suspension" de compromis 

La semaine dernière, le PPE a au contraire réussi à mettre ses divisions entre parenthèses, tout en s'évitant un clash définitif avec son encombrant représentant hongrois. Scrutée par la presse, l'assemblée politique du parti à Bruxelles s'est tenue sous haute surveillance. "A l'extérieur de la salle, il y avait des tables avec des listes. Il fallait montrer son badge et signer en face de son nom. C'est la première fois que je voyais un tel filtrage", raconte une eurodéputée pourtant habituée de ces réunions.

Outre les douze partis demandeurs d'une exclusion, l'Allemand Manfred Weber, candidat du PPE au poste de président de la Commission, réclamait lui aussi une sanction. "Pour lui, la situation commençait à devenir intenable. Dès qu'il faisait une conférence de presse, on l'interrogeait sur le cas Orban. Il ne pouvait plus faire campagne", décrypte un membre du parti.

Exclusion définitive ou simple suspension ? Avant d'entrer dans la salle, "on ne connaissait pas la nature du vote qui allait nous être soumis", explique à franceinfo l'eurodéputé luxembourgeois Christophe Hansen, issu du parti de Jean-Claude Juncker, le CSV, l'un de ceux qui ont réclamé l'exclusion du Fidesz.

J'étais certain que nous n'allions pas statuer sur l'exclusion, car on savait que nos amis italiens, français voire allemands n'allaient pas l'accepter.Christophe Hansen, eurodéputé luxembourgeoisà franceinfo

A l'intérieur, les représentants de chaque délégation ont pu prendre la parole, y compris Viktor Orban lui-même. Puis le président du PPE, le Français Joseph Daul, a proposé une résolution impliquant la suspension (et non l'exclusion) du Fidesz pour une durée indéterminée, et sa mise sous surveillance par trois "sages". Un compromis dans un premier temps rejeté par Orban, puis finalement validé dans une version amendée précisant, pour faire bonne figure, que le Fidesz acceptait cette décision. Comme si, finalement, la sanction prononcée n'en était pas vraiment une.

"Après la réunion, Orban s'est félicité en conférence de presse de l'unité du PPE, observe l'eurodéputée française Françoise Grossetête. C'est quand même extraordinaire !" Malgré la suspension du parti hongrois, certains eurodéputés comme Nadine Morano, Geoffroy Didier ou Guillaume Larrivé ne se sont d'ailleurs pas privés de poser au côté du leader contesté, à l'issue du vote, dans une ambiance de franche camaraderie. Quant à Nicolas Sarkozy, il a par la suite publiquement apporté son soutien à son "ami" Viktor Orban.

Pour les anti-Orban, ce vote est déjà un premier accomplissement, même si Christophe Hansen confie "une certaine déception". "C'est une décision tout de même très sévère, insiste l'un d'eux. Le Fidesz ne sera réadmis qu'après avoir apporté la preuve qu'il sera en conformité avec nos valeurs. Orban ne sera plus invité aux sommets du PPE organisés avant chaque Conseil européen. Il devra rester tout seul dans son coin."

Le PPE a besoin du Fidesz, et inversement

Si le Fidesz a été suspendu et non exclu, c'est aussi parce que d'un strict point de vue stratégique, personne n'avait intérêt à acter un divorce. Pour le PPE, qui devrait selon les sondages perdre une quarantaine de sièges au Parlement européen après les élections de fin mai, ce serait se priver de ses 12 eurodéputés hongrois. Or, "le PPE a besoin d'être fort s'il veut réussir à faire élire Manfred Weber comme président de la Commission européenne", explique-t-on dans les rangs du parti.

Le Fidesz ne gagnerait rien, lui non plus, à claquer la porte du grand parti de centre-droit. "Orban est un bravache, il fait des rodomontades. Mais s'il préférait réellement siéger à côté de Salvini ou Le Pen, il l'aurait fait depuis longtemps, estime un eurodéputé français. Sa stratégie, c'est donc de rester et de peser au sein du PPE, qui restera le groupe le plus important dans le futur Parlement européen, plutôt que de rejoindre un groupe eurosceptique qui ne sert à rien. C'est la moins mauvaise option pour lui."

Avec son texte, Joseph Daul, à la tête du parti depuis 2013 et considéré comme "un as du compromis" par les siens, a réussi à mettre tout le monde d'accord. Mais pour combien de temps ? "Je pense qu'il ne va pas falloir attendre longtemps pour qu'Orban déraille à nouveau", pronostique Christophe Hansen. Le prochain épisode ne devrait cependant pas intervenir avant les élections européennes, desquelles émergera un nouveau rapport de forces. Exclusion ou réhabilitation du Fidesz : cette fois, le PPE devra vraiment trancher.