Reportage A Paris, les manifestants contre l'extrême droite espèrent "gagner et pas simplement faire barrage" lors des législatives

Plusieurs centaines de milliers d'opposants à l'extrême droite ont défilé samedi dans toute la France. Dans le cortège parisien, plusieurs manifestants ont expliqué à franceinfo les raisons de leur mobilisation.
Article rédigé par Louis Dubar
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Des manifestants lors de la mobilisation contre l'extrême droite, à Paris, le 15 juin 2024. (SAMEER AL-DOUMY / AFP)

"On est plus chaud que les fachos." Dans les rues de Paris, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre l'extrême droite, samedi 15 juin, alors que le Rassemblement national est arrivé largement en tête des élections européennes, six jours plus tôt, et espère désormais accéder au pouvoir à l'issue des législatives anticipées, convoquées par Emmanuel Macron les 30 juin et 7 juillet.

La CGT a comptabilisé 250 000 manifestants dans la capitale et la préfecture de police 75 000 à l'occasion de ce rassemblement organisé, comme plus d'une centaine d'autres en France, à l'appel de syndicats, d'associations et des partis du Nouveau Front populaire.

"Ce serait épouvantable pour nos droits et ceux de nos usagers", estime Marjorie, 28 ans. "Je travaille en Seine-Saint-Denis, je vois tous les jours des inégalités en termes d'éducation et d'accès à la culture", explique cette bibliothécaire, qui a fait grève avec une collègue pour pouvoir participer à cette manifestation.

"Une spirale infernale"

Une inquiétude partagée par Claire, 30 ans, travailleuse sociale. "Dans mon métier, on protège les plus vulnérables et une arrivée de l'extrême droite, ça me terrifie", raconte-t-elle, avant d'ajouter : "On le voit déjà pour les villes dirigées par le RN, certaines associations perdent leurs subventions et leurs locaux."

Marjorie, 28 ans, bibliothécaire, défile boulevard Voltaire le 15 juin 2024. (LOUIS DUBAR / FRANCEINFO)

Nelly Bertrand, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, craint de son côté un recul démocratique en cas de victoire de l'extrême droite aux législatives. "Par une simple circulaire pénale, le RN peut transformer la justice en outil de répression. Nous souhaitons porter une autre vision", assure-t-elle.

A 70 ans, Solange n'en est pas à sa première manifestation contre l'extrême droite. Vingt-deux plus tôt, cette militante au sein de l'association Femmes solidaires était déjà descendue dans la rue le 21 avril 2002 quand Jean-Marie Le Pen était parvenu à se qualifier pour le second tour de l'élection présidentielle. "En 2002 et en 2022, on était déjà là, sur cette même place !" confie-t-elle, attristée.

"Comment ça se fait qu'on n'arrive pas à faire comprendre que le fascisme n'est pas une solution ?"

Solange, militante de l'association Femmes solidaires

à franceinfo

"Depuis que je vote, le pays est dans cette spirale infernale de la montée inexorable de l’extrême droite", constate Aurélien, artiste visuel et enseignant d'art. A quelques mètres de là, au pied de la statue de la République, Mathieu, qui manifeste pour la première fois avec son fils de cinq ans, accuse le chef de l'Etat d'être en partie responsable de cette progression. Depuis son arrivée à l'Elysée, "il a foutu le feu partout".

"Il y a de l'espoir"

L'annonce par les principaux responsables des partis de gauche, le 14 juin, d'un Nouveau Front populaire et d'un programme commun pour ces législatives anticipées, a suscité un regain de mobilisation et l'espoir. "Cette nouvelle union, c'est la possibilité de gagner et pas simplement faire barrage, assure François Sauterey, coprésident du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP).

"Ce sont soit eux, soit nous. Et on va tout faire pour qu'on ait une Assemblée nationale de notre côté."

François Sauterey, coprésident du MRAP

à franceinfo

En tête de cortège, Hania Hamidi, secrétaire générale de l'Unef, partage cet enthousiasme. "J'espère sincèrement qu'il y aura un raz-de-marée populaire. Cette marche offre d'autres possibilités politiques. Il y a de l'espoir et cet espoir s'incarne dans le Nouveau Front populaire."

Pour des militants et sympathisants désespérés par des mois de divisions, cette unité retrouvée doit durer. Sous le ciel gris du boulevard Voltaire, Nina et ses amis tiennent une immense banderole faisant écho à un vieux slogan du Front populaire de 1936 : "Nous faisons le serment solennel de rester uni.es pour vaincre l'extrême droite, faire triompher le Front populaire, développer et défendre les libertés démocratiques."

Après l'annonce surprise de la dissolution de l'Assemblée nationale, l'effet de sidération a laissé place à la mobilisation. "Nous nous sommes dit : 'On va se retrousser les manches', explique Nina. Entre copains, nous avons fait cette banderole pour affirmer cette filiation avec 1936 et dire notre envie d'avoir cette unité parce que le péril est à nos portes."

Nina pose devant une banderole reprenant un slogan du Front populaire de 1936, le 15 juin 2024, à Paris (LOUIS DUBAR / FRANCEINFO)

Pourtant, un brin d'inquiétude est perceptible depuis la mise à l'écart de plusieurs figures historiques de La France insoumise. Cinq élus insoumis sortants, dont Alexis Corbière et Raquel Garrido, n'ont pas été réinvestis par la direction du mouvement. S'ajoute à cette crise la candidature d'Adrien Quatennens, condamné à quatre mois de sursis pour violences conjugales dans le Nord. Aurélien voit dans ces décisions l'influence néfaste de Jean-Luc Mélenchon : "Il joue avec le feu alors qu'on doit tous marcher droit. Nous sommes au bord du précipice, il y a urgence."

"C'est très rageant"

Le Premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a accusé La France insoumise de "salir" le Nouveau Front populaire par "des décisions irresponsables" et a assuré qu'il tentait de "régler la scandaleuse éviction" de ces députés sortants. La patronne des Ecologistes-EELV, Marine Tondelier, s'est dite "extrêmement choquée" et a dénoncé "une purge" de la direction de La France insoumise.

Inversement, la candidature surprise de François Hollande aux élections législatives en Corrèze sous la bannière du Nouveau Front populaire a étonné une partie des participants. "Il s'agit de ma principale réticence. Mes premières manifestations datent de la loi Travail en 2016", explique Théo, qui a voté LFI aux européennes.

"Est-ce que ça a du sens de faire bannière commune dans ces conditions ?"

Théo, participant à la manifestation contre l'extrême droite

à franceinfo

Ce parfum de désunion agace de nombreux militants, comme Nina : "C'est très rageant de voir ce genre de choses. Dans ces élections, on a tout à gagner ou tout à perdre."

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