Pour être maire et directeur d'école, il faut être "maso et passionné"

L'équilibre entre ses deux activités est difficile à gérer pour Louis-Pascal Lebargy, maire de Bauvin. Francetv info l'a suivi pendant une journée.

Louis-Pascal Lebargy, le 12 février 2014, dans la cour de l\'école primaire de Villeneuve d\'Ascq (Nord), dont il est le directeur. Il est aussi maire de Bauvin, dans le même département.
Louis-Pascal Lebargy, le 12 février 2014, dans la cour de l'école primaire de Villeneuve d'Ascq (Nord), dont il est le directeur. Il est aussi maire de Bauvin, dans le même département. (VIOLAINE JAUSSENT / FRANCETV INFO)

De la lumière se profile derrière les fenêtres des maisons. Dehors, il fait nuit noire. Les voitures sont encore garées sur les trottoirs. La journée de Louis-Pascal Lebargy commence. "Si je partais plus tard, je me retrouverais dans les embouteillages." Impensable pour ce quinquagénaire, qui n'a pas une minute à perdre.

Directeur depuis 20 ans d'une école élémentaire de huit classes à Villeneuve-d'Ascq (Nord), tout près de Lille, Louis-Pascal Lebargy porte aussi, depuis 13 ans, la casquette de maire de Bauvin. Il se représente aux prochaines élections municipales dans ce village d'environ 5 200 habitants, situé à une trentaine de kilomètres de l'école. Ce mercredi 12 février, il doit être à l'école le matin, à la mairie l'après-midi.

Le manque de temps, point commun de ses deux métiers

La lumière crue des néons du faux plafond éclaire des dossiers vert pastel. Des photos de Jacques Brel sont accrochées au mur. Une odeur d'après-rasage, mêlée à des effluves de tabac froid, flotte dans l'air. Pour lire ses mails et préparer ses réunions dans le calme, Louis-Pascal Lebargy s'installe dans son bureau de directeur d'école avant l'arrivée de ses collègues. Echarpe rayée sur un costume gris foncé, il s'enfonce dans son fauteuil les mains jointes, posées sur son ventre rebondi.

Sur quatre jours de classe – son école n'a pas encore appliqué la réforme des rythmes scolaires –, il enseigne en classe de CM2 les mardis, les jeudis et les vendredis. L'éducation nationale lui alloue le lundi pour les démarches administratives. "Une journée, c'est nettement insuffisant", juge Louis-Pascal Lebargy qui vient souvent le mercredi matin en complément. "Le manque de temps pour exercer, c'est le point commun entre le métier de directeur d'école et celui de maire", résume-t-il.

Le temps lui manque aussi pour les repas : Louis-Pascal Lebargy grignote de la mimolette en guise de petit-déjeuner, avant une réunion sur l'avenir de l'école. Installés dans une salle attenante à son bureau, les enseignants l'attendent. Il distribue une brochure réalisée avec la secrétaire de l'école, qui vient 10 heures par semaine. "Une aide précieuse", tout comme celle de sa secrétaire de mairie. "Etre bien entouré, c'est indispensable pour réussir à tout faire. Je suis reliée en permanence avec elle par téléphone. Elle sait à quels moments elle peut me déranger, souligne-t-il. Cela arrive peu : à l'école, sauf en cas d'extrême urgence, je ne gère pas mes affaires de maire. Il faut savoir faire la part des choses."

"Il me reste une demi-journée pour profiter du jardinage"

Les rayons du soleil, déjà haut, se fraient un chemin entre les stores de la salle. La réunion s'éternise. Louis-Pascal Lebargy croque dans un croissant. "Je ne sais pas s'il aura le temps de déjeuner. Il mange mal de toute façon, cela se voit", glisse en riant une enseignante. "Il fait des journées de dingue, mais il est toujours disponible, prêt à écouter nos problèmes." Elle évoque aussi ses besoins financiers : "C'est l'école qui le fait vivre, pas son mandat de maire."

"Mon salaire mensuel de directeur d'école s'élève à 2 800 euros net. C'est le maximum. J'en bénéficie car je suis en fin de carrière, indique Louis-Pascal Lebargy. En tant que maire, je reçois une indemnité d'environ 1 600 euros par mois." Il pourrait prétendre à 400 euros supplémentaires, selon la grille de rémunération des maires en France. Mais à leur arrivée, lui et ses adjoints ont décidé de réduire de 30% leur salaire pour participer à l'effort budgétaire de la commune.

Louis-Pascal Lebargy sait combien il gagne, mais il ne compte pas ses heures de travail. La semaine, excepté le mercredi, il se rend en mairie vers 18 heures. Le samedi et le dimanche matin, il y est aussi. Le samedi après-midi, il doit souvent assister à une cérémonie, célébrer un mariage ou participer à une manifestation. "Il me reste le dimanche après-midi pour profiter du jardinage, ou de la télé dans le canapé." Deux à trois fois par an, il part en week-end. L'été, il s'accorde deux semaines.

"Le cliché de l'enseignant qui a beaucoup de vacances et ne fait pas grand chose, j'en suis loin. Mes vacances, je les passe à la mairie, insiste-t-il. Pour exercer les deux fonctions, il faut être à la fois maso et passionné ! Heureusement, la passion prend le dessus." S'il est réélu, il pourrait devenir maire à temps plein. "Il y a quelques années, j'aurais dit non. Là, je dis oui, mais si je franchis le pas, l'enseignement me manquera."

"Mon dernier fils a sans doute souffert de mes absences"

D'un geste assuré, Louis-Pascal Lebargy rompt la peau d'une banane et en prend une bouchée. Comme il s'y attendait, sa deuxième réunion s'est prolongée et l'a privé de déjeuner. Mais il a accompli une des missions de sa journée : la mise en place d'un protocole pour faciliter le retour en classe d'un élève diabétique. "C'est l'exemple typique d'un cas exceptionnel à l'école", relève-t-il.

Lorsqu'il a le temps, Louis-Pascal Lebargy déjeune avec sa femme chez lui, à Bauvin. En retraite anticipée de l'Education nationale à la suite d'une maladie, elle est conseillère municipale. "En 2001, elle occupait la 25e place sur ma liste. Une présence symbolique, pour montrer son soutien. Ironie du sort, on a obtenu 25 sièges, raconte-t-il. Maintenant, quand on a une réunion en mairie, on se dit qu'on va pouvoir se voir !" 

Mais il n'aurait jamais accepté que son épouse devienne son adjointe. Il tient à ne pas tout mélanger : "Avant de me lancer dans ma première campagne, j'ai prévenu mes enfants : 'si je suis élu, jamais vous ne bénéficierez d'un logement sur ma commune, jamais je ne vous embaucherais.'" Ses deux premiers fils avaient déjà plus de 20 ans. Aujourd'hui, l'un vit au Chili. L'autre avait le profil pour être embauché au centre social de Bauvin. Il s'est finalement installé en Ardèche. Le troisième avait 14 ans. "C'est sans doute lui qui a souffert le plus de mes absences", commente Louis-Pascal Lebargy.

"Je suis classé comme divers gauche, et ça me va"

Son bureau à la mairie ressemble à celui de l'école. Les papiers et les dossiers sont bien rangés, l'ordinateur est sur le côté. Au mur, pas de Jacques Brel, mais le portrait officiel de François Mitterrand. Louis-Pascal Lebargy a adhéré au PS de 1981 à 2000. Ensuite, il s'est présenté sans étiquette face au maire sortant, dont il avait été l'adjoint. "Depuis, je suis classé comme 'divers gauche' par la préfecture, et ça me va."

C'est dans ce bureau qu'il reçoit ses rendez-vous. Le premier est à 15 heures. Une habitante vient signaler l'état dégradé de la route devant son domicile. Une demi-heure plus tard, il reçoit un jeune homme qui espère décrocher un contrat d'avenir à la mairie. Un promoteur immobilier lui succède. Il vient finaliser le projet de construction d'un lotissement.

La pénurie de logements et les prix immobiliers élevés dans la métropole lilloise incitent les habitants à s'installer dans des communes périphériques, comme Bauvin. Ils peuvent rallier Lille et Lens en TER, grâce à la gare. "Un atout", dit-il. Mais, comme de nombreux maires du Nord, Louis-Pascal Lebargy doit aussi affronter le déclin de l'industrie textile. La dernière usine de son village, qui produit du linge de maison, est sur le point de fermer ses portes.

"Il est rare que je passe une nuit tranquille"

De temps en temps, Louis-Pascal Lebargy rend visite aux membres du club du troisième âge. Alignées, les têtes grises sirotent un thé ou un chocolat chaud. Elles attendent encore un biscuit distribué pour le goûter. A les entendre, il fait surtout acte de présence. Même son de cloche du côté des rares commerçants : "On ne le voit jamais." "Tant mieux, cela signifie qu'il travaille ! Il est discret, mais je suis content de ce qu'il fait", lâche l'un d'eux. En période de campagne, la fréquence de ses promenades augmente. Même si, pour l'instant, aucun candidat ne s'est officiellement présenté contre lui.

De grosses gouttes s'abattent sur le bitume. La nuit tombe. La rue principale de Bauvin devient déserte. Les adjoints se pressent dans la mairie pour un point hebdomadaire, où seront abordés les dossiers de chacun. C'est l'ultime réunion de Louis-Pascal Lebargy. Généralement, il en sort à 21 heures, voire 21h30. Ensuite, il pourra enfin manger un repas chez lui, avant de se coucher. "Il est rare que je passe une nuit tranquille. Il y a toujours un sujet qui me préoccupe, confie-t-il. En ce moment, ce sont les élections municipales qui m'empêchent de dormir." Jusqu'au 30 mars, ses nuits s'annoncent courtes.