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Municipales : à Bastia, "la carpe, le lapin et le loup" nationaliste s'allient contre l'héritier

Arrivé deuxième du premier tour, le nationaliste modéré Gilles Simeoni, qui s'est allié à l'UMP et à un dissident de gauche, est le favori du second tour. Il pourrait bien battre Jean Zuccarelli, dont la famille tient la ville depuis 1968. Reportage.

Article rédigé par
Envoyé spécial à Bastia - Thomas Baïetto
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Le candidat nationaliste modéré à la mairie de Bastia, Gilles Simeoni, le 27 mars 2014. (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

"Souris un peu !" En ce jeudi matin d'entre-deux-tours, Emile Zuccarelli, maire PRG (Parti radical de gauche) de Bastia (Haute-Corse), aimerait bien que son "fiston" offre un visage un peu plus avenant aux caméras qui se pressent dans la permanence du boulevard Paoli. Candidat à la mairie de Bastia, Jean, 50 ans, n'a pourtant pas beaucoup de raisons de sourire. Dimanche 30 mars, il pourrait être le premier Zuccarrelli depuis 1968 à perdre une élection municipale à Bastia.

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La citadelle Zuccarelli, construite par son grand-père Jean (maire de 1968 à 1989) et son père Emile (1989-2014), vacille. Au premier tour, Gilles Simeoni, chef de file des nationalistes modérés, est arrivé à 29 petites voix (32,34% contre 32,51%) de sa liste investie par le Parti radical de gauche et le Parti communiste. Surtout, son adversaire a su former un front anti-Zuccarelli avec le dissident de gauche François Tatti (14,64%) et l'UMP Jean-Louis Milani (9,73%) pour le second tour.

Le mai 1981 des nationalistes

Si le candidat nationaliste l'emporte, ce ne sera pas seulement la fin de la maison Zuccarelli"Ce sera un peu comme l'arrivée au pouvoir des socialistes en 1981", observe André Fazi, politologue à l'université de Corse, à Corte. Les "natios" ont déjà gouverné de petites villes de l'île, ou participé à des majorités de gauche ou de droite. Mais jamais ils n'ont emporté la mairie d'une grande ville de Corse.

Le candidat Jean Zuccarelli (au centre) et ses colistiers, le 27 mars 2014 à Bastia (Haute-Corse). (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Au soir du premier tour, Gilles Simeoni, 47 ans, n'a pas hésité à parler de "tsunami politique". "Lundi matin, la première chose que vous faites, c'est d'aller voir le préfet pour lui dire 'n'ayez pas peur ?'", lui a demandé, mi-sérieux, mi-amusé, un journaliste local quelques jours plus tard. Au-delà de la boutade, Gilles Simeoni est bien conscient que son étiquette fait peur. Alors, il tente de rassurer tout le monde. "Je garderai mes convictions, mais je serai le maire de tous les Bastiais", explique-t-il.

"Les idées nationalistes imbibent l'ensemble de la société"

Ses convictions nationalistes ne prônent ni l'indépendance, ni la violence clandestine, mais un nouveau statut pour la Corse et la victoire par les urnes. C'est pour cette raison qu'il n'a pas voulu s'allier avec Corsica Libera, la frange indépendantiste du mouvement nationaliste, qui a pourtant rassemblé 5,4% des suffrages.

Selon lui, sa performance du premier tour s'inscrit dans un contexte général de "poussée du nationalisme modéré". "Les idées portées par les nationalistes ont imbibé l’ensemble de la société corse", constate-t-il. Son adversaire minimise. "Nous sommes simplement dans une phase haute du cycle nationaliste. Ce mouvement surfe sur un phénomène de type Front national, alimenté par la crise et la peur de la mondialisation", estime Jean Zuccarelli. Il reconnaît cependant que le mouvement s'est "trouvé un leader".

Un avocat charismatique et "fils de"

Gilles Simeoni n'est pas un inconnu en Corse. Il est le fils d'Edmond, le "père" du nationalisme corse, condamné pour l'occupation violente d'une cave viticole en 1975 à Aleria. Et cet avocat de profession s'est fait un prénom en défendant Yvan Colonna, condamné pour l'assassinat du préfet Erignac. Charismatique et éloquent, il a su, à partir de 2008, fédérer des militants autour de lui et bâtir dans l'opposition une vraie machine politique, l'association Inseme per Bastia ("Ensemble pour Bastia").

Pour le politologue André Fazi, la personnalité de Gilles Simeoni est "une part très importante de son succès". Elle lui permet "d'aller chercher le vote de gens qui ne sont pas nationalistes". "Il suffit de regarder les nationalistes à Corte ou à Ajaccio, qui ne font qu'autour de 10%, alors qu'ils sont unis entre modérés et indépendantistes", développe-t-il.

Gilles Simeoni (au centre) et ses nouveaux alliés, François Tatti (à gauche, divers-gauche), et Jean-Louis Milani (à droite, UMP), le 26 mars 2014 à Bastia (Haute-Corse). (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

"L'essoufflement d'un système"

Toute cette dynamique ne serait cependant rien sans le contexte politique particulier de Bastia. En voulant placer Jean à la tête de la mairie, Emile a fragilisé sa majorité et réussit à liguer contre son camp une coalition jamais vue en Corse. Deux adjoints, le dauphin éconduit, François Tatti, et la responsable PS du département, Emmanuelle de Gentili, ont claqué la porte et présenté leur propre liste, emportant avec eux 14,65% des voix au premier tour, qui manquent cruellement à Jean Zuccarelli aujourd'hui.
 
Ils figurent aujourd'hui en bonne place sur la liste Simeoni"C'est l'essoufflement d'un système qui dure depuis cinquante ans", commente avec satisfaction l'intéressé, qui n'a de cesse d'accuser les Zuccarelli de clientélisme et d'autoritarisme. Cette division de la majorité lui a permis de rompre son isolement et d'être en situation de prendre le pouvoir.

Zuccarelli agite le risque de voir des "cagoules" à la mairie

Les électeurs suivront-ils cet attelage inédit où figurent des nationalistes et des républicains, des hommes de gauche et de droite ? Seront-ils séduits par un programme qui se limite à une déclaration de bonnes intentions ? Le risque de rejet n'est pas négligeable. "Il y a des gens de droite qui ne veulent pas voter pour nous parce qu'il y a les natios", reconnaît une militante de Jean-Louis Milani (UMP). "Ils ont vendu leur âme au diable, ça les regarde", tacle de l'autre côté un membre de Corsica Libera
 
Jean Zuccarelli mise beaucoup sur ces électeurs déboussolés par l'alliance "de la carpe, du lapin et du loup". Il n'hésite pas à dramatiser l'enjeu, à agiter le risque de voir "les cagoules" des commandos indépendantistes entrer à la mairie. "Nous sommes le dernier rempart. S’ils l’emportent à Bastia, les nationalistes auront la voie libre pour le reste de la Corse", lâche-t-il. Gilles Simeoni promet, lui, qu'il n'y aura pas plus de "cagoules place Saint-Nicolas" dimanche que de chars soviétiques sur les Champs-Elysées en mai 1981.
 

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