Municipales 2020 : trois pistes pour lutter contre l'abstention aux élections

Faut-il rendre le vote obligatoire ou le faciliter en instaurant le vote en ligne ? Franceinfo explore plusieurs pistes pour limiter l'abstention grandissante.

Un écran affiche le taux de participation aux élections municipales à Nice (Alpes-Maritimes), le 28 juin 2020, où le maire sortant Christian Estrosi a été réélu. 
Un écran affiche le taux de participation aux élections municipales à Nice (Alpes-Maritimes), le 28 juin 2020, où le maire sortant Christian Estrosi a été réélu.  (ARIE BOTBOL / HANS LUCAS / AFP)

Le taux d'abstention a battu un record au second tour des élections municipales, dimanche 28 juin, plus de trois mois après le premier tour. Avec 41,6%, selon le chiffre définitif du ministère de l'Intérieur, jamais la participation n'avait été aussi faible lors d'élections municipales en France. La crise sanitaire a pu dissuader certains électeurs, même si selon Stewart Chau, consultant politique chez ViaVoice, le risque était en plus limité au deuxième qu'au premier tour. "Le levier d'analyse le plus pertinent" est selon lui la "défiance et la remise en question du système démocratique", observées depuis plusieurs années, à l'occasion d'autres scrutins.

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Franceinfo examine quelques pistes envisagées pour redonner envie aux citoyens de s'exprimer dans les urnes. 

Rendre le vote obligatoire

Cette mesure n'a jamais été testée en France, mais ressurgit régulièrement dans des propositions de lois. La dernière en date remonte à octobre 2017, à l'initiative de plusieurs députés de droite. C'était aussi la proposition phare d'un rapport sur l'engagement citoyen remis en 2015 par Claude Bartolone, alors président de l'Assemblée nationale, à François Hollande. "Je crois que l'on pourrait engager cette démarche parce que la démocratie s'entretient, s'irrigue. Je ne connais pas de meilleure moyen de l'arroser que de participer au vote", avait-il expliqué. 

Interrogé à ce sujet dans le sillage des présidentielles de 2017 par Le Parisien, Gilles Finchelstein, directeur de la Fondation Jean-Jaurès, expliquait y "avoir été longtemps opposé" puis s'être ravisé face à la montée de l'abstention. Pour lui, le vote obligatoire "renforcerait la légitimité démocratique, car des élections sans électeurs, cela finit par être problématique". Il estimait aussi que cette obligation pourrait créer une "dynamique vertueuse" qui inciterait "les citoyens à s'intéresser à la chose publique". 

La mesure est soutenue par différentes familles politiques, comme La France insoumise (elle faisait partie du programme de Jean-Luc Mélenchon en 2017) et certains députés de droite et du Rassemblement national, à l'image de Louis Aliot, qui a redit dimanche soir sur RTL qu'il était "partisan de l'obligation de vote". Pour ses défenseurs, le vote obligatoire va de pair avec la reconnaissance du vote blanc, afin que les citoyens obligés de voter qui ne trouveraient pas de candidat répondant à leurs attentes se voient quand même reconnaître un poids politique.

Chez ceux qui l'ont mis en place, son efficacité est plutôt démontrée. En Belgique, l'abstention est faible, avec, à titre d'exemple, 90% de participation aux élections européennes de 2014, contre 42% en France, comme le relevait France 2 l'an dernier. Difficile toutefois de savoir si nos voisins vont voter par habitude ou par peur de se voir infliger une amende, pouvant aller jusqu'à 150 euros en cas de récidive. Même si dans les faits, "les amendes ne sont plus appliquées depuis plusieurs années", assure à LCI Francine Bolle, maître de conférences à l'Université libre de Bruxelles. 

Pour ses détracteurs, le vote obligatoire sonne comme un "aveu de faiblesse des acteurs politiques, un moyen de se donner bonne conscience", considérait le constitutionnaliste Didier Maus, en 2018, dans Le Journal du dimanche. "On peut penser que cela va permettre de lutter contre l'abstention mais en même temps, il faut bien voir que le mal est plus profond", déclarait en 2015 Gérard Collomb, alors maire de Lyon.

Autoriser le vote en ligne

Dans un sondage effectué par Harris Interactive pour Le Parisien avant les régionales en 2015, 58% des abstentionnistes des précédents scrutins déclaraient qu'ils auraient "certainement ou probablement voté si le vote par internet avait été mis en place". Ce chiffre grimpait même à 79% chez les 18-24 ans. 

L'acte de voter serait facilité puisqu'il suffirait de se connecter depuis chez soi, sur un site dédié : la démarche prendrait quelques minutes. Le vote par internet existe déjà pour les Français résidant à l'étranger, au moment des élections législatives et des élections consulaires. Un citoyen français résidant à l'étranger et inscrit sur une liste électorale consulaire peut donc voter en ligne après "avoir renseigné une adresse électronique et un numéro de téléphone valides afin que l'administration puisse [lui] envoyer [son] identifiant (par courriel) et [son] mot de passe (par SMS)", précise le site du ministère des Affaires étrangères.

Aux Etats-Unis, trois Etats ont choisi de mettre ce système en place, le Delaware, le New Jersey et la Virginie-Occidentale. Ce mode de scrutin devrait être proposé, parmi d'autres options de vote, au moment de la présidentielle de novembre, pour permettre aux citoyens américains de voter plus facilement à distance, alors que la pandémie sera peut-être toujours d'actualité. 

Le vote en ligne se heurte toutefois à deux problèmes majeurs : les risques de cyberattaques et le risque d'altérer le secret du vote. Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de l'université du Michigan ont publié une mise en garde concernant l'outil de vote en ligne OmniBallot. "Le moyen le plus sûr de voter est d'éviter d'utiliser OmniBallot", recommandent d'abord les chercheurs, dans leur liste de conseils aux électeurs intitulée "protégez votre vote" (en anglais).

En mars 2017, le vote électronique des Français de l'étranger avait ainsi été annulé pour les législatives à cause d'un risque "extrêmement élevé" de piratage informatique. "En toute franchise, je ne suis pas en faveur du vote électronique, parce qu'aujourd'hui quand on met en regard les capacités de sécurisation que l'on a – même en faisant beaucoup d'efforts, même avec des gens très sérieux – et le niveau des attaquants potentiels (...), on a du mal à totalement rassurer", a expliqué le directeur général de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) au Journal du dimanche. 

Attirer les jeunes électeurs

Le second tour des élections municipales est venu confirmer la réticence des électeurs les plus jeunes à se rendre aux urnes. Seuls 28% des 18-24 ans et des 25-34 ans ont voté dimanche, contre 35% des 35-49 ans, 43% des 50-59 ans et 57% des plus de 60 ans, selon l'estimation Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France et les chaînes parlementaires. 

Un sondage de l'Ifop réalisé avant le premier tour s'est penché sur les causes de cette abstention. Si 76% des 18-25 ans sont inscrits sur les listes électorales, seulement un tiers (33%) avait prévu d'aller voter, tandis que 56% de l'ensemble de la population française envisageait de le faire.

La première raison évoquée (pour 26%) est le fait qu'ils ne votent pas dans la ville où ils vivent ou étudient. A 18 ans, tous se retrouvent automatiquement inscrits sur les listes électorales de leurs communes d'origine, mais beaucoup ont quitté le foyer familial pour partir étudier ailleurs. L'une des solutions pour faciliter leur participation pourrait être de mettre en place des bureaux de vote situés sur leurs lieux d'études, afin d'éviter la contrainte de rentrer au domicile familial le jour du suffrage, suggère La Tribune

Mais comment intéresser les 22% de jeunes qui disent ne pas se sentir "concernés" par les élections ? Avant chaque scrutin, toutes sortes de campagnes et même des applications ont été lancées, pour tenter de capter cet électorat si volatile. Un outil semblable à l'application de rencontre Tinder avait même été mis en place deux semaines avant les européennes de 2019 par l'association Vote&Vous. L'objectif ? Trouver le candidat qui "match" avec ses idées. Le parlement européen avait, de son côté, lancé la plateforme cettefoisjevote.eu, déclinée en 24 langues, avec comme objectif d'inciter les jeunes Européens à participer au scrutin du 26 mai. 

Autant d'initiatives qui ne pourront toutefois pas remplacer des changements de fonds. "Pour parler aux jeunes, rien de tel que les jeunes", expliquait ainsi Coralie Schirru, chargée de mission de l'association Vote&vous aux Echos. Pour elle, il faut avant tout que les partis rajeunissent leurs représentants pour permettre aux jeunes de se sentir plus représentés. "Aujourd'hui, seuls 2% des maires ont moins de 40 ans", rappelait un militant de l'association citoyenne et apolitique Tous Élus, lors d'une action menée en novembre, à quatre mois des municipales. Le fait de voir plus de jeunes dans les rangs politiques serait un signal positif pour Hervé Mortiz, président des Jeunes Européens, "mais attention à ce que ces personnalités ne soient pas des cautions jeunes", nuançait-il dans les colonnes du quotidien économique.